‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 86 sur 92 · DEUXIEME MEDITATION · texte numérisé non relu

DEUXIEME MEDITATION

De la fiLn du Olarétien.

Si qiiis mit venirepott me, abnegel semetlpsum.

Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même. (Matth., ch. 16.)

PREMIER POINT. Pourquoi suis-je chrétien? pour servir et honorer Dieu. Non plus selon les simples vues de ma raison, puisque ma raison étant aussi faible, aussi bornée et aussi obscurcie qu'elle Test par le péché, elle ne me donnerait pas d'assez hautes idées de Dieu. Non plus selon les maximes générales de la religion; car Dieu demande de moi, comme chrétien, quelque chose de plus parfait , que ce que la religion en général prescrit à tout homme qui connaîtrait Dieu, et n'aurait que la foi d'un Dieu. Mais je suis chrétien pour servir Dieu , et pour le glorifier selon les règles particulières , et selon l'esprit de la loi de Jésus-Christ. Dieu ne" veut plus que Je vive selon d'autres règles que celles-là, et tout ce qui n'est pas selon ces règles , n'est plus selon le cœur de Dieu.

En effet, Jésus-Christ n'est venu au monde que pour me faire connaître Dieu, et que pour m'apprendre à honorer Dieu comme Dieu mérite d'être honoré. C'est pour cela qu'il disait : Mon Père j'ai fait connaître aux hommes votre nom (Joan. 17). Moïse avait appris aux Juifs à honorer Dieu par des sacrifices et des victimes mais ces sacrifices, où l'on n'immolait que des animaux, n'étaient que l'ombre et la figure du vrai culte que Dieu attendait de moi. Ces sacrifices étaient infiniment au-dessous de ce que Dieu méritait. Jésus-Christ est donc venu pour m'enseigner à honorer Dieu en esprit, c'est-à-dire , par le sacrifice de moi-même et par le renoncement à moi-môme.

Divine leçon que cet Homme-Dieu , comme législateur et comme maître, ra'afaite dans sa propre personne : Entrant dans le monde, il dit à Dieu : Vous n'avez plus voulu. Seigneur, d'oblation étrangère; mais vous m'avez formé un corps. Les holocaustes de l'anciejine loi ont cessé de vous agréer; c'est pourquoi f ai dit : Ma voici, je viens, je m'offre , je me livre à vous (Hebr. 10). En un mot, il s'est immolé lui-même, il s'est anéanti lui-môme, et cela pour honorer Dieu; mais en même temps pour avoir droit de me dire : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce et qu'il meure à soi-même (Matth. 16).

Voilà , dis-je , pourquoi je suis chrétien , et c'est uniquement par là que je me mets en état de rendre à Dieu le véritable hommage que je lui dois. Il faut donc conclure , que si je ne renonce à moimême , je ne suis chrétien que de nom : que si je ne renonce à moi-môrae , je ne porte le nom de chrétien que pour ma confusion; que quoi que je fasse d'ailleurs , si je ne renonce à moi-même, je ne connaispas Dieu , je n'aime pas Dieu, je suis incapable de glorifier oica, de la manière que je le dois connaître, que je le dois aimer et que je le dois glorifier. C'est dans ce renoncement à moi-

môme , et dans ce sacrifice de moi-même que consiste pour moi la religion. Les Juifs pouvaient l'ignorer; mais, après la rôvélatioa expresse qu'il a plu à Dieu d'en faire au monde par Jésus-Christ, mon ignorance sur ce point serait mon crime. Ce renoncement est dilliciie; mais il est nécessaire. Se quitter soi-môme, se dépouiller de soi-même, c'est une parole bien dure selon les sens et selon les inclinations naturelles; mais c'est une parole de salut, une parole de vie, et de la vie éternelle.

Deuxième point. En qualité de chrétien, je dois être conforme à Jésus-Christ; car c'est dans cette vue, dit saint Paul , que Dieu a choisi ses élus, les ayant tous prédestinés sur le modèle de son Fils. Y a-t-il entre Jésus-Christ et moi de la conformité , j'ai droit d'espérer en Dieu , et de faire fond sur ses miséricordes ; mais n'y a-t-il dans moi nul trait de ressemblance avec Jésus-Christ, quand j'aurais d'ailleurs toutes les perfections des anges, Dieu ne me reconnaît point, ni ne me compte point au nombre des siens. Quoi qu'i' en soit, voilà ma fin et à quoi je dois travailler comme chrétien : à me faire une copie vivante de Jésus-Christ, à envisager Jésus-Chrisî comme l'excellent original sur lequel je dois me former, à me dire sans cesse, en le contemplant , ce que Dieu dit à Moïse : Voyez, et faites selon le divin exemplaire que vous avez devant les yeux (Exod. 25).

En qualité de chrétien , je dois être revêtu de Jésus-Christ : c'est l'expression dont s'est servi l'Apôtre : Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ , vous êtes revêtus de Jésus-Christ (Galat. 3). Quel honneur pour moi, en me dépouillant du vieil homme, de m'être revêtu du nouveau ! Mais quelle honte aussi pour moi , si jô n'en suis revêtu qu'extérieurement , et si , faisant profession d'être chrétien, je n'en ai pas intérieurement l'esprit 1 Quelle contradiction, si, portant le caractère et la marque du sacrement de Jésus- Christ, je n'en ai pas la sainteté, et si dans la pratique je sépare l'un de l'autre! Quelle monstrueuse hypocrisie, si je ne suis chrétien qu'en apparence, et si devant Dieu j'ai un esprit et un cœur tout païens 1

En qualité de chrétien , je dois être incorporé à Jésus-Christ comme un de ses membres; je dois lui être uni comme à mon chef. C'est encore la doctrine du saint Apôtre : Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ (i. Cor. 6) ? Or, entre le chef et les membres, il doit y avoir de la proportion; et s'il n'y en a point entre Jésus-Christ et moi, je n'ai plus avec lui cette liaison qui fait selon Dieu tout mon bonheur et toute ma gloire. Ou si je suis, comme chrétien , un des membres de Jésiis-Christ, je De suis, comme indigne chrétien, qu'un de ces membres gâtés, qui ne servent qu'à déshonorer son corps mystique.

Enfin je dois, en qualité de chrétien, vivre de la vie même de Jésus-Christ : de sorte que la vie de Jésus-Christ doit paraîtrc{u. Cor. 4) dans toute ma conduite, et même, ainsi que me l'enseigne le Maître des nations, dans ma chair mortelle. Je suis chj-étien, pour pouvoir dire comme ce grand saint : Je vis , ou plutôt ce n'est pus moi qui vis; c'est Jésus-Christ qui vit en moi (Galat. 2), et par

iOO ■RETRAITE SPIRITUELLE.

conséquent qui pense en moi, qui parle en moi, qui agît en moi. Puis-je, en la présence de Dieu , sans me tromper, sans me flatter, me rendre à moi-même ce témoignage? Voilà toutefois à quoi Dieu m'appelle.

Troisième point. Ce n'est point assez, pour être pnrfaitement chrétien, que je sois dans une sainte indifférence à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu : il faut que je m'attache expressément et déterminément aux moyens que Jésus-Christ m'a lui-même marqués comme les plus efficaces , les plus infaillibles, et , supposé le choix qu'il en a fait , les plus indispensables et même les seuls suffisants pour acquérir la perfection où le caractère de chrétien m'engage , et où est renfermée ma fin. Or, suivant ce principe , je dois donc , sans balancer, préférer la pauvreté , j'entends la pauvreté de cœur, aux biens de ce monde : c'est-à-dire , que je dois m'estimer plus heureux d'être détaché des biens de ce monde , que de les posséder; plus heureux de les mépriser que d'en jouir, parce que le détachement et le mépris des biens de ce monde, est le nreraier moyen que Jésus-Christ m'a proposé pour honorer Dieu.

Suivant ce principe , je dois préférer la vie austère et pénitente à la vie douce et commode, parce que c'est ainsi que Jésus-Christ l'a jugé lui-même, et qu'ill'a pratiqué. Au lieu du bonheur, même temporel, et de la joie qui lui était duc, il a pris la croix pour son partage (Heb. 12) : car il venait, comme sauveur, établir une religion d'hommes pécheurs à qui la pénitence était nécessaire pour apaiser la justice de Dieu. Il venait, comme réformateur du monde, en corriger les désordres, et il savait que la vie douce et commode était la source empoisonnée de toute la corruption du monde, et qu'au contraire la vie austère et pénitente en était le remède souverain.

Suivant ce principe , je dois être persuadé de ces maximes si communes dans l'Evangile, et si familières aux Apôtres : Qu'il ne suffit pas que je porte ma croix, mais qu'il faut que ce soit moimôme qui m'en charge et qui me l'impose ; qu'il ne suffit pas que je m'y soumette , mais qu'il faut que je l'aime, qu'il faut que je m'en glorifie; que sans cela je ne puis honorer Dieu, comme Jésus- Christ m'a fait connaître que Dieu veut être honoré; que, si je ne crucifie ma chair, je ne puis appartenir à Jésus-Christ , ni par conséquent à Dieu ; que pour être enfin revêtu de Jésus-Christ, il faut que je sois revêtu de la mortification de Jésus-Christ.

Suivant ce principe, bien loin de fuir l'abjection et l'humiliation, je dois l'accepter, la souhaiter, la demander plus que toutes les grandeurs et que tous les honneurs du monde; puisque c'est le grand moyen que Jésus-Christ a mis en œuvre pour rendre à Dieu la gloire qui lui avait été ravie. L'orgueil avait soulevé l'homme contre Dieu , et il n'y avait que l'humilité qui pût réparer l'injure faite à Dieu. Moyen excellent , mais moyeu indispensablement requis pour trouver grâce auprès de Dieu.

Conclusion. Voilà, Seigneur, ce que le monde ne connaissait pas ; voilà ce que les sages du monde ne connaissent ooint encore :

mais grâces immortelles vous soient rendues , de m'avoir révélé de si sublimes et de si importantes vérités 1 Par là vous m'avez enseigné la vraie sagesse en me détrompant des erreurs grossières dont le monde est rempli sur ce qui regarde ses faux biens; par là vous m'avez guéri des passions dont il est, en vue de ces biens, malheureusement possédé et cruellement déchiré ; par là vous m'avez fait goûter le solide repos, et vous m'avez fait éprouver la vérité de votre promesse : Apprenez de moi que je suis humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes (Matth. 11) ; mais par là vous m'avez surtout appris à honorer votre Père, et à lui offrir le culte le plus digne de lui , le plus conforme à ses inclinations , et le plus capable de me sanctifier moi-môme. Soyez mille fois béni, aimable et adorable Maître, de m'avoir ainsi fait entendre ce que c'est que d'être chrétien, de m'avoir instruit delà fin pour laquelle je le suis, de m'avoir prescrit les moyens qui doivent me mènera cette fin, et de m'avoir rendu tout cela, non-seulement intelligible, mais sensible dans votre sacrée personne; car j'avais besoin, et de votre autorité et de votre exemple, pour bien comprendre tout cela. Il me fallait un aussi grand modèle que vous, pour m'animer, pour me soutenir, et dans la recherche de cette fin si contraire à mon amour-propre , et dans la pratique de ces moyens si directement opposés à tous les sentiments de la nature.

Cependant ai-je été jusques à présent bien convaincu de la nécessité de l'un et de l'autre, je veux dire de la nécessité d'aspirer à celte fin et d'en prendre les moyens? Tout chrétien que je suis, aije vécu dans ce renoncement à moi-même, qui est l'abrégé et la fin de la loi de Jésus-Christ? En m'examinant sur ces trois moyens, sans lesquels Jésus-Christ m'a déclaré qu'il n'y a point de salut pour moi, que trouverai-je ? Suis-je pauvre de cœur? suis-je humble de cœur? suis-je mortifié et circoncis de cœur? El si je ne le suis pas, que suis-je donc dans l'idée de Dieu , et qu'est-ce que ma vie , sinon un fantôme de christianisme que Dieu réprouve ? Je ne puis, encore une fois, alléguer là-dessus mon ignorance pour excuse. Je ne puis plus demander à Dieu qu'il me donne une connaissance certaine de ma fin : Jésus-Christ s'en est plus que sufiisamment expliqué. Voilà à quoi se réduit tout son Evangile. 0 mon Dieu ! que vous répondrai-je un jour, quand vous m'opposerez cet Evangile ? que puis-je vous répondre dès aujourd'hui , quand cet Evangile et ma conduite s'accordent si peu ? Cet Evangile ne changera jamais : c'est donc à moi de changer ma conduite et de réformer ma vie.

