‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 88 sur 92 · PREMIERE M:EE>ITATI0IT · texte numérisé non relu

PREMIERE M:EE>ITATI0IT

De la Mort.

Statutum est hominibus temel mori.

C'est uu arrêt porté contre les bommes, de mourir nne fois. (Hi^br., eh. 0.)

PREMIER POINT. Il n'est rien de plus certain que la mort, ni rien de plus inévitable. C'est un châtiment auquel la justice de Dieu a condamné tous les hommes, et c'est une loi générale, où je suis moi-môme compris comme les autres. Il faut mourir : parole terrible! mais après tout, ce qu'il y a de plus terrible dans la mort, ce n"est point précisément la mort môme , ce sont ses suites.

La mort en elle-même est une séparation entière de toutes les choses du monde, des biens, des honneurs, des plaisirs, des emplois, des charges, des parents, des amis, des airaires, des négociations, des entretiens, de tout ce qui fait la vie^ temporelle de l'homme. C'est, par rapport à la société humaine, une espèce d'anéantissement : un mort n'a plus de part à rien sur la terre, n'entre plus en rien ; on ne le voit plus, on ne l'entend plus, et bientôt on n'y pense plus. Tout cela effraie, dès qu'on s'arrête à le considérer selon les sens; la nature y répugne, et de là vient qu'elle y résiste de toutes ses forces. Mais tout cela, néanmoins, pris en soi et indépendamment des suites de la mort, n'est point si affreux que la nature et les sens se le représentent. Celte séparation, de quelque douleur qu'elle soit précédée ou accompagnée, se termine en un très-petit espace de temps; et d'un moment à l'autre, tout ce qu'elle a pu causer de peines et de souffrances au mourant, s'évanouit, sans qu'il en ressente désormais la moindre impression.

Riais ce qu'il y a de formidable dans les suites de la mort, c'est qu'elles sont éternelles : si bien que le moment qui sera pour moi la fin de cette vie présente, sera en même temps pour moi le commencement d'une éternité, ou bienheureuse ou malheureuse. Du côté que l'arbre tombera, il y restera (Eccl. 11,3); et dans l'instant qu'on pourra dire de moi avec vérité : Il est mort, on pourra ajouter avec la m6m(ï certitude : Yoilà son sort décidé devant Dieu ; le voilà pour jamais ou prédestiné, ou réprouvé. Car on ne meurt qu'une fois, et après la mort il n'y a plus de grâces ni de bonnes œuvres. Par conséquent, l'état où l'on se trouve alors est invariable ; et si c'est un état de damnation , il est irréparable.

Ce qui doit encore redoubler ma fraveur, c'est que je ne sais quand se fera cette redoutable décision de ma destinée, ou pour un bonheur, ou pour un malheur éternel, parce que je ne sais quand je mourrai. Rien de plus évident ni de p us connu que la nécessité de la mort; mais rien de plus inconnu ni de plus caché que l'heure de la mort, 11 n'y a donc point de jour qui ne puisse ôtre mon dernier jour; il n'y a donc point de jour où je ne puisse recevoir mon arrêt, et ôtre, ou sauvé pour toujours, ou perdu sans ressource.

Solides pensées dont je devrais conlinuellement m'occuper, et que je ne saurais m'imprimer trop vivement dans l'esprit; car elles sont le propre des religieux comme des gens du monde. Religieux et séculiers, nous mourrons tous, et nous sommes tous également intéressés à nous assurer une Lonne mort. Or, qu'ai-je fait jusqu'à présent pour m'y disposer, et que fais-je encore maintenant? Suis-je actuellement en état de mourir, et voudrais-je actuellement mourir dans l'état où je suis? Je n'ai qu'à consulter là-dessus de bonne foi ma conscience; que me dicte-t-elle? que me reproche-t-elle? à quoi me fait-elle entendre qu'il faut mettre ordre avant la mort? C'est à cela que je dois m'attacber, et sur cela que je dois prendre incessamment toutes les mesures nécessaires. Connaître l'importance infinie de bien mourir, savoir que je puis à toute heure mourir, ne me sentir pas dans la disposition actuelle de mourir comme je voudrais mourir, n'est-ce pas assez pour me faire tout entreprendre et pour n'y apporter pas le plus court délai?

