COR
PREMIER POINT. Il est de la foi, que Dieu me demandera compte de toutes les grâces que j'ai reçues, et que je reçois continuellement de lui ; car ces grâces sont des talents qu'il me confie, mais qu'il veut que je fasse profiter. Ce ne sont point des grâces sans retour; mais des fonds d'obligation que je contracte avec Dieu, et cela s'entend de toute sorte de grâces, de quelque nature qu'elles soient. Il est encore de la foi, que plus j'en reçois, plus j'aurai de comptes â rendre; car chaque grâce, par l'usag'e que je suis obligé d'en faire , doit fructifier en moi , et rapporter à Dieu un degré de gloire. Vous m'avez donné cinq talents , dit le bon serviteur à son maître : en voilà cinq autres que j'y ai ajoutes et que j'ai gagnes (Matth.25).
De là il s'ensuit, que plus Dieu me favorise de ses grâces, plus je dois être humble et fervent dans son service. Humble, parce que je les reçois, et que j'en dois répondre â Dieu; car peut-on se glorifier d'un bien qu'on rie tient pas de soi et dont on est comptable? Fervent, parce que c'est uniquement par là que je puis ra'acquitter
envers Dieu des dettes immenses dont je suis chargé , en conséquence des grâces infinies qu'il m'a faites. Or, il est évident qu'en qualité de religieux, j'ai reçu de Dieu plus de grâces, et des grâces plus abondantes, plus particulières, que les chrétiens du siècle. Je serais le plus aveugle et le plus ingrat des hommes , si je n'en convenais pas. Il ,est donc vrai que je suis beaucoup plus redevable à Dieu que lt3S chrétiens du siècle, et qu'il attend beaucoup plus de moi.
Je tremble quelquefois pour ceux d'entre les gens du monde à qui Dieu donne de grands biens de fortune, et qu'il élève à de grands honneurs. Hélas 1 je dois plutôt trembler pour moi-même, après tant de biens, non pas temporels, mais spirituels et d'un plus grand prix, que Dieu m'a mis dans les mains, et sur quoi il me jugera. Pourquoi Jésus-Christ pleura-t-il sur Jérusalem? ce ne fut point en vue du supplice qu'il y allait endurer, mais en vue de tant de grâces dont cette nation intidèle avait été pourvue, et dont elle avait abusé. Voilà ce qui le toucha de compassion, parce qu'il prévit de quelles calamités et de quels malheurs l'abus de ces grâces serait suivi. Ne lui ai-je'pas donné plus de sujet encore de répandre sur moi des larmes? Les réprouvés dans l'enfer pleureront éternellement les grâce? qu'ils auront perdues : ils souhaiteront éternellement de pouvoir réparer cette perte , et leur désespoir sera de penser qu'elle est irréparable pour eux. Il faut que leur exemple m'instruise, et que leur désespoir même serve à ranimer mon espérance. Tandis que , par le bon emploi des grâces présentes , je puis réparer l'abus des grâces passées, il faut que mon espérance, soutenue de ma pénitence, soit ma ressource auprès de Dieu.
Deuxième point. Il y a plus d'une sorte de grâces ; il y en a d'extérieures , et il y en a des intérieures. Sans parler des dons naturels, les grâces extérieures, ce senties moyens de salut que Dieu nous fournit. Ces moyens ne m'ont jamais manqué, ou, pour mieux dire. Dieu me les a prodigués en quelque manière dans l'état religieux : à quoi m'ont-ils servi? â quoi m'ont servi tant d'oraisons, tant de lectures, tant de confessions, tant de communions, tant d'instructions, d'exhortations, de remontrances, d'avertissements charitables, tant de bons exemples ? J'ai abusé de tout cela, et Dieu me reprochera cet abus. J'en ai abusé, en me rendant tout cela inutile, en me faisant peut-être de tout cela une matière de péché. A'oilâ ce que je ne puis assez déplorer en la présence de Dieu, et dans l'amertume de mon âme.