408 EETEAITE SPIRITUELLE.

TnOISIElVEE IklEDITATION.

De la fin du Religieux.

De mundo non estls.

Vous n'êtes plus du monde. (Joai»., eb. 15).

PREMIER POINT. Dieu m'a appelé à l'état religieux, afin que j'y vive séparé du monde, détaché du monde, crucifié pour le monde, et absolument mort au monde. Quatre degrés par rapport auxquels je dois me juger moi-môme , et me confondre d'avoir jusques à présent si mal répondu à ma vocation.

Ma fin, dans l'état religieux, est d'y vivre séparé du monde, non-seulement d'habitation et de demeure, mais d'esprit et de sentiments. Il ne me suffit pas, pour être religieux, d'en porter l'habit ni même d'en avoir lait le vœu; il faut que j'en aie l'esprit. Or il arrive tous les jours que l'esprit du monde s'introduit jusque dans la religion; comme, par un effet tout contraire, l'esprit de la religion se communique quelciuefois aux conditions les plus engagées dans le monde. Combien d'àmes toutes mondaines dans les communautés religieuses! Ne suis-je point de ce nombre?

Ma fin, dans l'état religieux, est d'y vivre détaché du monde. Car je serais le plus malheureux des hommes, si j'étais séparé du monde sans en être détaché, puisque dès-là je n'aurais plus, ni les consolations du monde, ni celles de Dieu. Etre séparé du monde et n'en être pas détaché, ce serait pour moi, non-seulement le plus grand de tous les malheurs, mais le plus grand de tous les désordres; et je pourrais me reprocher alors plus justement que saint Bernard , que je suis la chimère de mon siècle , c'est-à-dire , que je ne suis ni séculier, ni religieux : ni séculier, puisque je me suis retiré du monde, ni religieux, puisque je tiens encore au monde et que je ne l'ai point tout à fait al^andonné.

Ma fin, dans l'état religieux, est d'y être, comme saint Paul, crucifié pour le monde; tellement que si, malgré ma profession de religieux, j'aime encore le monde, et si le monde m'aime encore; que si je nie plais encore avec le monde, et si le monde se plaît encore avec moi; que si le monde, tout religieux que je suis, ne laisse pas de s'accommoder de mes maximes, et si je m'accommode également des maximes du monde, je ne suis plus religieux que de nom. Pour l'être en effet et en vérité, il faut que je sois dans le monde comme dans un état de ponnVnnce. Il faut que le monde soit ma croix, comme je serai infailliblement la croix du monde, par la contrariété de sentiments et de principes, qui se trouvera entre lui et moi, dès que je me comporterai en religieux.

Ma fin, dans l'éiat religieux, est de mourir absolument m monde et à moi-même : car en vain me flalterais-je d'être mort à tout ce qui s'appelle le monde, si je n'étais mort à moi-même. Le monde auquel je dois surtout mourir, est en moi; le monde qui est hors de moi n'a rien pour moi de dangereux, en comparaison de celui que je porte au milieu de moi; le monde que j'ai à combattre,

ce sont ces trois concupiscences dont parle saint Jean, d'autant plus à craindre pour moi, qu'elles sont dans moi-même et une partie de moi-même. Etre mort à moi-même dans la religion, c'est n'y avoir plus de volonté , plus d'tiumeur, plus de vues ni de prétentions humaines. Si tout cela est encore en moi, et si j'ai encore, pour certains intérêts que l'on se fait dans la profession religieuse, des vivacités, des empressements, de la sensibilité, je ne suis ni mort selon Jésus-Christ, ni enseveli avec Jésus-Christ. Ainsi ma religion est vaine , et n'eîlt-il pas presque autant valu rester dans le monde?

Deuxième point. Cette séparation et ce détachement du monde, ce crucifiement et celte mort spirituelle , sont d'une sainteté bien relevée. Mais pourquoi suis-je entré dans l'état religieux? pour y travailler, tout autrement que je n'aurais pu faire dans le monde, non-seulement à mon salut, mais à ma perfection. Supposé mon engagement à la religion , ma perfection et mon salut sont désormais deux choses inséparables. Je dois donc être persuadé , qu'au lieu que le Sauveur du monde disait à ce jeune bomme de l'Evangile : Si vous voulez être parfait, quittez tout ce que vous avcz^ et suivez-moi {MdiUh. 49); il me dit maintenant et sans condition : Parce que vous avez tout quitté, et que vous vous êtes engagé à me suivre, souvenez-vous que vous devez être parfait. Cette perfection, que Jésus-Christ a proposée aux chrétiens du siècle comme un conseil, est donc pour moi un commandement que je me suis imposé : il m'était libre d'être religieux ou de ne l'être pas; mais, du moment que je le suis, il ne m'est plus libre de renoncer à l'obligation que j'ai d'être parfait, ou du moins de vouloir sincèrement et effir cacemept le devenir. Voilà toutefois le devoir essentiel à quoi je matique, quand je suis assez lâche pour abandonner, dans la profession religieise, le soin de ma perfection : péché grief, puisque je deviens prévaricateur de mon état, jusqu'au sortir de mon état : car mon état, comme religieux, est de tendre continuellement à la perfection. Dès-là donc que je la néglige, et que je n'y aspire plus; dès-là que je ne me soucie plus d'y parvenir, et que je n'en ai plus le zèle , outre le désordre de ma conduite envers Dieu , outre le danger que Dieu ne retire de moi ses grâces, je sors de la voie où j'étais appelé. Or, sortir de la voie que Dieu m'avait marquée, c'est , dans l'ordre du salut, l'égarement le plus funeste et dont les suites sont le plus à craindre.

Mais en m'éloignant ainsi de la fin pour laquelle je suis religieux, quel sujet n'ai-je pas de rougir et de trembler, quand je vois au milieu du monde des séculiers plus touchés que moi du désir de leur perfection , plus occupés que moi du soin de leur perfection , et |)ar là môme beaucoup plus parfaits dans leur condition que moi dans la mienne? Sans parler des vertus politiques et civiles qui font le mérite des partisans du monde, et qui devraient être déjà pour moi autant de leçons, combien y a-t-il de chrétiens dans le monde plus mortifiés, plus humbles, plus charitables qu'une infinité de religieux? quel tômoigtiage contre moi et quelle conviction , quand Dieu, dans son jugement, me mettra ces exemples devant les yeuxl

Toute comparaison à part, n'est-il pas bien honteux et bien indigne, qu'après tant d'années que je suis religieux , et que je me trouve obligé par mon état à marcher dans la voie de la perfection, j'y aie fait si peu de progrès; que je n'aie peut-être pas encore comme'ncé, ni même sérieusement pensé à m'y avancer; que je sois peut-être aujourd'hui plus imparfait que lorsque j'étais dans le monde ; que, bien loin de croître en vertu dans la maison de Dieu , j'y aie peutêtre toujours été en dégénérant et en me relâchant? Est-ce là ce que Dieu demandait de moi? est-ce là ce que je lui avais promis?

Troisième point. C'est par une grâce toute spéciale , qu'il a plu à Dieu de ra'appeler à la perfection religieuse ; c'est par une distinction et un choix , dont je ne puis assez reconnaître, ni assez estimer les avantages. Il est vrai que Dieu, en vertu de ce choix, exige de moi plus qu'il n'exige du commun des chrétiens; mais en cela même quelles ont été les vues de sa providence et de sa miséricorde envers moi? Il a voulu que je lui fusse dévoué d'une façon plus particulière et plus intime ; il a voulu me mettre au rang'de ses favoris, qui l'approchent de plus près, et avec qui il a de plus fréquentes et de plus abondantes communications; il a voulu, nonseulement me conserver dans une innocence plus parfaite, mais m'élever aux plus sublimes vertus, afin de me tenir plus étroitement uni à lui et de me donner lieu d'acquérir plus de mérites devant lui; il a voulu faire éclater en moi toutes les richesses de sa grâce, et me disposer à recevoir un jour les dons les plus excellents de sa gloire; il a voulu me proposer au monde comme un modèle, et que mes entretiens, que mes actions , que toute ma vie honorât son service , édifiât le prochain , et fût pour les chrétiens du siècle une leçon visible et présente qui les instruisît et qui les touchât. Car tout cela est attaché à cette perfection qui fait la sainteté et le caractère propre de mon état.

Or n'est-ce pas en quoi je dois admirer la bonté de Dieu , qui m'a choisi delà sorte; qui, par une prédilection toute gratuite, m'a destiné à de si grandes choses, et m'a prévenu de telles faveurs; qui, pour me soutenir dans une vocation si sainte, et pour m'aider à la remplir, m'a fourni tant de moyens? Je puis donc dire , aussi bien que Moïse, et même avec plus de sujet que Moïse , qu'il n'en a pas ainsi usé à l'égard de toute nation, c'est-à-dire qu'entre les chrétiens mêmes, qu'entre les enfants de la même Eglise et parmi son peuple, il m'a préféré à des millions d'autres qu'il a laissés et qu'il laisse encore au milieu des dangers du monde et de toute sa corruption. Qu'avais-je fait plus qu'eux avant que Dieu me retirât de ce siècle perverti , où je me trouvais exposé comme eux; et par où ra'étais-je rendu plus digne d'un de ses bienfaits les plus signalés?

Après cela, que dois-je penser de moi-même, si, dans un état où je dois être singulièrement dévoué à Dieu , je m'occupe de toute autre chose que de Dieu? si , dans un état où je dois communiquer plus souvent et plus intimement avec Dieu, je me dégoûte de tous les exercices qui peuvent me porter à Dieu , et je vis dans une disposition continuelle qui me fait perdre presque tout sentirneot de

Dieu? si, bien loin de me préserver, selon mon état, des taches les plus légères, et de pratiquer toute la sainteté du christianisme dans le degré le plus éminent, je fais en mille rencontres de mortelles blessures à mon âme , ou je me jette au moins là-dessus en des embarras de conscience très-dangereux; et si je n'ai pas même le fond et l'essentiel de la piété chrétienne? si, bien loin de m'enrichir pour le ciel , je demeure dans une vie lâche et inutile où je ne prolite de rien , parce que je m'acquitte de tout négligemment, et snns esprit intérieur? si, bien loin de faire honneur au service de Dieu et à ma profession , je les déshonore , et au lieu d'édiûer le monde , je le scandalise? Il n'y a que trop de religieux à qui ces reproches conviennent : y en a-t-il à qui lis conviennent plus qu'à moi? Quoi qu'il en soit, c'est à moi de me les apiiliquer utilement, et d'en tirer de justes conséquences pour mon instruction et ma sanctiûcalion.

Conclusion. Ah! Seigneur! je n'avais point encore conçu ce que c'est que d'être religieux. Je n'en avais qu'une faible idée; et voilà pourquoi je me suis si peu mis en peine de parvenir à la fin d'un état si saint. La vie religieuse ne m'avait paru qu'une vie obscure et abjecte selon le monde, qu'une vie de contrainte et de gêne selon les sens; mais je n'en comprenais pas l'excellence et la perfection. C'est aujourd'hui , mon Dieu, que vous me la faites connaître; c'est aujourd'hui que je commence à sentir mon bonheur et à le goûter, parce que c'est aujourd'hui que je conçois une tout autre estime de ma vocation.

Mais du reste , Seigneur, ce n'est point assez que je connaisse la perfection de mon état ; il faut qu'autant que je la connais , qu'autant que je l'estime , je la désire , et que je la désire comme elle doit être désirée. Or, il n'y a que vous qui puissiez, par votre grâce, former en moi ce désir, accompagné de toutes les qualités nécessaires pour être conforme à mes obligations ; car, vous le savez , Seigneur, ce qui m'a perdu, c'est que je n'ai jamais eu pour la perfection religieuse qu'un désir vague, qu'un désir oisif et languissant, qu'un désir borné et limité, qu'un désir passager et volage , qu'un de ces désirs qui tuent l'âme et qui ne la sanctifient pas; qu'un de ces désirs de pure complaisance, dont l'enfer est plein. Au lieu que, pour arriver à une fin si importante et si sublime, il me fallait un désir fervent , un désir efficace et pratique , un désir universel et sans mesure, un désir constant et ferme, un désir suivi et soutenu d'une sainte persévérance. Qu'ai-je donc à faire pour exciter désormais, et pour entretenir dans mon cœur un tel désir, c'est de me souvenir sans cesse de la fin pour quoi je suis religieux; c'est, à l'exemple de saint Bernard, de me demander sans cesse à moi-môme : Pourquoi ai-je quitté le monde? Pourquoi suis-je venu en religion? Car voilà , mon Dieu , ce que j'ai cent fois oublié , et dans les occasions essentielles où il était pour moi de la dernière conséquence d'y penser; voilà à quoi je n'ai fait nulle attention.