Deuxième point. La mort des pécheurs, selon la menace et l'expression du Saint-Esprit, n'est pas seulement mauvaise, mais trèsmauvaise. Très-mauvaise par le trouble qui les agite, trè-mauvaise par le désespoir de la divine miséricorde où ils tombent, très-mauvaise par les surprises de la mort et les coups subits qui les enlèvent, très-mauvaise et souverainement mauvaise par l'impénilence où ils meurent. Or, la mort d'un religieux, après une vie imparfaite et négligente, n'a-t-elle pas, pap proportion , tous ces caractères? Il est bien étrange et bien déplorable , qu'on puisse faire une telle comparaison; mais, si j'examine la chose à fond, et que je rappelle ce que j'ai su, ce que j'ai entendu, et ce que peut-être j'ai guelquefois vu , je trouverai que cette comparaison n'est ni chimérique ni outrée.

Quel sujet de trouble pour une personne religieuse à la mort , de n'avoir presque rien fait de tout ce qui était de sa règle et de son devoir; d'avoir vécu dans la maison de Dieu, et de n'en être pas plus avancée dans les voies où Dieu voulait la conduire; d'avoir quitté le monde, et d'être néanmoins, à la fin de ses jours, aussi vide de l'Esprit de Dieu , aussi remplie des idées et de l'esprit du monde , que si elle avait passé toute sa vie dans le monde! Elle est donc comme investie et assiégée des douleurs de la mort(Psa,\. 17). Car les douleurs de la mort viennent de l'attache qu'on a à la vie , au monde , à soi-même ; et voilà son état. Elle aime la vie , elle aime le monde, elle s'aime encore plus elle-même. Qu'il en doit coûter pour rompre tous ces liens, et qu'il y a de rudes combats à soutenir l 0 mort! est-ce ainsi que tu nous sépares (i. Reg. 42)?

Aura-t-elle recours à Dieu? mais c'est au contraire la vue de Dieu qui augmente ses inquiétudes et qui la désole. Elle sait avec quelle lâcheté elle l'a servi; mille péchés qu'elle traitait de scrupules dans une vie tiède et dissipée, mille doutes qu'elle ne voulait point éclaicir, ou qu'elle décidait à son gré , lui reviennent à l'esprit. Si ce n'est pas en détail que tout cela se présente, c'est en général, et dans une confusion qui l'effraie d'autant plus qu'elle en peut moins démêler l'embarras. Tout lui devient suspect : ses confessions pas-

sées, ses communions, les sentiments de son cœur qu'elle a suivis, les liaisons qu'elle a entretenues, les faux principes qu'elle s'est faits sur des points capilaux et essentiels; les libertés qu'elle s'est données , au mépris de la règle , et souvent au scandale de la communauté; les dispenses qu'elle a demandées, et les voies dont elle a usé pour les obtenir. Autrefois rien de tout cela ne lui faisait peine; mais cette conscience, autrefois si large, est maintenant une conscience étroite, ou plutôt une conscience droite qui ne sert qu'à la tourmenter. On tâche à lui inspirer de la confiance en Dieu et en sa miséricorde ; mais, malgré tout ce qu'on peut lui dire, il lui reste toujours une obscurité dans l'âme, une incertitude, un souvenir de ses obligations et un reproche de ses perpétuelles transgressions , une crainte des jugements de Dieu capable de la consterner. Si elle ne va pas jusqu'au désespoir des pécheurs du siècle , le rayon d'espérance qu'elle conserve est bien faible , et n'a guère de force pour la relever.

Encore plus à plaindre quand elle est frappée d'une mort subite : car on n'est pas plus à couvert dans la religion que dans le monde, de ces morts imprévues et précipitées; et comme Dieu a des châtiments secrets qu'il exerce dans le monde , il en a qu'il exerce dans la religion. Toute une maison , témoin d'un pareil accident , en est touchée. On jugo charitablement de la personne, on prie, on espère pour elle; mais du reste, on ne peut se dissimuler à soi-même la vie peu régulière et peu édifiante qu'elle menait ; on est obligé d'en convenir, et l'on ne peut s'empêcher de dire, du moins de penser, qu'il eût été bien à souhaiter qu'elle eût eu du temps pour rentrer en elle-même et pour se préparer. Du temps! hé! n'en a-t-€lle pas eu? et que doit être autre chose toute la vie religieuse, qu'une préparation habituelle à la mort? Ce n'est donc point le temps qui lui a manqué; mais elle n'a pas su en profiter, lorsqu'elle l'avait et comme on l'en avertissait. Le temps de Dieu est venu : elle ne l'attendait pas, mais il avançait toujours; elle s'y est enfin trouvée dans le moment qu'elle y songeait le moins.