Oui, Dieu me reprochera l'inutilité de tant de moyens les plus excellents et les plus propres à me sanclilier. Qu'on le coupe, dit Je Maître de l'Evangile , parlant du figuier infructueux, et quon l'arrache. Pourquoi occupe-t-il la terre inutilement (Luc. 13)? Ce figuier, n'est-ce pas moi-môme, et cette parabole ne me fait-elle pas entendre de quoi je suis menacé, si je continue à ne point profiter de tant de secours que la religion me donne , et malgré lesquels j'y demeure comme un arbre stérile? J'y remplis en vain une place qui serait bien mieux occupée par une âme fidèle.
En effet, tous ces moyens de salut et de perfection ont sanctifié
lies millions d'àmes religieuses; et moi, depuis tant d'années que j'en puis user, ils ne m'ont rendu ni plus exact, ni plus vigilant, ni plus morlifié, ni plus détaché du monde et de moi-même. Ces moyens auraient converti des peuples entiers d'idolâtres, et ils n'ont pas corrigé dans moi un seul défaut, ni ne m'ont pas fait acquérir une vertu. Malheur à vous , Corozaïn, parce que si Tyr el Sidon avaient vu les mômes miracles que vous , ily a longtemps que ces villes criminelles se seraient reconnues et qu'elles auraient fait pénitence {Miiiih. 11). Cette malédiction me regarde, et l'application en est bien naturelle et bien juste. Non-seulement Dieu me reprochera l'inutilité de ces moyens si salutaires, mais l'abus formel que j'en fais, lorsque, par ma faute, ils me deviennent môme une matière de péché; car ces moyens si fréquents et si présents dans ma profession, ne peuvent être des moyens indillérents; du moment qu'ils me sont inutiles, j'en suis plus coupable et plus condamnable. Suivant celle mesure, quel trésor de colère ai-je amassé contre moi, et ne dois-je pas craindre qu'il ne m'accable, si je ne prends soin de le diminuer? Hélas l bien loin de le diminuer, je ne fais que l'augmenter tous les jours.
Troisième point. Outre les grâces extérieures, il y en a d'intérieures; et ces grâces intérieures, c'est tout ce que le Saint-Esprit opère en moi, pour me faire connaître les voies de Dieu, et pour me les faire aimer. Tant de lumières dont il m'éclaire, tant de vues qu'il me donne de mes devoirs, tant d'inspirations secrètes, tant de bons désirs , tant de remords de ma conscience, tant de mouvements par où il me presse de tenir une autre conduite et de mener une vie plus religieuse. En résistant à toutes ces grâces, qu'ai-je fait? selon le langage de l'apôtre saint Paul, j'ai résisté au Saint- Esprit même, qui est l'esprit de grâce, je lui ai fait outrage, j'ai foulé aux pieds le sang de Jésus-Christ, j'ai anéanti, par rapport à moi, le mérite de sa croix , dont la moindre grâce a été le prix.
Abus que Dieu punit dès à présent par la soustraction de ces mômes grâces, ,1e les néglige , et il me les ôte ; je les méprise , el il me les retire. N'est-il pas en cela, comme en tout le reste, souverainement équitable? Châtiment sans miséricorde, puisque celte soustraction de grâces est un mal pur et sans mélange d'aucun bien ; châtiment que j'ai déjà peut-être éprouvé , el que j'éprouve : car n'est-ce pas de là que je n'ai plus certains sentiments de Dieu que j'avais alitrefois, et que ma conscience ne me fait plus certains reproches qu'elle me faisait? Je suis dans un relâchement visible, et cependant j'y vis tranquille et en paix ; cette paix est pire que tous les troubles.
Mais châtiment à quoi surtout nous expose l'abus de certaines grâces d'élite qui sont, dans l'ordre du salut et de la sanctification de l'âme, comme une espèce de crise, semblable à celle qui arrive dans l'ordre de la nature et dans les maladies du corps; car il y a des jours d'une bénédiction particulière de la part de Dieu, tels que peuvent être pour moi ces jours de solitude cl de retraite.