Mais , Seigneur, c'est ce que je me propose dans la suite d'avoir toujours prcseut à l'esprit, et de quoi je veux me faire une règle

412 RETBAITE SPIRITUELLE.

pour toiU le reste de ma vie. Quand ramour-propre me portera à rechercher mes commodités et mes aises au préjudice de la vie régulière que j'ai embrassée, je rentrerai en moi-môme et je me dirai : Est-ce pour cela que je me suis fait religieux? Quand il me prendra, ou quelque dépit secret d'une humiliation, ou quelque chagrin de voir les autres au-dessus de moi, ou quelque envie d'occuper certaines places et d'être employé à certaines fonctions , ou quelque dégoût de mes observances et de mes exercices ordinaires, j'en reviendrai toujours à la môme réflexion : Qu'ai-je eu en vue lorsque j'ai renoncé au monde, et qu'ai-je prétendu en me consacrant à Dieu ? Cette pensée m'animera, me fortifiera, et pour me la rendre salutaire, vous y ajouterez, Seigneur, l'onction de votre divin esprit et de votre grâce.

OONSIJDERATION.

Sur la perfection de nos actions ordinaires.

PREMIER POINT. Notrc perfcction , selon Dieu, ne consiste point à faire beaucoup de choses : ce fut Terreur de Marthe, que Jésus-Christ condamna. Ce n'est point non plus à faire de grandes choses; il y a des saints très-grands devant Dieu, qui n'ont rien fait de grand pour Dieu ; des saints dont la vie a été obscure et cachée, dont les actions n'ont rien eu de brillant et d'éclatant, dont le monde n'a point j^arlé. Ils étaient grands par leur sainteté ; mais toute leur sainteté était renfermée en de petites choses, et Dieu, dans la fidélité avec laquelle ils pratiquaient ces petites choses, leur faisait trouver des trésors infinis de grâces; ils étaient srands par leur humilité, et leur humilité les portait toujours à choisir les derniers emplois , laissant aux autres les fonctions où il y avait plus à paraître, et ne se jugeant pas capables d'y être appliqués. Enfin , notre perfection ne demande point que nous fassions des choses extraordinaires et singulières. Dès-là qu'elles sont singulières et extraordinaires elles sont rares, et les occasions n'en sont pas fréquentes : cependant notre perfection doit être en ce qui nous est plus habituel, en ce qui nous occupe plus souvent, en ce que nous avons continuellement dans les mains, en ce qui remplit les journées et les années de notre vie.

D'où il s'ensuit que c'est de nos actions les plus ordinaires que dépend la perfection où Dieu nous appelle. Car ce sont là les actions propres de notre profession et de notre état; et par conséquent, ce sont celles que Dieu veut spécialement de nous, puisqu'il ne nous a attirés par sa grâce dans cet état et cette profession , que pour y vivre et pour y agir selon l'ordre qui est établi. Or, il est certain d'ailleurs que ce qui fait notre sanctification, c'est la volonté de Dieu ; que c'est cette volonté de Dieu qui donne le prix à tout ce que nous faisons ; que sans cette volonté de Dieu, nos plus grandes actions ne sont rien , et qu'avec cette volonté de Dieu , nos moindres actions ont un mérite très-relevé. Je dois donc conclure que je ne serai jamais parfait devant Dieu que par l'accomplissement de mes

devoirs les plus communs. Qu'a fait Jésus-Christ pendant trente ans? rien de remarquable dans l'eslime du monde, et rien même que de vil aux yeu;c des homme>; mais, parce qu'il faisait la volonté de son Père, parce qu'en toutes choses, ainsi qu'il le disait lui-même, il agissait selon le gré de son Père (Joan. 8), ces actions, viles aux yeux des hommes, étaient l'objet des complaisances de Dieu.

Quels fonds de consolation pour nous l II n'est point nécessaire de chercher bien loin notre perfection : elle est auprès de nous et dans nous. Je trouverai la mienne dans mes obligations et dans mes exercices de chaque jour. Une perfection hors de ces exercices, et qui n'irait pas à m'acquitter de ces obligations, serait pour moi une perfection mal entendue et mal réglée, que Dieu ne reconnaîtrait point, que le monde môme réprouverait, qui pourrait m'inspirer de l'orgueil, et qui m'exposerait à mille défauts. Au lieu que cette perfection d'une vie commune est approuvée de Dieu et des hommes ; elle édifie, elle met la vertu en crédit , elle maintient la règle, elle n'enlle point, ni n'est point sujette à la vanité. On la croit aisée, et elle l'est dans la spéculation ; mais, pour en soutenir longtemps et constamment la pratique, qu'il y a de difficultés à vaincre, qu'il y a de violences à se faire, et par là même aussi de récompenses à obtenir 1

Deuxième point. Notre perfection n'en demeure pas là ; mais à ces actions ordinaires sur quoi elle est fondée, elle doit ajouter certaines circonstances et certaines conditions nécessairement requises : c'est-à-dire, qu'il ne suffit pas de faire ce qui est de notre état, de notre vocation, de notre emploi; mais qu'il le faut bien faire, tellement qu'on puisse dire de nous, par proportion, ce qu'on disait du Fils de Dieu .- Il a bien fait toutes choses (Marc. 7;.

Or, bien faire toutes ses actions, c'est les faire avec exactitude, avec ferveur, avec persévérance. 1° Avec exactitude : de sorte qu'on n'en omette aucune volontairement et par sa faute, et qu'on ne retranche pas même à une seule la moindre partie de ce qui lui est assigné. Cette exactitude regarde encore l'heure, le lieu, la manière : car ne les pas faire au temps marqué , dans le lieu qui convient, de la manière qui est prescrite , ce sont autant d'imperfections qui en diminuent la valeur, puisque ce sont autant de transgressions de la volonté de Dieu, qui est ordonnée en tout et qui s'étend à tout , sans oublier les plus petites particularités. 2° Avec ferveur : ce n'est pas à dire avec goût, avec plaisir, avec une ardeur sensible. Quoique la ferveur soit communément accompagnée de ce goût, de ce plaisir, de cette ardeur, elle n'en est pas toutefois inséparable. On peut être très-fervent , et avoir un dégoût naturel pour ce que l'on fait, y sentir de la répugnance , et n'y trouver que de la sécheresse et de la froideur. C'est même alors que la ferveur e^t beaucoup plus solide et plus méritoire, quand elle nous fait agir résolument et délibérément malgré ces répugnances et ces ilégoûts , malgré ces froideurs et ces sécheresses. 3° Avec persévérance 1 c'est par-dessus tout , cette persévérance qui coûte ; et c'est ce qui faisait dire à saint Bernard , parlant de la vie religieuse ,

qu'à n'en regarder que chaque exercice en particulier, et en luimême, elle n'est pas, à beaucoup près, si rigoureuse que le martyre ; mais à les rassembler tous et à considérer leur durée, il n'y a point, selon leur nature, de martyre plus insoutenable. Aussi voit-on assez de religieux dans les communautés, et même de chrétiens dans le monde, fidèles à leurs pratiques et à leurs obligations en certains temps et à certains jours, où ils sont plus touchés de Dieu; mais d'en trouver qui marchent toujours, d'un pas égal , qui n'aient pas leurs vicissitudes et leurs changements, qui fassent avec la même attention et la même assiduité le lendemain, ce qu'ils ont fait le jour précédent, et qui sur cela ne se relâchent ni ne se démentent jamais jusques au dernier moment de leur vie, c'est une espèce de miracle.

Voilà donc les trois règles que je dois prendre pour me diriger dans la voie de ma perfection et dans la sanctification de mes actions : exactitude, ferveur, persévérance. Mais en même temps ne sont-ce pas pour moi trois grands sujets de m'humilier, et de déplorer toutes mes infidélités? Il ne faudrait, pour me sanctifier, que mes observances et ma règle ; mais de combien d'omissions y suis-je coupable , de combien de lâchetés, d'inconstances, de varialionsl Dois-je m'étonner qu'avec tant de moyens de m'avancer, j'iiie fait si peu de progrès; ou plutôt, ne dois-je pas trembler du peu de progrès que j'ai fait avec des moyens si abondants et si présents de me perfectionner?

Troisième point. Ce n'est pas tout encore; mais il y a un dernier degré de perfection que nous devons donner à nos actions, et qui eu est comme l'âme et comme la vie : c'est de les faire par un (spril intérieur et un principe de religion : car tout le reste n'est iiue le corps de la sainteté; mais ce qui les vivifie, ce qui les anime ri qui les consacre, c'est le motif qui nous conduit, et l'intention que nous nous proposons. Faire ses actions par humeur, par caprice, par inclination, par coutume, par respect humain, par ostentation, par intérêt, ce n'est pas les faire pour Dieu ni en vue de Dieu; et dès que Dieu n'y a point de part, quel compte nous en p.,ui-il "enir, et comment peut-il les agréer? Tout le mérite de la fille (■ i roi lui vient, avec la grâce de Dieu , du dedans et du fond de non cœd- (Psal. 44). Quand donc je ferais les actions les plus héroïques > i Dieu ii'en est pas la fm , et si je ne les fais pas pour lui plaire, comme il n'en tire nulle gloire, il les regarde d'un œil ;.u moins indifférent, et je n'en ^uis retirer moi-même aucun fiuit.

Vérité terrible, si je la médite bien : car, si je repasse sur toutes mes actions, et que je les examine au poids de cette balance, combien en trouverai-je sur quoi j'aie quelque sujet de compter? Il est vrai , j'agis à l'extérieur comme les autres; je vais à la prière , au travail , à mes occupations; j'assiste à tout, et je satisfais en apparence à tout; mais du reste, sans vue de Dieu, sans retour vers Dieu; souvent avec une légèreté d'esprit et une dissipation qui m'ôle toute bonne pensée, et tout bon sentiment ; souvent par une certaine habitude que j'ai contractée avec le temps, et que je suis en aveugle ; tout au plus par une certaine bienséance , et une raison

DEUXIÈME JOUR. 4t5

purement naturelle; quelquefois même par nécessité et par contrainte; d'autres fois et peut-être en bien des rencontres, par une vaine complaisance et une envie secrète de me distinguer. Or tout cela , qu'est-ce devant Dieu? et n'est-ce pas de tout cela néanmoins que ma vie est composée? c'est-à-dire, que j'agis comme si je n'agissais pas, et que tout ce que je fais, ne sert pas plus à ma perfection que si je ne faisais rien.

D'autant plus maltieureux et plus condamnable , qu'il n'y a pas une si petite action que je ne pusse rapporter à Dieu , et qui, rapportée à Dieu , n'eût son mérite auprès de Dieu. Car ce que Dieu considère dans nos actions, ce n'est pas tant la substance que l'esprit; et en cela nous devons reconnaître la sagesse et la douceur de sa providence. Il ne nous a pastlonné à tous ies mêmes talents, et il ne nous a pas tous mis en état de vaquer aux mêmes emplois; mais , parce qu'il nous appelle tous à la perfection, il a voulu que, de toutes nos actions, il n'y en eût point de si obscure ni de si servile qui ne pût être relevée par la droiture et la pureté de notre intention, et qui, de la sorte, ne contribuât à nous élever nousmêmes. De là, je dois bien gémir de me voir si pauvre et si dénué des dons spirituels, après qu'il m'a été si facile de m'enrichir et de croître sans cesse de vertus en vertus. Chaque action de ma vie me pouvait profiter; mais c[ue sais-je s'il y en eût une seule que Dieu ait trouvée digne de lui, et qui m'ait été de quelque utilité pour l'avancement de mon àme? Quelle perte que je dois regretter, mais qui m'engage encore plus à redoubler mes soins, et à réveiller tout mon zèle pour la réparer !