Combien de religieux et de religieuses sont ainsi morts dans une espèce d'impénitence qui ne ressemble que trop àrimpénitencedes pécheurs? c'est-à-dire, qu'ils sont morts dans leur relâchement, dans leur tiédeur, dans leurs habitudes, dans des dispositions d'esprit et de cœur très-dangereuses. Combien même de religieux et de religieuses, ayant à la mort tout le loisir de rentrer en eux-mêmes, et de se munir des sacrements de l'Eglise, ont fait voir, en les recevant pour la dernière fois, la même indifférence et la même froideur qu'ils avaient eue pendant la vie? C'est une maxime générale qui se vérifie dans l'état religieux, aussi bien que dans tous les autres états, qu'on meurt comme on a vécu. Comment est-ce que je vis? comment est-ce que je veux vivre dans la suite ? Voilà comment je mourrai.

Troisième point. Autant que la mort des pécheurs est mauvaise, autant l'Ecriture nous apprend que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Précieuse, parce qu'ils meurent dans un saint détachement et sans regret; précieuse, parce qu'ils meurent dans une

confiance pleine de consolation et de douceur; précieuse, parce qu'ils meurent dans une union intime avec Dieu et dans l'exercice des plus excellentes vertus; précieuse, parce qu'ils meurent dans la grâce de Dieu et avec le don inestimable de la persévérance. Or, enire ces justes, lésâmes vraiment religieuses ne tiennent pas le dernier rang. Quelle est donc la mort d'un religieux fervent et fidèle? c'est là qu'il commence à goûter les fruits de son travail et à en recevoir la récompense.

Il meurt en paix et sans douleur, parce qu'il meurt dans un parfait détachement de toutes les choses humaines. Il a le cœur libre et dégagé de tout ce qui pourrait l'arrêter sur la terre ; au lieu de rien regretter en ce monde, il remercie Dieu, comme David, de ce qu'il achève de rompre ses liens. Il n'y a plus, Seigneur, que le lien de ce corps mortel, et vous m'en allez délivrer; j'y consens. Non-seulement il y consent, mais il le désire : Qu'y a-t-it, mon Dieu, que je puisse souhaiter hors vous (Psal. 72), et que m'importe tout le reste, pourvu que je vous possède? Il envisage la mort comme la fin de ses peines et le commencement de son souverain bonheur. Elle paraît aux impies une destruction totale de l'homme; mais il la regarde comme un passage du lieu de son bannissement à sa bienheureuse patrie, et de cette sorte il n'en ressent point le tourment fSap. 3).

Il meurt dans une humble et vive confiance; et que craindrait-il, lorsque, sans présumer de soi-même en rendant gloire de t(jutâ Dieu, il se voit enrichi de trésors et de mérites qu'il a amassés dans la religion? Tous ces mérites, dispersés dans le cours d'une longue vie, se réunissent devant ses yeux, et le comblent d'une joie intérieure qui lui adoucit les rigueurs de la mort; toutes ses pensées se tournent vers le ciel où il aspire, et dont la possession lui est déjà presque assurée; Dieu lui donne de cette félicité éternelle un avantgoût qui le ravit et le transporte : tellement qu'il peut s'écrier avec le premier martyr de l'Eglise, saint Etienne : Je vois les cieux ouverts , et Jésus qui m'attend à la droite de Dieu (Act. 7).