Abuser de ces sortes de grâces, c'est la choï^e la plus dangereuse, et qui peut avoir les conséquences les pins funestes. Saint Augustin,
et une infinité d'autres comme lui, étaient perdus, s'ils nVussent protilô des moments oi'i, par une providence singulière, Dieu avait atlacliô la grûce de leur conversion. Et combien de religieux sont tombés dans les plus déplorables égarements, pour n'avoir pas, en cerlaines conjonctures, répondu à Dieu qui les ap[)elait, et qui les sollicitait de reprendre le soin de leur perfection qu'ils avaient abandonné 1
Conclusion. Vous me parlez encore, Seigneur, et ce que j'entends, au fond de mon cœur, ce que j'y ressens, ne peut être que TelTet de votre grâce. Heureux que vous ne m'avez pas délaissé après tant de résistance, ni fermé le sein de votre miséricorde 1 Mais pour celte fois ne me rendrai-je pas enfin, et m'obstinerai-je aveuglément à ma perle, lorsque vous travaillez si charitablement et si constamment à mon salut?
Soyez mille fois béni , ô mon Dieu! de tous les moyens que j'ai eus, par votre providence, dans mon état, pour m'y avancer et pour en acquérir toute la sainteté. Je ne puis vous en glorifier assez, ni assez vous en témoigner ma reconnaissance très-sincère et trèsafTectueuse; mais ce qui fait, à votre égard , le sujet de mes actions de grâces et des louanges éternelles que je vous dois, c'est par rapport à moi, le sujet de ma douleur; et plaise à votre bonté infinie que ce ne soit pais, dans l'éternité , le sujet de ma confusion et de mon repentir 1 '
Je croyais, Seigneur, n'avoir à craindre devant vous que mes péchés; mais je vois que vos grâces sont encore plus à craindre pour moi que mes péchés mômes, ou plutôt, que mes péchés ne sont à craindre pour moi qu'à cause de vos grâces : car si je n'avais reçu devons nulle grâce, mes péchés ne seraient plus péchés, et je serais à couvert de votre colère et de vos vengeances. Dois-je vous demander pour cela que vous me les enleviez, toutes ces grâces, et que vous en interrompiez le cours! Hé ! Seigneur, où en seraisje alors, et que ferais-je sans vous? Non, mon Dieu, ne m'en retranchez rien , et daignez au contraire les redoubler : c'est toute ma richesse et tout mon espoir. Mais voici ce que je dois conclure, et ce que je conclus en eiïet : de les faire toutes désormais valoir, autant qu'il dépendra de ma fidélité et d'ut e pleine correspondance; de n'en plus arrêter les divines impressions, et de ne leur plus prescrire de bornes dnns les vues sainles et les desseins qu'elles m'inspireront; d'agir, tout le reste de ma vie, et de vous servir .selon toute l'étendue et toute rcfficace des moyens dont vous avez bien voulu me gratifier, et dont vous voulez bien ne me pas priver. Ainsi, je le promets, ô mon Dieu! et dans la môme résolution que votre prophète; ainsi j'en fais entre vos mains le serment, et je le jure eu yotre piésence.
THOISIÈMIE MÉDITATION.
De la Perte du temps.
Diim tempus habemus , operemur bonum.
Faisons le bien tandis que nous en avons le temps. (Gaxat., ch. 6.)
PREMIER POINT. Il n'sst ricii de plus précieux que le temps , puisque c'est le prix de l'éternité. Selon que j'aurai bien ou mal usé du temps que Dieu me donne dans la vie , je serai, après la mort, ou récompensé ou condamné : car chacun recevra suivant ce quil aura fait dans le temps (ii. Cor. 5). Si bien que tout mon salut dépend du temps; et comme Dieu , en nous créant et en nous mettant sur la terre , nous impose à tous une obligation étroite de travailler à notre salut, il nous fait par-là môme à tous un commandement absolu de profiter du temps que nous avons, et de le passer utilement.
Ce n'est pas seulement pour nous, mais encore pour lui-même et
Four sa gloire, que Dieu nous a donné le temps. Il veut que nous employions à le servir et à le glorifier, et que ce soit même là BOtre première vue dans l'emploi que nous en faisons. Ainsi , ne le pas rendre à Dieu par un saint usage , et le dérober à son service, c'est tomber, à l'égard de Dieu , dans le même désordre qu'un serviteur qui refuserait son temps à son maître. Suis-je, en effet, moins coupable, quand je laisse vainement couler un temps que je dois à Dieu , et que je me dois à moi-même? et puisje me tenir en assurance, parce que, dans tout le reste , ma vie me paraît assez unie, et qu'il ne m'échappe aucune faute grossière? Sans autre mal , la seule perte du temps n'est-elle pas un grand mal?