DEUXlilME JOUR.

PREMIERE MEDITATION"; Du Péché mortel.

Seito et vide, quia malum est reliquis/te te Dominum Deum tuum.

Sachez et voyez que c'est un mal d'avoir abandonné le Seigneur votre Dien.

(Jerkm., ch.2.)

PREMIER POINT. Il cst pour moi d'une absolue nécessité de bien connaître ce que c'est que le péché mortel. Or, ce n'est pas seulement le plus grand de tous les maux, mais, à proprement parler c'est le seul et unique mal , c'est le souverain mal ; et ce qui achève d'y mettre le comble, c'est le souverain mal de Dieu. C'est l'unique mal : car tous les autres maux, hors le péché, ne sont point absolument des maux. Maladies, pauvreté, disgrâces : tout cela, dans les vues de Dieu, et si j'en fais l'usage que Dieu prétend, sont plutôt des biens. Le péché seul est un mal que Dieu n'a point fait, ni ne peut faire, parce que c'est un mal essentiel, un pur mal. C'est le souverain mal, comme Dieu est le souverain bien; et par cette raison, il doit être souverainement détesté, comme Dieu mérite d'être souverainement aimé. Voilà la mesure de la haine que jQ dois concevoir du péclié raoitel : le haïr aiUant que j'aime Dieu.

S'il y avait quelque chose dans le moiide, que j'aimasse autant que j'ainie Dieu, dès-là je n'aimerais plus Dieu comme Dieu : et si je craignais quelque autre mal, autant ou plus que le péché mortel , dès-là je ne le haïrais pas, ni ne le fuirais pas, autant que je suis obligé de le haïr et de le fuir.

Mais ce qu'il importe par-dessus tout de comprendre , c'est que le péché mortel est le souverain mal de Dieu , parce que c'est un mépris formel de Dieu, une préférence actuelle et véritable de la créature à Dieu. Préférence qui consiste en ce que le pécheur, se trouvant dans la nécessité ou de renoncer à son plaisir, ou de perdre la grâce de Dieu, aime mieux perdre la grâce de Dieu que de renoncer à ce plaisir criminel où sa passion le porte. Il ne laisse pas de savoir, en spéculation, que Dieu est infiniment au-dessus de tout être créé ; mais c'est cela même qui le rend encore plus coupable, puisqu'il ne le sait que pour outrager Dieu avec plus d'indignité, en lui préférant néanmoins dans la pratique une vile créature.

Après cela, je ne dois point m'élonner de quatre vérités, aussi constantes selon la foi, qu'elles sont effrayantes : 1° Que Dieu, pour un seul péché d'orgueil, ait précipité du haut du ciel dans le fond de l'abîme ses plus nobles créatures , qui sont les anges, qu'il en ait fait des réprouvés et des démons ; que, sans leur donner le temps de se repentir, il les ait livrés pour jamais à toutes les rigueurs de sa justice. Quel exemple! et de cet exemple, quelle conséquence dois-je tirer? S'il n'a pas épargné ses anges, puis-je me promettre qu'il m'épargnera? 2° Que , pour une seule désobéissance, Dieu ait chassé le premier homme du paradis teri-estre; qu'il lui ait ôlé tous les privilèges de l'état d'innocence; qu'il l'ait condamné à la mort, lui et toute sa postérité; qu'en punition de ce seul péché, nous naissions tous enfants de colère, et que, sans autre péché que celui-là, nous soyons, comme enfants de colère, sujets à toutes les calamités de cette vie, et même exclus du royaume de Dieu. Quel châtiment! quelle vengeance ! Toutefois les jugements de Dieu sont équitables, et l'équité même. 3° Que, pour expier cette désobéissance, il ait fallu que le Fils éternel de Dieu s'incarnât, s'humiliât, s'anéantît; parce qu'il n'y avait que les humiliations d'un Dieu qui pus?ent réparer la gloire de Dieu, et compenser l'injure qui lui avait été faite par le péché. 4° Que, pour un péché qui se commet dans un moment. Dieu ait préparé une éternité de peines, et qu'entre ces peines éternelles et le péché, il y ait une juste proportion. Voilà ce que la foi m'enseigne. S'il y a eu jusque dans le christianisme des incrédules qui n'ont pas voulu reconnaître ces vérités, c'est qu'ils n'ont point assez connu la malice du péché mortel, ni assez compris que ce péché est le souverain mal de Dieu. L'ai-je compris moi-même autant que je le devais? Si cela était, aurais-je été jusques à présent si sensible aux autres maux, et peut-être si indifférent à l'égard de celui-ci?

Deuxième point. Il ne m'est pas moins nécessaire de savoir et de bien considérer que le péché mortel est le souverain mal de l'homme : parce qu'il prive l'homme de l'amitié de Dieu, parce qu'il fait un divorce entier entre l'homme et Dieu, parce qu'il

rompt tous les liens qui attachaient l'homme à Dieu ; parce qu'en séparant l'homme de Dieu, il lui ôle la vie la plus précieuse, qui est la vie de la grâce, et qu'il lui cause la plus funeste mort, qui est la mort de l'âme. Car c'est pour cela qu'il est appelé mortel. Cette grâce, que le juste possédait, était en lui le principe de la vie surnaturelle : du moment donc qu'il la perd, cette grâce, il est mort devant Dieu , et selon Dieu.

De là, je ne dois point encore être surpris de deux autres vérités qui ne sont pas moins incontestables ni moins terribles : l» que le péché mortel dépouille l'âme de tous les mérites qu'elle pouvait avoir acquis, lorsqu'elle était dans l'état de la grâce. Quand j'aurais amassé des trésors immenses de mérites pour le ciel , quand je serais aussi saint que les apôtres, si je viens à commettre un péché mortel , tout m'est enlevé. Ces mérites pourront revivre lorsque je rentrerai en grâce avec Dieu. Jusque-là ils sont perdus pour moi; et si je meurs dans cet état, Dieu ne m'en tiendra jamais compte : pourquoi? c'est que je suis alors son ennemi , et que de la part d'un ennemi il n'agrée rien, ni n'accepte rien. 2° Que les actions les plus vertueuses et les plus saintes en elles-mêmes, faites dans l'état du péché mortel, ne sont d'aucun prix devant Dieu, ni d'aucune valeur pour l'éternité bienheureuse. Quand je passerais toutes les journées en prières, quand je ferais toutes les pénitences des plus austères anachorètes, quand je pratiquerais toutes les œuvres de la piété et de la charité chrétienne , tout cela, ce sont des œuvres mortes, parce que je suis moi-même dans un état de mort; ce sont des œuvres stériles, dont je ne dois attendre nulle récompense. Quelque miséricorde que Dieu puisse ensuite me faire , jamais ces œuvres mortes ne seront du nombre de celles qu'il couronnera dans la gloire. Sont-ce néanmoins des œuvres tout à fait inutiles? non : car elles me sont au contraire très-utiles pour sortir de l'état du péché ; très-utiles pour me disposer à retourner à Dieu ; très-utiles pour disposer Dieu à m'accorder la grâce de ma conversion. Mais du reste, tant que le péché mortel n'est pas eiïacé, il est toujours vrai que je ne mérite rien en les pratiquant, et qu'elles ne me donnent aucun droit à l'héritage céleste. Quelle pauvreté 1 quelle misère I

N'est-ce pas là que j'en ai été réduit à certains temps de ma vie , et peut-être pendant des temps considérables? N'est-ce pas là peutêtre que j'en suis encore actuellement réduit? Je n'en sais rien : car qui sait s il est digne d'amour ou de haine (Eccles. 9) ? Affreuse incertitude I C'est un abîme où l'esprit se perd , et qu'on ne peut regarder avec les yeux de la foi , sans être saisi d'horreur. Du moins puis-je prendre dans la suite de justes mesures pour me rassurer là-dessus , autant qu'il est possible , et pour m'établir, par une vie pénitente et agissante , dans une solide et sainte conOance.

Troisième point. Quelques avantages que j'aie dans l'état religieux, je n'y trouve point, après tout, de préservatif infaillible contre le péché mortel. Et comment y eo-trouverais-je? Le premier ange et ceux qui l'ont suivi, n'en ont point trouvé dans le ciel ; le premier homme, malgré l'innocence où il avait été créé, s'est perdu

Bourdalose. — 4k 27

dans le paradis terrestre; Judas est devenu un apostat dans la compagnie de Jésus-Christ. La maison où je suis est-elle plus sainte que le sacré collège des Apôtres, que le paradis terrestre, que le ciel? N'a-t-on pas vu arriver dans les communautés les plus régulières des chutes très-scandaleuses? Ne le voit-on pas encore? Dieu le permet, et il a ses raisons pour le permettre. Que celui qui croit se tenir ferme, prenne garde de tomber (i. Cor. 10).

Il y a même des péchés mortels où l'on peut être, dans la religion , plus exposé que dans le monde. Tels sont, par exemple , les péchés qui blessent la charité; parce que, dans la religion, les occasions de ces péchés sont d'autant plus fréquentes que les objets sont plus présents. On y est plus à couvert de l'avarice et d'une certaine ambition ; mais on y est souvent plus sujet aux murmures et aux divisions. Or, qu'importe parquets péchés on se damne, si l'on est en ellet as?ez malheureux pour se damner?

Ce qu'il y a de plus à observer, c'est que le péché mortel , dans la profession religieuse, est beaucoup plus grief que dans le monde, parce qu'il suppose alors un état plus saint. Ce qui n'est que simple péché pour un chrétien du siècle , est , en bien des matières , sacrilège pour un religieux. Dois-je conclure de là qu'il eût mieux valu demeurer dans le monde que de m'engager dans la religion? Je conclurais donc aussi qu'il vaudrait mieux n"être pas chrétien, parce que les péchés d'un chrétien sont plus punissables que ceux d'un païen. A Dieu ne plaise que je raisonne de la sorte ! Si la religion a ses dangers, le monde en a bien d'autres et de plus grands. Mais ce que je conclus, c'est de ne point présumer de mon état ; c'est de me défier, non point de mon état, mais de moi-même dans mon état; c'est, malgré toute la sainteté de mon état, d'opérer, selon l'avis de l'Apôtre , mon salut avec crainte et avec tremblement.

Conclusion. Achevez, mon Dieu, par votre grâce, ce que vous avez commencé par votre miséricorde. Vous m'avez appelé à vous, vous m'avez retiré du monde pour me garantir du péché : ne permettez pas qu'il me poursuive jusque dans votre sanctuaire, et qu'entre vos bras je succombe à ses attaques. Quelle malédiction sur moi, si, dans la terre des saints, je commettais l'iniquité (I-aï. Î6); et si, parmi tant d'âmes justes, je devenais un anathème!

Ah ! Seigneur, vous voyez le fond de mon âme, et je ne le vois pas comme vous. N'y a-t-il point dans mon cœur quelque poison secret qui l'infecte et qui le corrompt? N'y a-t-il point quelque péché qui m'éloigne de vous et qui vous éloigne de moi? Daignez me le découvrir, ô mon Dieu 1 il n y a rien, pour le détruire , à quoi je ne sois résolu. Quand môme j'aurais eu jusqu'à présent le bonheur de me défendre de ce fatal ennemi , et de me préserver de ses mortelles atteintes, j'ai toujours tout à craindre de ma faiblesse; mais, Seigneur, ma vigilance, avec votre secours, y suppléera. Elle me fera sans cesse recourir à vous; elle me ticnrlra dans une attention continuelle sur moi-même; elle me rendra circonspect dans toute ma conduite, et clairvoyant sur les moindres dangers , aiin de me mettre ainsi plus eu assurauce contre la transgreësiou de vos divins commandements.

DEUXIEME ]>d:E33ITATION.

Du Péché véniel.

Nûlile contristare Spirilum Sanctum.

Ne contristez point le Saiiil-Esprit. (Ephbs., ch. 1.)

PREMIER POINT. On TïG compte communément pour rien le péché véniel; mais si j'en avais bien conçu la nature, j'en jugerais tout autrement, et je prendrais tout autre soin de l'éviter.

Quelque véniel que je le suppose, c'est une offense de Dieu. Cela me suffit, ou me doit suffire. En y tombant, je déplais à Dieu. Non pas que je rompe absolument avec Dieu ; mais je fais ce que je sais devoir causer entre Dieu et moi du refroidissement. Je n'éteins pas dans moi le Saint-Esprit, mais je le contrisle. Or, dès que c'est une offense de Dieu , je dois donc le craindre plus que tous les maux temporels, qui ne s'adressent qu'à moi-même. Car le plus petit mal qui regarde Dieu, est inliniment au-dessus de tout mal qui ne regarde que la créature.