Il meurt dans la plus étroite union avec Dieu, et dans l'exercice de toutes les vertus qu'il a si longtemps et si souvent pratiquées. Il s'y est formé de bonne heure, et il recueille alors tout le fruit de la sainte habitude qu'il s'en est faite; quoique mourant et réduit par la violence de la maladie dans la dernière faiblesse, il n'a point de peine à s'élever à Dieu, à s'immolera Dieu, et à lui faire le sacrifice de sa vie. Accoutumé qu'il est à tous ces actes et à divers autres, il y entre d'abord et sans effort; et pour peu qu'on lui parle ou qu'on le fasse souvenir de Dieu , son cœur prend feu tout à coup et s'enflamme.

Enfin, par une grâce au-dessus de toutes les grâces, il meurt dans la persévérance finale, qui est la consommation de sa persévérance et de sa constance dans l'accomplissement des devoirs de la yie religieuse. Car la persévérance finale suppose une persévérance commencée, et c'est par celle-ci qu'on parvient à l'autre. Ainsi il meurt ami de Dieu , entre les bras de Dieu, dans le sein de Dieu, où son àme va se reposer. Il passe de l'état de sainteté à l'état d'impeccabilité, c'est-à-dire, d'un état où, tout juste et loutallachô

qu'il était à Dieu, il pouvait encore le perdre et l'ofTenser, à un état où il ne pourra plus que l'aimer et que le glorifier.

Conclusion. Y a-t-il , Seigneur, à délibérer pour moi, et une mort si heureuse ne doit-elle pas être l'objet de tous les vœux de mon cœur? Mais telle est, mon Dieu, notre misère, et la mienne ea particulier : nous voulons une sainte mort, et nous vous la demandons; mais pour cela, vous demandez de nous une vie sainte, el c'est ce que nous ne voulons pas. Hélas 1 Seigneur, c'est ce que je n'ai en effet jamais bien voulu. Cependant, il faut vouloir l'un et l'autre tout ensemble : car, selon votre providence ordinaire , vous ne donnez point l'un sans l'autre ; et se promettre de mourir comme vos plus zélés serviteurs, sans vous avoir servi comme eux, c'est la plus fausse et la plus trompeuse illusion.

A quoi donc me suis-je exposé depuis tant d'années , et à quoi m'expo.-ent encore présentement ma langueur et ma nonchalance dans votre service? Faites-le-moi comprendre, ô mon Dieu! faitesmoi ressentir pendant La vie toutes les frayeurs de la mort, afin que je ne les ressente pas à la mort môme.

Je me trompe , Seigneur, on ne craint que trop la mort; mais on ne la craint pas comme on doit la craindre : or, apprenez-moi à la bien craindre. On craint la mort, parce qu'on aime la vie : c'est la craindre en homme , et non en chrétien ni en religieux. De cette crainte toute naturelle il arrive, ou qu'on ne pense point à la mort et qu'on en perd autant qu'il est possible la vue, afin de n'en être point affligé; ou qu'on ne pense pas à la mort que pour s'en préserver le plus qu'on peut , que pour l'éloigner et pour y apporter des précautions qui flattent notre amour-propre, et qui fomentent notre paresse. Une telle crainte , bien loin de nous être utile, nous devient nuisible puisqu'elle ne va qu'à nous inspirer le relâchement et à nous y entretenir. Ce n'est point ainsi, mon Dieu, que vos saints ont craint la mort; et ce n'est point là non plus la crainte que j'en dois avoir : il m'importe peu de vivre, mais il m'importe infiniment de bien vivre, de vivre religieusement et saintement, pour mourir de même. Ce que je dois donc craindre , ce sont les terribles conséquences de la mort, afin de les prévenir; ce que je dois craindre, c'est le danger afl'reux d'une mort qui me surprendrait et que je n'aurais pas prévue. Heureuse l'àmeque celle crainte tient dans une attention et une vigilance continuelle! Plaise à votre miséricorde, ô mon Dieu ! que i'eu retire ce fruit de grâce et de sanctification l

Bour4a(»m. — 4 29

DEUXIEME MIEIDITATION.

Du Jugement de Dieu.

Statnium est hominibus semtl mori : post hoc autem judicium.

C'est un arrêt porté contre les hommes de mourir une fois : après quoi vient lejugement. (Hébr., ch. 9.)