D'autant plus grand que le temps , une fois perdu , ne revient plus. Où sont, pour moi, tant d'années déjà passées? Chaque jour, chaque heure , chaque moment pouvait avoir son mérite , et me rapporter au centuple; mais que m'en reste-t-il, et quels fontls aije amassés? Où seront, à la mort, les années que Dieu voudra bien dans la suite m'accorder? Si ce sont des années aussi stériles que les autres, qu'aurai-je dans les mains, et qu'emporterai-je avec moi? Je les regretterai ; mais tous mes regrets les rappelleront-ils? Je comprendrai toute la grandeur, et du gain que je pouvais faire , et de la perte que j'aurai faite; j'en gémirai : mais, malgré mes gémissements, il en faudra toujours revenir à ce point essentiel et à celte triste réflexion, que ces années auront été, et qu'elles ne seront plus; que ce gain était en mon pouvoir, et qu'il n'y sera plus; que j'aurais pu me garantir de cette perte, et que je ne le pourrai plus. 0 que ne suis-je assez heureux pour bien concevoir, dès aujourd'hui, combien, dans un sujet aussi important que celuilà, ces deux paroles sont affreuses et désolantes : Je pouvais, et je ne puis plus! J'aurai recours à Dieu; je lui protesterai mille fois que , s'il lui plaisait encore de me donner quelque temps, j'en voudrais ménager jusqu'à la moindre partie. Belles résolutions 1 Mais Dieu les écoutera-t-il? Ah ! qu'il vaudrait bien mieux les prendre ,
dès maintenant , lorsqu'elles me peuvent être salutaires, et que j'ai le temps de les mettre en pratique.
Deuxième point. On peut perdre le temps dans l'état religieux, comme on le perd dans le monde; et communément môme, les personnes religieuses sont plus exposées à ce desordre , qu'on ne l'est dans le monde , parce qu'elles sont plus dégagées fies affaires humaines et des soins temporels qui occupent les gens du monde.
Il y en a dont les observances et les fonctions sont très-bornées, et ne remplissent pas beaucoup de temps. Dès qu'elles y ont donné quelques heures prescrites par la règle , à quoi s'en vont presque toutes leurs journées? souvent à ne rien faire. Fréquents entretiens, conversations toutes profanes, longues et inutiles visites de la part du monde , curiosité de savoir tout ce qui se passe au dehors, et de s'en informer : voilà presque toute leur occupation. On fait tous les jours scrupule aux séculiers de leur oisiveté : mènent-ils une vie plus oisive que celle-là?
D'autres agissent davantage, et sont plus dans l'exercice. Toujours empressées, elles ne se donnent point de relâche. Mais quel est le principe de toutes ces agitations et de tous ces mouvements? est-ce l'esprit de leur vocation? est-ce la volonté de Dieu, et l'ordre de leurs supérieurs? Bien loin de cela , ce serait assez que l'obéissance exigeât d'elles tout ce qu'elles font, pour qu'il leur devînt, ou qu'il leur parût insoutenable. Ce n'est donc que leur inquiétude et leur impétuosité naturelle qui les conduit. D'où il arrive qu'elles s'ingèrent en mille affaires, soit domestiques, soit étrangères, qui ne les regardent point; elles voudraient être de tout, et vaquer à tout , hors â leurs devoirs. Est-ce là employer le temps , ou n'est-ce pas le dissiper?
Enfin, plusieurs ont suffisamment de quoi s'occuper dans l'observation de la discipline religieuse, et dans les emplois et le travail dont elles se trouvent chargées. Mais on peut dire encore que presque tout leur temps et tous leurs moments sont perdus, parce qu'elles ne s'acquittent de leurs obligations qu'avec une négligence extrême, ou que dans des vues tout humaines. Le temps n'est utile qu'autant qu'il est employé selon le bon plaisir de Dieu, et qu'il sert à notre profit spirituel : or, ce qui se fait nonchalamment ou trop humainement , peut-il être agréable à Dieu? et dès qu'il ne peut plaire à Dieu, quel avantage, devant Dieu, en pouvons-nous retirer?