Quelque véniel que je le suppose , il n'y a point de raison imaginable pour laquelle il me puisse jamais être permis. Car, s'il pouvait m'êlre permis, dès-là il cesserait d'être péché. Quand il s'agirait de convertir et de sauver tout le monde. Dieu ne voudrait pas que je fisse un mensonge, quoique loger; et jusque dans cette circonstance, il s'en tiendrait offensé. Quand il s'agirait de procurer à Dieu toute la gloire qui lui peut être procurée, Dieu ne veut point de cette gloire à une telle conrlition. Il veut que j'abandonne môme le soin de sa gloire, plutôt que de commettre le moindre péché.

Quelque véniel que je le suppose, il est de la foi que jamais il n'entrera avec moi , ni moi avec lui , dans le royaume des cieux : car rien Je souillé ne sera reçu ni n'aura place dans ce royaume, céleste (Apoc. 21). En vain je'serais d'ailleurs comblé de mérites : avec tous mes mérites et avec toute la sainteté que je pourrais avoir acquise, si mon âme, sortant de cette vie, porte encore la tache d'un péché véniel que je n'aie pas effacé par la pénitence, cela seul doit être un obstacle à ma béatitude et à la possession de Dieu. Il faut que mon âme, quoique juste, quoique sainte, quoique prédestinée et digne de Dieu, demeure séparée de Dieu, jusqu'à ce que ce péché soit expié. Il faut qu'elle passe par le feu du purgatoire et qu'elle y soit purifiée, avant que d'être admise dans le sein de Dieu. Et dès ce monde même, avec quelle sévérité Dieu n'a-t-il pas puni le péché véniel? Il fit périr presque tout un peuple pour une simple vanité de David; il fit tomber mort au pied de l'arche un lévite, pour l'avoir seulement touchée. 11 est donc étrange que je commette si facilement un péché qui m'expose à de si rigoureux châtiments. Mais ce qu'il y a mille fois encore de plus condamnable et do plus indigne, c'est qu'étant redevable de tout à Dieu, et qu'ayant tout reçu de Dieu , au lieu de la reconnaissance et de l'amour que je lui dois, je me laisse si aisément aller à un péché dont il se lieut blessé, et qui est en effet une injure pour lui.

Deuxième point. Du moins, si ces fautes vénielles que je commets n'étaient pas si fréquentes, ni si nombreuses; mais leur multitude est infinie. Et c'est ce qui affligeait Davirl , et ce qui le jetait dans une désolation extrême, quand il disait à Dieu : Je suis, Seigneur, tout environné de maux, et nies iniquités m'accablent , jusqu'à ne pouvoir plus m'en tenir compte à moi-môme , ni en faire le dénombrement ; elles sont multipliées plus que les cheveux de ma tête ; et la vue que j'en ai me fait tomber en défaillance (Psal. 39). Voilà comment parlait ce saint roi. Or, dans une vie lâche et imparfaite comme la mienne, si j'entreprenais de supputer tous les péchés qui m'échappent, et si Dieu m'éclairait là-dessus, où irait cette multiplication? Je ne les vois pas; mais n'est-ce pas assez que Dieu les voie? N'est-ce pas assez que je sache qu'ils sont sans nombre , pour en être pénétré de douleur, et comme inconsolable?

Combien de péchés d'ignorance , causés par l'oubli de mes devoirs, par ma négligence à m'en instruire, par mon indocilité à souffrir qu'on m'en avertisse, par ma présomption à ne vouloir croire que moi-même? Combien de péchés d'imprudence et d'inadvertance, causés par la dissipation de mon esprit, par la légèreté de mon humeur, par la liberté de ma langue, par la témérité de mes jugements, par la malignité de mes soupçons? Combien de péchés de fragilité et de faiblesse, causés par l'habitude que je me suis faite de ne me contraindre en rien, de ne m'assujellir à aucune règle , de suivre en tout les mouvements de la nature , de ne faire nulle violence à mes inclinations et à mon tempérament?

Combien même de péchés commis par malice, avec réflexion et de dessein formé, contre tous les remords de ma conscience, à toute occasion et pour le plus faible sujet, sous ombre que ce ne sont que des péchés véniels , et que Dieu n'y a pas attaché une peine éternelle? En quoi je montre bien mon indifférence pour Dieu ; et que je ne suis sensible qu'à mes propres intérêts. N'est-ce pas là ma vie la plus ordinaire? Il est vrai qu'il n'est pas moralement possible en ce monde de se préserver de tous les péchés véniels, et de n'en commettre aucun. Fatale nécessité qui faisait gémir les saints, qui leur faisait désirer la mort, qui faisait dire à saint Paul : Malheureux que je suis! qui me délivrera de ce corps dont le poids m'appesantit (Rom. 7)? Mais il n'y a pas un seul de ces péchés en particulier que je ne puisse prévenir, et dont il ne soit en mon pouvoir de me garantir. Combien donc , si je voulais et si je prenais plus garde à moi, en pourrais-je diminuer le nombre 1 Hélas 1 bien loin de le diminuer, je l'augmente tous les jours.

Troisième point. Quelles sont les suites du péché véniel , plus déplorables que je ne me le suis peut-être jamais persuadé? Il conduit au péché mortel , comme la maladie conduit à la mort. Par conséquent , si j'ai quelque zèle pour mon âme , je dois en user, à l'égard du péché véniel, comme j'en use à l'égard d'une maladie dont je suis menacé , et dont je suis subitement attaqué. Que ne fais-je point pour l'arrêter dans son principe? que ne fais-je point pour la guérir? que ne fais-je point pour n'y pas retomber? Elle

peut aboutir à la mort : il ne m'en faut pas davantage pour y apporter les remèdes les plus prompts , les plus efficaces , et même les plus violents. Pourquoi ne raisonné-je pas de la même sorte, quand il s'agit d'un péché, qui, de toutes les maladies de l'âme, est la plus dangereuse, et qui me dispose à celle seconde mort mille fois plus à craindre que la mort du corps.

El en efi'et, quiconque néglige le péché véniel, et beaucoup plus, quiconque le méprise , tombera infailliblement dans le péché mortel. Oracle du Saint-Esprit, qui ne se vérifie que trop par l'expérience. C'est par le mépris du péché véniel qu'on perd insensiblement l'horreur du mortel. Au commencement, le seul nom de péché mortel faisait frémir : peu à peu l'on s'y accoutume et l'on s'y familiarise. D'autant plus que, du péché véniel au péché mortel , il y a souvent peu de dislance , et que l'intervalle entre l'un et l'autre est comme imperceptible ; car il n'y va pour l'ordinaire que du plus et du moins : or, entre ce plus et ce moins, il n'y a qu un point qui décide de la vie et de la mort. Quel risque ne"court-on pas alors , et n'est-on pas sur le bord du précipice.

De celte proximité même, entre le péché véniel et le mortel, il arrive très-naturellement que l'on confond l'un avec l'autre. Combien de fois m'y suis-je trompé, et combien de fois ai-je estimé léger ce qui ne l'était pas? combien de fois, m'aveuglant moimôme, et jugeant des choses selon les désirs de mon cœur, ai-je pris pour injustice vénielle, ce qui peut-être était devant Dieu une iniquité griève et mortelle? Le discernement en était difficile, et c'est pour cela qu'à l'égard même du péché véniel , je devais avoir une conscience timorée. Je n'étais pas assez éclairé pour en faire un jugement exact; et voilà pourquoi je devais m'en défier et me précautionner.

Mais quand je serais assuré de mes lumières, puis -je ignorer que je suis faible, et la faiblesse môme? Or, le péché véniel et le mortel se touchant de si près, quelle présomption de me flatter qu'étant faible au point que je sais l'être, je m'en tiendrais précisément au véniel; que je ne passerai pas outre, et que je serai assez maître de mon cœur pour lui prescrire telles bornes qu'il me plaira , surtout en certains péchés où l'impression de la nature est si forte et si puissante 1 11 me faudrait, pour me soutenir en de pareilles conjonctures; des grâces de Dieu toutes particulières ; mais ne m'at-on pas cent fois averti , qu'une punition de Dieu très-commune , est de nous refuser, en conséquence d'un péché véniel , des grâces spéciales qu'il nous avait préparées, et avec lesquelles nous serions heureusement arrivés au terme du salut ; au lieu que, par la soustraction de ces grâces , nous en venons à des égarements et à des désordres pour lesquels il nous réprouve. C'est ainsi que le péché véniel peut être, et est, pour bien desiiraes, la source de leur damnation.

Conclusion. Le remède , ô mon Dieu I est de m'attacher, nonseulement à votre loi , mais à toute la perfection de votre loL.Plus je m'efforcerai de m'élever, moins je serai en danger de déchoir; et plus j'aspirerai à ce qu'il y a de plus saint dans l'observation de

mes dovoirs , moins je serai en disposition de les violer dans des points essentiels. Ce n'est pas, Seigneur, que, malgré la résolulioa que je fais en votre présence et par voire grâce, j'ose me répondre de me maintenir devant vous dans une innocence entière. Tant que ie vivrai sur la terre, il ne m'échappera que trop de fautes ; et tant que je serai revêtu d'un corps mortel , je ne ressentirai que trop les tristes eiïets de la condition humaine. iSlaisau moins, en me proposant d'aller toujours au delà de mes obligations, me meltrai-je plus en état de n'y pas manquer da-is des matières importantes; et en travaillant à me sanctilier, serai-je plus hors de l'occasion et du péril de me pervertir.

Donnez-moi, mon Dieu, donnez-moi cette conscience tendre et délicate qui s'eiïraie de l'ombre même du péché. Formez en moi , ou m'aidez à y former cette conscience étroite et sévère qui ne se permet rien, ni ne se pardonne rien. C'est cetle inflexible rigueur pour moi-même qui fera ma sûreté. Il m'en coûtera; il fau^lra me retrancher bien des choses où le penchant me porterait, et m"interdire bien des satisfactions qui semblent même assez innocentes. Il faudra, en bien des rencontres, soumettre mon esprit, éloulTer les sentiments de mon cœur, peser mes paroles, captiver mes yeux, mortilier mes sens; mais. Seigneur, puis-je r.cheter trop cher le double avantage, et de vous moins olîénser, et de mieux garder mon âme? Le bonheur de vous plaire, la paix de ma conscience, l'un et l'autre me dédommagera de tout, ô mon Dieu, et me tiendra lieu de tout.

THOISIEME IdlEDITATION.

Du Péclié de Scandale, ou du mauvais Exemple.

Necesse est ut ventant scandala.

C'est un mal inéviiaMe, qu'il arrive dfs scandales. (Maith., ch. 48.)

PREMIER POINT. Ce que nous appelons scandale , n'est que le mauvais exemple; ou du moins, tout mauvais exemple est un véritable scandale. Or il ne faut point se flatter dans l'état religieux : on y voit de mauvais exem|)les, comme on y en voit de bons; et il n'y a point de communauté si régulière où il ne se trouve des âmes imparfaites qui scandalisent les autres; comme il n'y en a guère de si déréglée où Dieu ne conserve de saintes âmes, qui travaillent à maintenir Tordre , et qui empochent que le scandale , par une malheureuse prescription , ne prenne le dessus et ne prévale.

Aussi le Sauveur du monde nous a fait entendre qu'il était nécessaire qu'il arrivât des scandales; c'est-à-dire, qu'il n'était pas moralement possible que, les hommes étant si dilférents les uns des autres, soit dans leurs sentiments, soit dans leurs mœurs, il n'y en eût en toute assemblée qui , par le relâchement et le dé-ordre de leur conduite, devinssent, pour ceux avec qui ils ont à converser et à agir, des sujets et des occasions de chute. Et cela même est encore plus vrai à l'égard des maisons religieuses, parce qu'on y a

beaucoup plus de rapport ensemble , et que tout ce qui s'y passe frappe de plus près et beaucoup plus fréquemment la vue. Sil y a donc , jusque dans la religion , des écueils à craindre , on peut dire qu'un des plus dangereux et des plus ordinaires, ce sont ces scandales domestiques , et ces exemples qu'on a sans cesse sous les yeux et devant soi. Il est très-difficile de s'en défendre; et pour y résister, il faut une vertu bien pure et bien à l'épreuve.