PREMIER POINT. Après la mort, suit le jugement de Dieu : c'està-dire, que dès le moment môme où mon àme se séparera de mon corps, elle paraîtra devant le tribunal de Dieu, et lui sera présentée comme à son juge. Il est vrai qu'il y aura, à la fin des siècles, un jugement général , où nous serons tous rassemblés, pour y recevoir une dernière sentence et un arrêt solennel; mais, avant que ce grand jour arrive, et que tous les temps pour cela soient consommés, la foi m'enseigne, et c'est une vérité fondamentale, qu'il y a, dès l'heure de la mort, un premier jugement que chacun des hommes doit subir en parliculier, et qui se passe secrètement entre Dieu et l'àme.

Il ne faut point que cette âme fasse un long trajet, ni qu'elle se transporte bien loin pour comparaître en la présence de Dieu. Quelque part que l'homme meure, Dieu se trouve la pour y exercer sa souveraine justice : car il est partout, et il agit partout également et avec la même puissance. Ainsi, en quelque lieu que ce puisse être, je n'aurai pas plus tôt rendu mon dernier soupir et cessé de vivre, que je serai comme investi de la majesté de Dieu. Je ne l'apercevrai , ni ne le verrai point : mais, sans se montrer à mes yeux, il se fera sentir à moi , et m'imprimera une vive idée de sa grandeur. Tellement que la parole de Job s'accomplira à mon égard : J'ai craint le Dieu tout-puissant; et , dons le juste cj]rol qu'il m'inspirait ^ je me le représentais comme une mer d'une étendue infinie, dont les flots, grossis de tous côtés, et semblables à de hautes montagnes venaient fondre sur ma têle , et m accabler (Job. 31). Voilà comment Dieu m'enveloppera, pour ainsi dire, et comment il se rendra maîlre de moi, sans qu'il ait besoin de nul autre que de lui-même pour me saisir et m'arrêter.

Que ferai-je, quelle sera ma ressource? En vain penserai-je à m'échapper, et voudrai-je m'enfuir de devant la l'ace du Seigneur : il me tiendra en ses mains; et , dès qu'une fois on tombe dans les mains du Dieu vivant, on n'en peut plus sortir. En vain comptoraije sur les hommes et sur leur secours : à qui pounai-je me faire entendre, étant seul avec Dieu? et quand je serais en état d'appeler toutes les créatures à mon aide, que serviraient tous leurs eiïors contre leur Créateur et le mien? Peut-être des personnes charitables, des amis, viendront-ils, auprès de mon corps, me rendre certains devoirs, et témoigner leurs regrets. Toute une communanléoù j'ai vécu , tout un Ordre m'accordera ses suffrages, et of- Irira des vœux en ma faveur : mais ces prières, ces vœux meltrontils mon àme en assurance, si Dieu ue les écoute; et les écouterat-il , si tout cela n'est soutenu par les mérites et la sainteté de ma vie ? Je me trouverai donc, en ce terrible moment, abandonné à

Dieu et à moi-môme : à Dieu , de qui dépendra toute ma destinée pour rélernité tout entière, et qui sera sur le point d'en décider; à moi-môme, qui, dépourvu de tout le reste, et dans le dépouillement le plus universel , n'emporterai avec moi que mes œuvres, et n'aurai point d autre soutien ni d'autre fonds. Où en serai-je si ce fonds me manque, et par où pourrai-je y suppléer?

0 que j'apprendrai bien alors à faire d'une vie sainte et religieuse l'eslime qui lui est due 1 Que je comprendrai le bonheur de ma vocation , si je l'ai fidèlement suivie , et si j'en ai rempli tous les devoirs! Que me donneront de confiance, une exacte régularité , une obéissance aveugle , une pauvreté dénuée de tout, la soumission de mon esprit , la mortification de mes sens , la retraite du monde, l'assidnilé à la prière , le soin des plus petites choses, et toutes les observances de mon état ponctuellement et constamment gardées! Que je me saurai bon gré de m'être fait là-dessus d'utiles violences; d'avoir combattu mes répugnances naturelles, et de les avoir surmontées; de n'avoir eu égard, ni à certains exemples que j'avais devant les yeux et qui pouvaient me séduire, ni à certaines considérations et à de vains respects, qui m'auraient porté au relâchement et détourné de mes exercices, ni à tous les prétextes que ma délicatesse n'eût été que trop ingénieuse à me suggérer, pour peu que j'y eusse prêté l'oreille 1 C'est cette vue et ce souvenir du passé qui fera toute ma force et qui m'alfermira contre la frayeur d'un jugement où je n'aurai que moi pour prendre en main ma cause, et pour me défendre.