De tout ceci je dois apprendre , 1« qu'après avoir satisfait à mes observances et à tout ce qui est de mon ministère , s'il me reste encore du temps, je n'en suis pas tellement le maître, qu'il me soit permis de le consumer en de vains amusements : il n'y a point de loi particulière qui me détermine l'emploi que j'en dois faire ; mais il y a toujours une loi générale qui m'ordonne d'en faire un bon emploi; 2° qu'une vie très-laborieuse me peut être très-infructueuse , parce que les soins dont elle est remplie ne sont point tant de ma profession que de mon choix , et que c'est moi qui , volontairement et aux dépens mêmes de la régularité, me les suis imposés ; 3o que pour un saint usage du temps , ce n'est point assez que
toutes mes occupations soient saintes cl religieu?es dans leur substance, si elles ne le sont dans leurs circonslances ; et qu'en gardant ma règle, je puis perdre mon temps, dès que je n'en [)rends que le corps et que j'en laisse l'esprit. D'où il m'est aisé de voir, mais avec la plus sensible douleur, combien de temps j'ai perdu jusqu'à cette heure, et si je puis môme faire fond sur un seul jour.
Troisième point. Quoique, dans un sens, le temps perdu soit irréparable, il ne l'est pas dans un autre : car il ne tient qu'à moi de le racheter, selon cette parole expresse de l'Apôlre : Bachelez le temps (Ephes. 5). Ces ouvriers de l'Evangile qui vinrent les derniers, et vers le milieu du jour, reçurent la même récompense que les premiers qui avaient travaillé dès le matin : pourquoi? parce que, dans le peu de temps qu'ils eurent, ils firent plus de dilifrence et qu'ils redoublèrent d'autant plus leur activité, qu'ils étaient venus plus tard. Voilà comment il est encore dans mon pouvoir de regagner, par mon application et par ma ferveur, tout ce que mes dissipations et mes lâchetés m'ont enlevé.
Il faut que je répare tant de mauvais jours où je n'ai rien mérité auprès de Dieu, ni rien acquis pour le ciel. Ce sont là proprement mes mauvais jours. Car ce que je dois regarder comme de mauvais jours pour moi , ne sont pas ceux où j'ai eu des croix à porter, ni des peines, des infirmités à endurer; au contraire, ces jours pénibles et fâcheux selon les sens, ces jours d'épreuve, sont, pour les âmes vraiment chrétiennes et religieuses , de bons jours. Mais tant de jours d'une vie lente et paresseuse, d'une vie toute distraite, sans recueillement, sans réflexion, sans mortification , voilà, encore une fois, les mauvais jours que j'ai à racheter.
Heureux que Dieu m'en donne le temps 1 C'est une grâce des plus précieuses; mais, pour profiter de celte grâce, il n'y a point à diiïérer. Tout retardement serait à craindre, puisque je ne sais si cette ressource ne me manquera pas dans peu. Je sais bien qu'en usant comme je le dois du temps à venir, je puis suppléer au temps passé; mais je ne sais combien durera cet avenir, et rien n'est plus incertain. Je sais bien que Dieu m'accorde le présent que j'ai; mais je ne sais s'il m'accordera l'avenir que je n'ai pas. Il est donc de la sagesse de faire valoir, autant qu'il me sera possible, ce présent que j'ai , et de me hâter là-dessus, parce qu'il n'y a que ce présent sur quoi je puisse compter. Quand môme je me tiendrais assuré de cet avenir que je n'ai pas, serait-ce trop de le consacrer tout à Dieu, en aurais-je plus qu'il ne faut pour me dédommager de toutes mes pertes : Marchons pendant que la lumière nous éclaire (Joan. 12) : la nuit vient, cette nuit éternelle où l'on nest plus en état de travailler ni d'avancer (Joan. 9).