Ai-je eu sur ce point, jusqu'à présent , toute l'attention et toute la circonspection que je devais avoir? Ai-je pris garde à ne rien dire et à ne rien faire qui pût être nuisible aux personnes qui m'entendaient, ou qui étaient témoins de mes actions. Combien, dans les rencontres, ai-je débité de maximes, ai-je donné de conseils, ai-je inspiré de sentiments, ai-je approuvé de procédés contraires à l'esprit religieux et au devoir? Combien ai-je montré d'indocilité, ai-je témoigné de mépris, ai-je fait de murmures ou de railleries malignes sur des choses qui n'allaient qu'au bien et qu'à entretenir la règle? C'étaient autant de scandales que j'ai dû me reprocher; et combien y en a-t-il d'autres dont je ne me suis jamais fait de scrupule, et dont je n'ai jamais pensé à ra'accuser? J'ai déclaré mes péchés; mais combien y en avail-il où la circonstance du scandale et du mauvais exemple était jointe, sans que j'en aie rien dit? Peut-être ne la connaissais-je pas, ou n'y faisais-je nulle réflexion ; mais mon ignorance ou mon oubli étaient-ils excusables? C'est sur quoi je dois ra'écrier avec le prophète : Lavez-moi, mon Dieu , purifiez-moi de mes péchés secrets et caches. Pardonnezmoi, non-seulenwnt ceux que j'ai commis, mais ceux que f ai fait commettre {?sd\. 18).

Deuxième point. Malheur à celui qui donne le scandale (Matth, 18). Celte malédiction est sortie de la bouche même de Jésus- Christ : c'est un anathème divin. Et il faut bien que le scandale soit un grand mal, puisqu'il vaudrait mieux pour un homme qu'il fût précipité au fond de la mer, que de scandaliser le plus petit de ses frères (Ibid.). Maxime générale, et proposition universelle dont personne n'est excepté. Car il n'y a personne qui ne doive l'exemple au prochain : Que votre lumière luise aux yeux de tout le monde, afin que ceux qui verront vos bonnes œuvres, en rendent gloire à Dieu (.Matlh. 5).

Ainsi, malheur à moi en particulier, si je suis l'auteur de quelque scandale dans la communauté où je vis ! Car je la prive , autant qu'il est en moi, d'un des plus solides avantages de la profession religieuse, qui est l'édificalion mutuelle et l'émulation du bon exemple. Je fais plu^ encore, puisqu'au lieu de contribuer à la régularité et à l'observance , j'y deviens un obstacle; et que souvent je suis cause , par mon exemple , que des abus s'introduisent , que d'utiles et anciennes pratiques s'abolissent peu à peu, que la discipline se relâche, et que des règles, qui étaient auparavant en vigueur, ne s'observent plus, ou ne s'observent que fort imparfaitement. N'est-ce pas de là qu'est venue la ruine spiriiuclle et la décadence de tant de sociétés Irôs-sainles dans leur première institulioa.

Que si le mal ne s'étend pas toujours si loin, du moins il n'y a que trop d'esprits faciles, et déjà mal disposés, que mon exemple ne manque pas d'entraîner. Or, malheur à moi, encore une fois, parce que je serai responsable à Dieu de tout cela, et qu'il m'en demandera compte. Quel trésor de colère , et quel poids dont je dois craindre d'être accablé! Malheur à moi qui, par mon expérience et par mon âge , devrais être un modèle pour ceux qui sont moins avancés ; à moi qui, par le rang que je tiens , par l'autorité, le crédit, les talents que j'ai reçus de Dieu , par la créance que les autres ont en moi , devrais leur servir de guide et les conduire , et qui ne sers qu'à les égarer ! Il ne faut qu'un religieux de ce caractère pour perdre toute une maison.

Mais, par-dessus tout, malheur à moi, si c'est par moi que commencent à s'établir certains usager, certains privilèges et certaines dispenses où la raison de la commodité, de la sensualité, de l'amour-propre, a beaucoup plus de part que celle d'une vraie nécessité! Autrefois, toutes ces choses étaient inconnues, et peut-être sans moi n'y eût-on jamais pensé. C'est à moi de voir ce que j'aurai à dire, quand Dieu m'en représentera toutes les suites , et qu'il me chargera de tous les dommages que la religion en aura soulTerts. Les prétextes dont je m'appuie peuvent troniper les supérieurs qui me gouvernent, et me tromper moi-même; mais on ne trompe point Dieu.

Troisième point. Comme il y a un scandale donné, il y a un scandale reçu ; et malheur aussi à celui qui le reçoit et qui le prend. Car il le faut rejeter, et ce n'est point une excuse légitime auprès de Dieu, que le mauvais exemple qu'on a eu et qu'on a suivi. Ce fut l'exemple du premier ange qui engagea les autres dans son apostasie , et ils n'en ont pas moins été réprouvés. Il est vrai qu'un mauvais exemple est une tentation , et une des plus fortes tentations; mais ce n'est point une tentation au-dessus de nos forces, et puisque nous la pouvons vaincre, c'est un péché que d'y succomber.

Il ne suffit donc pas pour moi que je m'étudie à ne donner aucun scandale; mais il y a des règles que Dieu me prescrit contre les scandales qu'on me donne , et contre les mauvais ex-'^mplcs que j'aperçois autour de moi. 1° Je ne dois point m'en troubler : je puis bieii m'en affliger et en gémir; mais mon zèle n'en doit point èlre refroidi , ni ma piété ébranlée. Car il n'y a rien là que Jésus-Christ ne nous ait prédit, ni rien par conséquent qui me doive surprendre. 2° Je dois même en profiter, regardant ces scandales, et ces mauvais exemples dont j'ai à me garantir, comme des épreuves de ma fidélité, et des occasions de témoigner à Dieu mon attachement inviolable. C'est dans l'occasion qu'on se fait bien connaître, et qu'on apprend à se bien connaître soi-même. 3° Je dois m'en éloigner, c'est-à-dire que je dois, autant que je le puis, m'éloigner des personnes dont je prévois que la société me serait dommageable. Et il n'y a point à considérer si ce sont des personnes d'esprit et de rnérite, ni si ce sont de mes amis : il faudrait même alors, selon l'Evangile , renoncer à mon père et à ma mère. Cela ne m'exempte pas de les honorer, de les aimer en Dieu, de leur rendre service,

et de les aider dans le besoin; mais du reste, point de liaison ni de communication particulière. 4" Je dois m'y opposer prudemment, mais fortement; avec modestie, mais avec ardeur; avec charité, mais avec un saint mépris de tous les respects humains; tenant ferme pour la règle, et ne m'en départant jamais, quand même, ce que Dieu ne permettra pas, il n'y aurait que moi à la garder. 5° Enfin , je dois en tirer sujet de m'humilier devant Dieu : reconnaissant que, de moi-même, je ne suis que faiblesse et qu'imperfection, et que, sans la grâce divine, je serais pire que tous les autres.

Conclusion. Quelle misère, mon Dieul et faut-il donc qu'après avoir quitté le monde pour nous préserver de ses pièges, nous en trouvions jusque dans votre maison? Ce n'est qu'à nous-mêmes que nous devons nous en prendre. La religion est sainte; mais nous ne répondons pas toujours à sa sainteté. Faites par avance, Seigneur, ou plutôt aidez-nous à faire, dès maintenant, ce que feront vos anges dans votre jugement dernier, lorsque vous les enverrez pour enlever dans votre royaume tous les scandales. Votre royaume sur la terre, ce sont particulièrement les communautés religieuses. N'y aurais-je été admis, et n'aurais-je place parmi votre peuple choisi , que pour le détourner de votre service par mes exemples, et pour ralentir sa ferveur? ne serais-je entré dans un état si parfait, que pour m'y rendre plus coupable, et par moi-même, et par ceux que vous y avez appelés avec moi? Ah 1 mon Dieu, j'ai bien assez de mes propres péchés, sans y ajouter les péchés d'autrui.

Mais que serait-ce encore. Seigneur, si, dans le saint asile où vous m'avez retiré, je venais d'ailleurs à me perdre par la contagion de certains exemples que j'y puis avoir? Que serait-ce, si, par une lâche condescendance, je me laissais emporter et séduire à ces exemples; si je les imitais et si je m'y conformais, au lieu de ne me conformer qu'à vos ordres et à vos adorables volontés? Ma règle, ô mon Dieul ma règle seule et telle que vous me l'avez imposée ; ma règle dans toute sa pureté, dans toute sa force et toute sa sévérité : voilà la route où je marcherai, voilà le conseil que j'écouterai , voilà l'oracle que je consulterai, et par qui je me conduirai. Quiconque me portera là, volontiers je m'unirai à lui, et je le suivrai , parce qu'il me portera à vous. Mais quiconque aussi me détacherait de là, me détacherait de vous. Seigneur; et, sans balancer un moment, je me séparerai de lui, parce que je ne veux jamais , pour qui que ce soit, ui en quoi que ce soit, me séparer de mon Dieu.

JONSIDEHATION.

Sur l'Oraison mentale.

CE qu'il y a particulièrement à considérer sur l'oraison menîale, ou sur la pratique de la méditation, se réduit à trois points, qui sont : ses avantages infinis et son importance, les défauts les plus communs qui en arrêtent le fruit, et les vains prétextes qui détournent de ce saint exercice et qui le font négliger.

Premier point. Avantages et importance de l'oraison mentale. Le juste vit de la foi, et nous ne nous sanctifions qu'autant que nous sommes remplis et touchés des maximes de rEvangiie, et des grandes vérités du christianisme. Principe si universeUement reconnu, que les gens du monde conviennent eux-mêmes qu'ils agiraient tout autrement qu'ils ne font, et qu'ils ne s'abandonneraient pas à tant de désordres, s'ils avaient plus de foi, ou s'ils étaient plus pénétrés de ce que la foi leur enseigne. Examinons la chose à fond, et reconnaissons-la telle qu'elle est : nous trouverons que ce manque de foi, d'une foi vive et animée, n'est pas seulement la source des dérèglements qu'on voit dans le monde, mais des relâchements qui se glissent dans la vie religieuse. Ce n'est pas qu'on ne croie, mais on n'a pas une certaine conviction, une certaine vue qui frappe, et qui rend les objets presque aussi sensibles que s'ils étaient présents.

Or, voilà ce qui s'acquiert par l'oraison. A force de se retracer dans l'esprit les vérités de la foi , de méditer les perfections et les grandeurs de Dieu , ses miséricordes et ses vengeances , ses récompenses et ses châtiments; de considérer par ordre, et dans une méthode suivie , tous les mystères de Jésus-Christ, sa doctrine, sa loi , sa morale , ses exemples; de tirer de là d'utiles leçons et des règles de conduite : toutes ces idées s'impriment profondément dans l'àme. On les porte partout, et l'on en a partout la mémoire prompte et récente. On apprend ce qu'on doit à Dieu , ce qu'on doit au prochain, ce qu'on se doit à soi-même. On prend des pensées supérieures à celles dont on s'était laissé prévenir, et l'on découvre ses erreurs, ses illusions, ses faux jugements. Ce que l'oraison , sur cela, n'a fait un jour qu'ébaucher, elle le perfectionne dans un autre et l'achève. La grâce soutient tout; et répand ses lumières avec d'autant plus d'abondance, que l'oraison est plus fréquente et pUis constante : de sorte que les vérités auparavant les plus obscures, et qu'on avait plus de peine à concevoir, se présentent, en certains moments, avec une telle clarté , qu'il semble qu'on en ait la connaissance la plus parfaite, et une espèce d'évidence.