Conclusion. Dieu de miséricorde, Seigneur, vous me voyez à vos pieds, prosterné et humilié, comme ce serviteur insolvable qui, par sa prière, toucha le cœur de son maître, et en fut favorablement écoulé. Vous pouvez ordonner de mon sort. C'est vous qui avez mesuré le nombre de mes jours, et il ne tient qu'à vous de les abréger tant qu'il vous plaira : mais, encore un peu de patience^
TROISIÈME JOUR. 4-il
ô mon Dieu! et je vous rendrai tout (Matth. 18); encore quelque temps , et je n'oublierai rien pour vous sali?raire.
J'y suis assez intéressé pour moi-même, Seigneur; et si vous me rcfu-ez le peu de délai que j'ose vous demander, que devicndraije? En quelle pauvreté et en quelle misère paraîlrai-je devant vous! Les saints désiraient que le temps finît pour eux, et ne soupiraient qu'après l'éternité. Je ne m'en étonne pas , c'étaient des saints. Leurs années étaient des années pleines; et après s'être enrichis sur la terre, il ne leur restait plus que d aller dans votre royaume goûter les fruits de leur travaux. Mais moi, mon Dieu, je crains la fin du temps, et j'ai bien sujet de la craindre. Je crains que la mort ne vienne trop tôt, et qu'elle ne me ravisse des jours qui me sont si nécessaires, et qui seuls peuvent compenser, en quelque sorte, tous les autres jours de ma vie. Votre providence, Seigneur, ne m'abandonnera pas, et c'est en elle que je me confie : mais, dans celte confiance , je neveux pas perdre désormais un moment; je n'attendrai point à commencer demain : dès ce jour, et dès cet instant je commence. C'est bien tard, ô mon Dieu! mais, après tout, il est encore temps. Tous les temps ne sont pas propres au service du monde; mais dans tous les temps on peut vous aimer, Seigneur, vous servir, et se sanctifier.
OOISrSIDEB-ATION.
Sur l'Office divin.
L'office divin est un des plus communs et des plus saints exercices de l'état religieux , il y a là-dessus quatre obligations principales qui me regardent et qui demandent une sérieuse réflexion.
Premier point. La première obligation, par rapport à roffice divin , est de le réciter. C'est un tribut de louanges , que je dois à Dieu , et que Dieu exige de moi , en vertu de ma profession , comme il l'exige des prêtres en vertu de leur caractère , et des bénéficiers, en vertu des titres ou des revenus qu'ils possèdent. Manquer à l'office divin, ou en omettre quelque partie notable, c'est donc une ollense griôve, parce que c'est violer un précepte qui, selon tous les maîtres de la morale chrétienne, oblige sous peine de péché, et même de péché mortel. Ainsi je dois considérer l'olfice divin comme une des plus essentielles fonctions de mon état , comme une des plus importantes et des plus ordinaires occupations de ma vie, comme ce qui doit être particulièrement mon oftice (car de là vient qu'il est appelé office), et par conséquent comme un devoir que je dois préférer à toutes les affaires humaines. Malheur à moi, si c'était celui qui me touchât le moins, et dont je fusse moins en peine de me bien acquitter l
Sainte obligation, qui m'engage à faire sur la terre ce que les bienheureux font dans le ciel, et ce que j'y ferai éternellement moi-même si je parviens jamais à ce royaume. Sainte obligation, qui me fnit eiitrer dans l'esprit de l'Eglise : car l'office divin est
spécialement la prière de l'Eglise ; et quand je le récite , Je prie au nom de toute l'Eglise. C'est l'Eglise qui me fait prier, et qui m'apprend à prier, et il est vrai que cette seule prière, si je la faisais comme il faut, me suffirait pour me rendre parfait selon Dieu, et pour m'entretenir habituellement dans la présence de Dieu. Sainte obligation, qui me donne droit, quand j'y satisfais, de dire à Dieu, comme le Prophète royal : Je vous ai loué , Seigneur^ sept fois le ^owr (Psal. 118). David, tout chargé qu'il était du gouvernement d'un empire, avait pour louer Dieu ses heures réglées , et il se faisait une loi de s'y assujettir : sera-ce une sujétion trop onéreuse pour moi , de réciter l'office divin aux heures et aux temps prescrits par l'Eglise? et si je n'ai sur ce point nulle régularité, si je n'y garde nul ordre, et que je ne suive que mon caprice, ou que je n'aie égard qu'à ma commodité, suis-je excusable devant Dieu, et n'est-ce pas un juste sujet de scrupule? L'Eglise a eu ses vues dans la distribution de son office et dans le partage des heures et des temps qu'elle y assigne. Dois-je compter pour rien d'aller contre les vues de l'Eglise , et de ne vouloir pas me faire violence pour m'y conformer ?
Deuxième point. Une seconde obligation à l'égard de l'office divin , est de le bien réciter : c'est-à-dire , de le réciter respectueusement, attentivement, dévotement : trois circonstances indispensablement requises.
Respectueusement : les plus hautes puissances du ciel tremblent devant Dieu en le louant; de quelle frayeur et de quel tremblement ne dois-je pas être saisi, moi qui ne suis que cendre et que poussière? Si donc il m'arrive de réciter ces saintes prières de FEglise avec une précipitation que je ne voudrais pas avoir en toute autre chose; avec un air de négligence dont je me suis fait, sans y penser, une mauvaise habitude, dans des postures indécentes , et peu convenables à un devoir de religion : dès-là , bien loin d'honorer Dieu , je lui perds le respect , et je l'ofifense.
Attentivement : car l'Eglise, en me commandant l'office divin, me commande un culte raisonnable ; or, ce n'est plus un culte raisonnable , quand ma raison n'y a plus part; et quelle part ma raison y peut-elle avoir, lorsqu'elle n'y fait nulle attention? Prier, c'est élever son esprit à Dieu : je cesse donc de prier, dès que l'élévation de mon esprit à Dieu vient à cesser ; et par une suite naturelle , le même précepte qui m'oblige à prononcer distinctement les louanges de Dieu, m'oblige à m'y appliquer. D'où il faut en lin conclure , que d'être volontairement distrait pendant l'office divin , ou, ce qui revient au même , que de ne faire nul effort pour me dégager des distractions qui m'y surviennent et que je remarque, c'est me rendre coupable du même péché, que si je l'avais tout à fait omis.
Dévotement : dans cet hommage et ce sacriQce que je présente à Dieu, le cœur et l'esprit doivent agir de concert; autrement mon attention même ne serait plus qu'une pure spéculation. C'est dans ie cœur que consiste le mérite de la prière; et si mon cœur n'est touché, je deviens semblable à ces Juifs que Jésus-Christ, dans
l'Evangile, traitait d'hypocrites , et dont il disait : Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est éloigné de moi (Matth. 15). Qu'une de ces trois conditions me manque, qu'ai-je alors à craindre? ce que déplorait saint Augustin , et ce qu'il se reprochait à lui-même. Hélas! s'écriait-il, je deviens plus criminel par cela même qui devrait me rendre plus saint; et qui me justifiera devant Dieu, si mes prières mêmes servent à me condamner?
Troisième point. La troisième obligation qui concerne l'oflice divin, est d'assister au chœur, où on le récite solennellement. Puisque le chœur est un des engagements de l'état que j'ai embrassé , et de la communauté dont je suis membre, tous les sujets qui la composent y sont également obligés, et je ne suis pas plus autorisé que les autres à m'en dispenser. Par conséquent, si je m'absente du chœur sans raison et sans nécessité; si je m'en absente sans en avoir demandé et en avoir obtenu la permission; si je m'en absente sans en faire aucune réparation : tout cela , ce sont autant de péchés dont je charge ma conscience, et dont je répondrai à Dieu.
Rien de plus pernicieux que cette liberté de s'absenter du chœur. S'en absenter sans nécessité et sans une nécessité absolue , c'est la marque visible d'une âme qui se refroidit, et qui perd sa première ferveur ; s'en absenter de soi-même et sans permission , c'est la marque infaillible d'une âme qui se licencie et qui secoue le joug de l'obéissance ; s'en absenter impunément et sans être tenu à nulle réparation, c'est la marque évidente d'une communauté qui se dérègle et qui dégénère de son ancienne discipline. En combien de maisons religieuses , ce qui était, dans son origine, et ce qui paraît encore perfection et austérité, devient-il l'occasion d'un véritable relâchement? Se lever, comme le Roi-prophète, au milieu de la nuit, pour louer en commun le Seigneur, rien de plus saint pour le petit nombre de ceux et de celles qui le pratiquent; mais rien en même temps de plus propre à favoriser la paresse du grand nombre , qui s'en exempte sous des prétextes de faiblesse et de besoins plus imaginaires que réels.