Ce n'est pas assez : car, la liaison étant aussi intime qu'elle Test entre l'esprit et le cœur, ces vérités, ou plutôt rimpres>ion de ces vérités passe de l'un à l'autre. Le cœur s'cnfiamme, et, comme disait de lui-même le roi-prophète : Le feu s'allume dans la méditation (Psal. 38). On s'élève à Dieu, on s'aflfectionne à ses devoirs, ou se

reproche ses infidélités, on prend des mesures pour l'avenir, et l'on sort de l'oraison tout renouvelé et tout changé. C'est par où les saints sont parvenus à une si haute perfection, et c'est là le chemin qu'ils ont tracé à tous les disciples qu'ils formaient et qui aspiraient à la sainteté. Aussi tous les instituteurs des ordres religieux y ont-ils spécialement recommandé , et expressément établi la pratique de l'oraison. Ils avaient du reste des vues différentes, et ils étaient diversement inspirés, pour composer cette admirable variété de règlements et d'observances qui fait un des plus beaux ornements de l'Eglise ; mais , sur le point de l'oraison et de sa nécessité, ils se sont tous accordés, et n'ont tous eu qu'un môme esprit. Et l'on peut dire, en effet, qu'il est comme impossible qu'une âme se dérange lorsqu'elle est assidue à l'oraison : ou , si quelquefois Dieu permet qu'elle s'oublie, l'oraison est pour elle une ressource immanquable. Mais d'où vient le désordre de plusieurs personnes, môme religieuses, et par où commencent-elles à se dérégler, jusqu'à tomber dans des égarements pitoyables et scandaleux? c'est en quittant l'oraison. Par là elles s'éloignent de Dieu et perdent tout senliment de piété ; par là elles se réduisent dans une sécheresse , dans une froideur et une indifférence mortelle; parla elles se privent des plus solides consolations, qui sont les consolations intérieures , et se dégoûtent ainsi de leur état ; par là elles demeurent livrées à toutes leurs passions, et à toutes les attaques de l'ennemi; et l'on n'a vu que par trop d'épreuves où tout cela aboutit, et quelle en est la fin malheureuse.

Deuxième point. Défauts plus communs qui arrêtent le fruit de l'oraison. Premièrement : on y va sans préparation , contre la parole du Saint-Esprit : Préparez votre âme avant la prière , et ne soyez pas comme un homme qui tente Dieu (Eccli. 18). C'est demander à Dieu qu'il change la conduite ordinaire de sa providence , et par conséquent, qu'il fasse un miracle en notre faveur, que d'attendre de lui qu'il se communique à nous dans la méditation, lorsque nous ne prenons nul soin de nous y disposer. Or, il y a une préparation éloignée, et une préparation prochaine. La préparation éloignée, c'est dans l'usage de la vie, un recueillement habituel, et l'esprit de retraite, autant qu'il peut s'accorder avec notre condition et la situation présente où nous sommes. La préparation prochaine, c'est ce qui se fait quelque temps avant l'oraison, ou au temps qu'on la commence : par exemple, prévoir la matière dont on doit s'occuper, l'arranger et la diviser, se mettre en la présence de Dieu , invoquer le Saint-Esprit, se rappeler à soi-même, et se dégager de toutes les pensées qui pourraient nous distraire. Il y en a qui récitent pour cela quelque courtes prières, et chacun peut suivre là-dessus ce que sa dévotion particulière lui inspire; mais en général , il n'y a guère de fond à faire sur l'oraison , si nous n'y apportons de notre part les dispositions convenables.

Seeon'lement : on y va sans nulle vue et nul dessein d'en profiter. Pourvu qu'on ait rempli l'heure marquée, qu'on se soit assemblé avec la communauté, et qu'on y ait été présent, beaucoup plus de corps (jue d'esprit j qu'on ail mOrae fait quelques réûcxions assez

légères, et produit quelques actes qui ne tendent à rien, on est content. Mais la sagesse , celte sagesse céleste qui nous sanctifie, ne se découvre qu'à ceux qui la désirent et qui la cherchent (Eccli. 4).

Troisièmement : on se met à l'oraison sans se proposer aucun sujet, et l'on se laisse conduire, dit-on, à l'Esprit de Dieu. Mais cet Esprit, toujours réglé et mesuré dans ses divines opérations, n'agit point au hasard. S'il y a des âmes qu'il transporte tout à coup, c'est une grâce sur laquelle on ne doit pas compter. Cette grâce même, ces âmes ne l'ont communément obtenue qu'après s'être longtemps exercées dans les sujets les plus ordinaires. Qu'arrive-t-il donc? c'est que l'imagination n'ayant rien qui la fixe , elle s'égare sans cesse; et que l'esprit embrassant tout, il se trouve à la fin tout aussi vide qu'il l'était d'abord.

En quatrième lieu : si l'on choisit quelque sujet , on donne dans un autre écueil, qui est de vouloir porter trop haiul son premier vol, et de ne s'attacher, dès les commencements, qu'à certains sujets plus sublimes et plus relevés. Il y a là souvent beaucoup d'orgueil et de présomption; du moins il y a bien de l'illusion. On se repaît de belles spéculations, mais dont on voit peu d'effet dans la pratique. Quand il plaît à Dieu de nous ravir, comme saint Paul , au troisième ciel , suivons le mouvement de sa grâce ; mais , de nousmêmes, marchons pas à pas, et prenons les routes les plus battues : ce sont les plus sûres. La bonne oraison est celle qui nous rend plus réguliers , plus humbles , plus charitables, plus patients, plus mortifiés.

En cinquième lieu : dans les sujets du reste les plus propres et les plus solides , on s'arrête trop aux raisonnements, et l'on ne s'entretient point assez dans les affections et les sentiments. Il est nécessaire, avant toutes choses, de convaincre l'esprit; mais il est encore plus important d'exciter ensuite le cœur et de l'émouvoir : car c'est dans le cœur que se forment les résolutions, et c'est par les résolutions qu'on passe à l'action.

En sixième lieu : à l'égard même de ces résolutions, il y a une erreur d'autant plus dangereuse qu'elle est plus subtile et plus spécieuse. C'est de s'en tenir à des propositions universelles et indéterminées, au lieu de descendre au détail de notre vie , et à certains points essentiels qui nous regardent personnellement, et qui demandent actuellement notre attention. Ce détail est d'une extrême utilité; et si l'on y entrait, on ne manquerait pas si tôt de matière dans l'oraison , et l'on aurait chaque fois un grand champ à parcourir.

En septième et dernier lieu , le défaut capital que nous avons à corriger dans l'exercice de l'oraison, et le principal obstacle au fruit

Sue nous en pouvons retirer, c'est un fonds de paresse naturelle et e négligence à quoi l'on se livre et qu'on ne s'efforce point de vaincre. Pour faire oraison , il faut s'appliquer, et toute application coûte : or, c'est justement ce qu'on ne veut {)oint. On voudrait qu'il n'en coûtât ni violence , ni combat , ni travail , pour se recueillir, pour s'animer, pour se réveiller de l'assoupissement et de la langueur où l'on est. Jacob n'obtint la bénédiction de l'ange ,

qu'après avoir lutté contre lui pendant une nuit entière, et en vain espérons-nous que Dieu bénisse notre oraison , tandis que nous y demeurons dans une nonchalance et une oisiveté volontaire.

Troisième point. Faux prétextes qui détournent de l'exercice de l'oraison. Les uns allèguent pour excuse qu'ils ont trop d'affaires , et qu'ils n'ont pas le temps de s'adonner à l'oraison ; les autres, qu'ils y sont trop distraits, et qu'ils ne peuvent retenir la vivacité de leur esprit ; d'autres , qu'ils s'y trouvent en de continuelles aridités , et qu'ils tarissent dans un instant ; plusieurs, qu'ils s'y ennuyent, et que cet ennui les en dégoûte; enfln quelques-uns , que l'oraison est trop difficile pour eux et qu'ils ne s'en jugent pas capables. Voilà ce que disent la plupart des gens du monde , et ce qu'on entend même dire à des personnes religieuses. Mais si l'on était de bonne foi avec soi-même , et qu'on ne cherchât point à se tromper, on reconnaîtrait bientôt la vanité de ces prétextes dont on s'autorise pour se dispenser de l'oraison.

Et d'abord , bien loin que la multitude des affaires soit là-dessus une dispense légitime, c'est au contraire ce qui nous impose une obligation plus étroite de rentrer de temps en temps en nousmêmes , et de nous servir de l'oraison comme d'un préservatif contre nos fréquentes occupations et contre la dissipation qu'elles peuvent causer. Plus les saints étaient chargés de soins, et même de soins tout spirituels, plus ils pensaient devoir s'attacher à l'oraison. Ils savaient en trouver le temps : qui nous empêche de le trouver aussi bien qu'eux? De plus, il n'est point d'esprit si vif et sidistrait, qui ne puisse faire quelque réflexion. On en fait tant d'inutiles et de nuisibles : pourquoi n'en ferait-on pas de sérieuses et de salutaires? Il est vrai que les uns ont sur cela plus de peine que les autres; mais il n'y aurait qu'à la vouloir prendre celte peine, et qu'à savoir un peu se surmonter et se contraindre. D'ailleurs, malgré toutes les distractions, l'oraison nous sera toujours utile , dès que ce ne sera pas des distractions volontaires et que nous ferons efi'ort pour les rejeter. Nous aurons devant Dieu le mérite de les avoir combattues , et il nous restera toujours quelque teinture des saintes vérités que nous aurons lâché de méditer.

Il en est de même des sécheresses et des aridités. Ne manquons à rien de tout ce qui dépend de nous, et confions-nous en Dieu. C'est de cette sorte qu'il éprouve notre fidélité et notre constance : si nous nous rebutons, nous perdons tout; mais, si nous persévérons dans la prière , il a ses moments pour nous écouter et pour nous dédommager. Quoi qu'il en soit, humilions-nous en la présence du Seigneur, et imitons ce saint solitaire dont toute l'oraison consistait à redire sans cesse ces courtes paroles : Vous qui m'avez créé, ayez pitié de moi. Ce ne sera point là un temps perdu : ajoutez que c'est une œuvre de mortification fort agréable à Dieu , aue d'accepter en esprit de pénitence , et de soutenir l'ennui et le dégoût que donne quelquefois l'oraison. Jésus-Christ, la veille de sa passion, pria sans goût, et môme dans une désolation entière : unissons-nous à lui: et quand notre oraison ne nous serait bonne alors qu'à pratiquer la patience et toutes les vertus que la patience

renferme, cela seul ne serait pas un petit gain pour nous, et nous devrions l'estimer comme un profit très-consirl6rable.

Enfin, il ne faut point nous former une idée si parfaite de l'oraison, que nous désespérions d'y atteindre. Elle est à la portée de tout le monde, et la science humaine n'y est pas d'un grand secours. Car il ne s'agit point de discourir beaucoup; mais, avec une seule pensée et une pensée très-commune, l'âme la plus simple peut se porter à Dieu de la manière la plus alfectueuse et la plus ardente. Or c'est cette union intérieure de l'âme avec Dieu, qui fait toute l'excellence et tout le prix de l'oraison. Il n'est question que d'une bonne volonté : apportons-la au pied de l'oratoire , et tout nous deviendra praticable et profitable.

PK-EMIERE IklEDITATION".

De la Tiédeur dans le service de Dieu.

Quia lepidus es , incipiam te emovere.

Parce que vous êtes tiède, je vous ai rejeté. (Apoc, ch. 3.)

PREMIER POINT. En pcu de paroles, saint Bernard décrit admirablement l'état de tiédeur. Il n'y a guère de communautés religieuses où l'on ne trouve des cimes lâches et languissantes^ qui portent le joug de la religion, mais qui le portent de mauvaise grâce; qui tâchent , autant quelles peuvent, ou de le secouer, ou d'en diminuer la charge; qui ont sans cesse besoin d'aiguillon pour les piquer, et de correction pour les redresser ; qui s'abandonnent à la vaine joie , qui se laissent abattre à la tristesse; dont lacomponction dure peu, dont la conversation est toute mondaine , qui nont que des pensées charnelles et animales : c'est-à-dire, qui ne pensent qu'à elles-mêmes et à leur commodités, qu'à ce qui peut leur plaire et les contenter; qui obéissent sans vertu, qui prient sans attention, qui parlent sans circonspection , qui lisent sans en tirer aucun fruit pour leur édification. On voyait, dès le temps de saint Bernard, des religieux de ce caractère;' mais aussi dès lors comment les regardait-on? comme des religieux de nom, sans l'être d'effet. Voilà le portrait qu'en faisait ce grand saint : n'est-ce pas le mien? Du moins est-ce à moi d'en bien considérer tous les traits, et d'examiner si je ne dois pas m'y reconnaître.