Par une règle toute contraire, assister exactement au chœur; ne s'en dispenser jamais que pour de solides raisons, et qu'après les avoir soumises au jugement et à la décision des supérieurs; ne point écouter de frivoles excuses que la nature suggère, et les rejeter comme des illusions ; se faire une pénitence et une mortification de son assiduité, et l'offrir dans cette vue à Dieu : c'est la marque indubitable d'une âme fidèle à ses devoirs , et qui aime sa profession. Et de même, enfin, maintenir cette régularité dans toute sa vigueur; ne point tolérer sur cela les licences et les abus; en empêcher la prescription par le soin qu'on a de les punir : c'est la marque sensible et certaine d'une communauté fervente, et qui conserve l'Esprit de Dieu.
Cette assistance au chœur m'est plus avantageuse qu'elle ne me doit être pénible. Outre les grâces particulières qui y sont attachées, selon la parole de Jésus-Christ, qui nous a dit expressément, que là où plusieurs sont assemblés en son nom , il est au milieu d'eux (Matth. 18); en assistant au chœur, il me sera beaucoup plus facile
d'éviter toutes les fautes à quoi je suis sujet, et qui me Pont ?i fréquentes, quand je récite en particulier mon office. L'émulation, l'exomple inspirent plus de retenue, et la présence des autres, au lieu d'être une matière de distraction , contribue infiniment à recueillir l'âme, et à la remplir des sentiments de piété les plus vifs et les plus ardents. Les premiers chrétiens allaient tous les jours au temple, et s'y réunissaient pour célébrer ensemble les granrleurs de Dieu, et pour lui rendre unanimement des actions de grâces. Ce n'était pas en vain : le Saint-Esprit descendait sur ces troupes dévotes , et c'était alors qu'il leur communiquait ses dons avec plus d'abondance.
Quatrième point. Il y a une dernière obligation, qui est de chanter l'office divin. Car l'assistance au chœur, qui m'est ordonnée, n'est point une simple comparution, ni une vaine reprér-enlalion de ma personne. J'y vais pour y faire mon devoir, et c'est un de mes devoirs que de soutenir le chant qui a été établi, et qui fait une partie du culte de Dieu. J'y vais pour partager avec les autres le travail, aussi bien que le mérite de ce pieux exercice. J'y vais pour former avec eux , par l'union de nos voix , cet harmonieux concert où l'Eglise militante et l'Eglise triomphante joignent mutuellement et si saintement leurs célestes accords en l'honneur de la majesté divine.
Comme David ne séparait point le chant de la psalmodie, je ne dois point non plus séparer l'un de l'autre, puisque l'obligation est égale pour l'un et pour l'autre. Seigneur, disait à Dieu ce saint roi, nous solenniserons vos merveilles , et en chantant , et en psalmodiant (Psal. 20). Voilà à quoi m'engage la qualité de religieux ou do religieuse du chœur. Si j'en ai le titre, c'est pour en faire les fonctions, quelque fatigantes qu'elles me paraissent et qu'elles puissent être en effet. Quand donc je m'épargne au chœur, et que je me ménage; quand, par un excès de délicatesse, et pour ne pas intéresser une santé dont j'ai trop de soin, je n'y chante que faiblement, ou je n'y chante point du tout; quand ma présence n'y est d'aucun soulagement pour les autres et de nul secours, je n'observe pas ce que l'Eglise et la religion veulent de moi. Je prétends avoir peu de santé, et si cela est, on ne me refuse point dans le besoin les dispenses nécessaires; mais du reste, queh.pie jieu de santé que j'aie, à quoi puis-je mieux l'employer qu'à chanter les louanges de mon Dieu? L'user de la sorte, c'est accomplir à la lettre ce que saint Paul nous a si fortement recommandé , de faire (le notre corps une hostie vivante, et de l'immoler au Seigneur.