Or, le désordre et le danger de cette tiédeur spirituelle, consiste en ce que les lièdes ne sont pas môme touchés de leur état. Ils ne s'estiment pas grands pécheurs : 1° parce qu'au lieu de penser au mal qu'ils font, et au bien qu'ils devraient faire et qu'ils ne font pas, ils ne pensent communt ment qu'au mal qu'ils ne font pas, et au peu de bien qu'ils font; 2° parce qu'au lieu de se comparer avec ceux qui, dans la religion, sont plus fervents, plus réguliers qu'eux, ils ne se comparent qu'avec d'autres qui le paraissent moins;

3» parce que, dans cette comparaison qui les flatte et qui les trompe, ils se disent, avec la môme confiance que le Pharisien, qu'ils n'ont pas tels et tels défauts de celui-ci et de celui-là. D'où il arrive, qu'en servant Dieu très-lâchement, ils se rendent encore des témoignages avantageux d'eux-mêmes, comme s'ils accomplissaient toute justice.

Etat bien funeste, puisque , selon la parole du Saint-Esprit, un état encore plus mauvais, c'est celui du péché, lui serait néanmoins préférable. Et en effet, il eût mieux valu, pour certaines âmes, qu'elles fussent tombées dans un péché grossier et grief, que dans cette vie tiède et relâchée ; car elles n'auraient pas longtemps soutenu les remords de ce péché : ce péché, en les humiliant et en les effrayant par son énormité, les eût bientôt forcées à se convertir; au lieu qu'elles ne se fout aucun reproche ni aucun scrupule de leur tiédeur. C'est de là que tous les maîtres de la vie chrétienne et religieuse ont conclu , qu'il était plus difficile de sortir de l'état de tiédeur, que de l'état du vice et du libertinage. Et, entre les autres, Cassien témoigne qu'il avait vu un grand nombre de mondains devenir, par leur conversion, des hommes fervents et spirituels; mais qu'il n'avait jamais vu le même changement dans des religieux tiôdes. Cette expérience ne doit-elle pas me faire trembler?

Etat encore d'autant plus à plaindre, qu'il nous rend le joug du Seigneur plus pesant : tandis que l'âme fervente le porte avec une sainte allégresse, parce que l'onction de la grâce lui adoucit tout ; l'âme tiède en sent au contraire tout le poids, et n'y éprouve que de la peine. Châtiment visible de Dieu, qui, dès ce monde, punit la tiédeur par la tiédeur même. Mais il ne s'en tient pas là, eU, selon qu'il s'en explique lui-môme, la tiédeur lui devient si insupportable, qu'elle le provoque à une espèce de vomissement dont la seule idée fait horreur. Il ne rejette pas encore absolument une âme tiède , mais il commence à la rejeter, en s'éloignant d'elle. Cette tiédeur est donc un commencement de réprobation, et que me faut-il davantage pour travailler à m'en retirer? atlendrai-je que je sois tout à fait réprouvé de Dieu?

Deuxième point. Après avoir considéré le malheur et le désordre de l'état de tiédeur, si j'en veux connaître les causes, je dois les chercher dans moi-même ; car cet état ne peut se former dans moi, sans que j'en sois librement et volontairement le principe. Je dois donc me l imputer, et le comble de l'injustice serait de vouloir l'attribuer à Dieu. Dieu permet bien quelquefois qu'une âme sainte tombe dans des états de sécheresse ; mais ces états de sécheresse, suivant les vues de Dieu , ne servent qu'à la purifier, qu'à la délacher des consolations sensibles, qu'à la perfectionner dans son amour. Ainsi, il ne faut pas confondre ces sécheresses avec la tiédeur. L'âme sainte et fervente gémit de ces sécheresses; mais l'âme tiède et lâche ne gémit point de sa langueur : Tune est dans un état violent, dont elle est innocente; mais l'autre est dans un état qu'elle aime et dont elle est coupable. Voici comment.

Une des causes de la tiédeur, c'est la facilité à omettre les exercices ordinaires de piété : l'oraison , la lecture , la communioa , les

432 BETRAITE SPIRITUELLE.

examens de conscience , les œuvres de pénitence et de mortification. La moindre affaire en détourne, le moindre em[jéchemcnt est un prétexte pour s'en exempter, du moins pour les interrompre, pour les différer et les remettre à un autre temps, c'est-à-rlire, pour ne les point faire du tout. Combien de fois cela m'est-il arrivé? combien de fois ai-je quitté Dieu pour le monde? combien de fois, pour de vains sujets, et souvent sans nul sujet, ai-je abandonné mes pratiques? Dois-je m'étonner après cela si je suis tiède? comment ne le serais-je pas? Quand un homme du monde se plaint d'avoir peu de foi : Le moyen que vous en ayez, lui dit-on? vous ne faites rien de tout ce qu'il faut pour la fortifier et pour l'animer. De même dois-je me dire : Le moyen que je ne perde pas l'esprit de dévotion et de ferveur, lorsque je ne m'assujettis à rien de tout ce qui le peut conserver?

On ne va pas néanmoins d'abord jusqu'à se dispenser de tous ses exercices et de tous ses devoirs; mais on ne s'en acquitte qu'avec négligence, et c'est une autre cause de la tiédeur. On vit, à ce qu'il paraît , comme les autres, et l'on se conforme à l'ordre d'une communauté, mais sans recueillement et sans esprit intérieur. On est dans une disposition habituelle à se répandre au dehors et à se dissiper. Or, est-il possible que, dans ce trouble et dans celte diversité d'objets dont on se remplit, on ne laisse pas peu à peu s'éteindre le zèle de sa perfection, et qu'à mesure que ce zèle s'amortit, on ne vienne pas à se ralentir et déchoir? Je n'en puis que trop bien juger, et mon exemple ne m'en convainc que trop sensiblement.

Mais ce n'est pas là encore la première source du mal, et il tire son origine de plus haut. La cause essentielle de la tiédeur, quoique la plus éloignée , c'est le mépris des petites choses. Voilà par où l'on commence à dégénérer : au lieu de se souvenir qu'il n'y a rien de petit eu ce qui concerne l'honneur de Dieu et le culte qui lui est dû ; que la perfection ne consiste pas tant dans les grandes choses que dans les petites; que c'est même une grande chose que d'être fidèle dans les petites choses , et que c'est enfin par les petites choses que les grandes se maintiennent : au lieu d'envisager tout cela, on se lasse de ces menues observances; et on ne les croit bonnes que pour les commençants; on n'y prend plus garde, et de ce degré l'on descend bientôt à un autre , jusqu'à ce qu'on en soit venu à un attiédissement parfait. Ah! si depuis ces jeunes années où je suis entré au service de Dieu , j'avais toujours eu la même attention et la même vigilance sur les moindres manquemenis et les moindres infldélités, que j'aurais fait de progrès? Hélas! bien loin d'avoir ainsi avancé, ce serait beaucoup pour moi, si j'étais au moins tel présentement que je l'ai été dans ce premier temps d'épreuve et de noviciat 1

Troisième point. La tiédeur n'est point, après tout , absolument irrémédiable. Il est difficile d'en guérir; mais, avec l'assistance divine, ce n'est point une guérison au delà de mon pouvoir. On en voit peu d'exemples ; mais on en voit, et Dieu veut que je sois du nombre. Voilà pourquoi il m'a inspiré le désir de cette retraite;

et quels sont les remèdes dont je puis user? ils se rapportent tous à deux chefs : Tun de pure réflexion, et l'autre de pratique.

Quant à la réflexion, 1° c'est de considérer souvent la grandeur du Dieu que je sers; ce qu'il m'est, et ce que je lui suis. Ce qu'il m'est : mon souverain, mon juge, mon créateur; comment mérite-t-il donc d'être servi? Ce que je lui suis : son sujet, son esclave, sa créature; comment exige-t-il donc que je le serve? C'était le motif par où saint Paul excitait la ferveur des premiers chrétiens : Je vous conjure de marcher dans la voie de Dieu d'une manière digne de Dieu (Colos. 1). Règle excellente, et remède infaillible contre la tiédeur ; penser, parler, prier, s'occuper, vivre toujours d'une manière digne de Dieu. 2» C'est de considérer comment on sert les grands du monde : car la conduite du monde est pour moi une leçon continuelle ; et je dois rougir, en me comitaranl avec tant de mondains, que l'intérêt ou l'ambition attachent aux puissances du siècle. Je dois m'humilier et me confondre d'avoir si peu de zèle pour Dieu, tandis qu'ils témoignent tant d'ardeur pour des hommes et des maîtres mortels. 3° C'est de considérer dans chaque action religieuse son importance et le bien inestimable qu'elle me peut procurer. Celte action que je vais faire, c'est l'œuvre de Dieu. Selon que je l'aurai faite plus ou moins saintement, j'en aurai une récompense plus ou moins abondante; elle peut me mériter une gloire éternelle. Ce sont ces pensées, et d'autres semblables, qui , chaque jour et presque à chaque moment, embrasaient d'un feu nouveau ces saints religieux, du même ordre et de la même profession que moi, dont on m'a raconté les vertus, et que je dois me proposer pour modèles.

Quant à la pratique, le remède le plus efficace pour me réveiller de mon assoupissement et de ma tiédeur , c'est d'en détruire les causes et de leur opposer des principes tout contraires; car les contraires se guérissent par les contraires. Par exemple, c'est de reprendre tous les exercices dont l'omission m'a été si préjudiciable, et de m'y rendre désormais plus exact et plus assidu ; c'est d'y apporter tout le soin et toute l'application qui dépendent de moi , et dont je suis capable; c'est de ne manquer à rien, pas même aux plus petits devoirs et aux plus petites règles; surmontant toutes les dilRcullés, m'élevant au-dessus de toutes mes répugnances, consentant, s'il le faut, à servir Dieu toute ma vie sans consolation et sans onction : trop heureux qu'il daigne bien encore à ce prix me recevoir.

Conclusion. Dans ce sentiment, ô mon Dieu ! et dans cette préparation de mon cœur, je reviens à vous avec confiance. Malgré toutes mes lûchetés et toutes mes tiédeurs , j'ose encore me flaller que vous n'avez point retiré de moi \olre miséricorde. Vous le pouviez, Seigneur, vous m'en aviez menacé, et je le méritais; mais vos menaces jusquesà pré.«ent, n'ont été que des avertissements pour moi; et puisque vous m'appelez aujourd'hui tout de nouveau et plus fortement que jamais, je ne puis douter que vous ne vouliez me l'aire rentrer dans la voie de vos fidèles serviteurs, et me remettre dans la sainte ferveur que j'ai perdue. Qu'il en soit, mon

Dieu , comme vous le souhaitez et comme vous l'ordonnez, et qu'il en soit comme je le veux moi-môme, et comme j'en forme devant vous lo dessein.

Ce n'est pas, Seigneur, pour la première fois que j'ai pris de pareilles résolutions, ni pour la première fois que je vous ai fait de telles promesses. Celles-ci ne seront-elles point comme les autres? A consulter le passé, j'ai tout à craindre de ma faiblesse dans l'avenir; elle est extrême. Mais quoi, Seigneur, languirai-je donc toujours? N'est-il donc pas temps d'être à vous comme j'y dois être? n'est-il pas temps d'agir en religieux, puisque j'en porte l'habit et que jl^n ai contracté l'engagement solennel? Ne vous ai-je pas assez dérobé de mes années! ne m'en suis-je pas assez dérobé à moi-môme? Car c'est me les dérober à moi-môme que de les dérober à mon avancement et à la sanctification de mon âme. Faudra-t-il que je traîne jusqu'à la fin de mes jours une vie imparfaite, sans régularité, sans fruit, sans mérite? Vous me faites encore entendre sur cela votre voix, Seigneur, et les reproches de ma conscience ; mais si je n'en profitais pas, si je ne prenais pas une bonne fois mon parti , où en viendrais-je peut-être? A tom^ber dans l'état de cette tiédeur complète et achevée, qui ne ressemble que trop à l'aveuglement et à l'endurcissement où vous livrez certains pécheurs. Que dis-je, mon Dieu? Vous ne le permettrez pas : vous m'aiderez à me relever, vous me donnerez la main, et vous me seconderez dans mon retour. C'est par votre grâce que je vais embrasser une vie toute nouvelle, et par votre grâce que je la soutiendrai.

X)EUXIE]yEE MEDITATION.

De l'abus des Grâces.

Ilorlamur vos , nt in vacmm gratiam Dei recipiatis. Nous TOUS exhortons de ne pas recevoir en vain la grâce de Pieu.

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