Mais au contraire, si, de tout le passe, il ne me reste rien sur quoi je puisse m'appuyer et m'assurer ; si , me voyant au pouvoir a'un Dieu qui va me juger selon le bon ou le mauvais emploi de mes années, je n'y découvre que tiédeurs , que négligences , qu infractions perpétuelles de mes règles, qu'un vide atlreux et une inutilité tout infructueuse, pour ne pas dire toute criminelle, en quel accablement tomberai-je, et en quelle désolation 1 J'en frémirai d'horreur. Us viendront , dit le Sage , parlant des pécheurs (et combien de mauvais religieux seront de ce nombre? //^ viendront tout tremblants et tout interdits (Sap. 4). De retourner sur leurs pas et de rentrer dans la vie, pour en faire un meilleur usage, c'est ce qu'ils no pourront obtenir; d'avancer vers Dieu, et d'approcher de son tribunal* pour y rendre compte d'une vie perdue , c'est ce qui les consternera. Ah ! que n'y pensaient-ils et que n'y prenaient-ils garde, lorsqu'ils en avaient les moyens! Je les ai présentement, et bientôt, peut-être, ne les aurai-je plus. N'en négligeons aucun : il n'y a point ue temps à perdre; et le malheur dont je veux me garantir est assez grand pour ne rien omettre de toute la vigilance et de toute la précaution que j'y puis apporter

Deuxième point. Dans les jugements que rendent les hommes, le procès doit être instruit, et le juge ne prononce qu'après avoir éclairci les faits, et les avoir examinés avec toute lattenlion nécessaire pour n'y être pas trompé. On interroge le criminel, on lui confronte les témoins, on écoule ses réponses, et il n'est point condamné que la preuve ne soit entière et la conviction judirique.

Dieu gardera envers moi la môme forme de jusiice, et c'est pour cela que j'aurai à subir de sa part l'examen le plus général , mais en môme temps le plus prompt et le plus convaincant.

Examen le plus général. Dans toute la suite do la plus longue vie, et depuis le premier usage de ma raison, je n'aurai pas formé une pensée, pas conçu un désir, pas dit une parole, pas fait une action ni omis un devoir, où cet examen ne s'étende et sur quoi je n'aie à me justifier. Et comme tout cela se trouve ordinairement accompngné de circonstances qui aggravent le péché ou qui le diminuent, il n'y aura, par rapporta chaque article, ni vue, ni intention , ni sentiment, en un mot, pas un point si léger qui n'entre en compte, et qui ne soit mis dans la balance pour y ôlre pesé. En qualité d'homme éclairé de la lumière naturelle, en qualité de chrétien soumis à la loi de l'Evangile, en qualité de religieux appelé à la perfection, j'avais des obligations différenles ; el c'est de toutes ces obligations qu'il me faudra répondre. Mes œuvres les plus pieuses en apparence ne seront pas à couvert de celte recherche; la moindre imperfection qui s'y sera glissée, l'œil de Dieu la découvrira; et, s'il ne laisse rien échapper de tout ce qui en aura fait le mérite, il ne laissera rien non plus passer de tout ce qui en aura pu avilir le prix et altérer la sainteté.

Examen le plus prompt. Une telle discussion me coûterait maintenant des soins infinis; et encore , avec tous mes soins et toutes mes réflexions, n'y pourrais-je pas suffire, parce que je ne puis avoir une connaissance assez claire ni assez présente de toute ma vie. S'il était môme seulement question de me retracer une idée bien juste de tout ce que j'ai fait, dit et pensé dans l'espace d'une journée , je n'y réussirais pas : tant il y a eu de choses , ou que je n'ai pas d'abord remarquées, ou qui se sont évanouies de mon esprit. Mais il n'en est pas ainsi de Dieu, ni d'une âme dégagée des sens, et capable , après la mort, de connaître et de voir par elle-même. Car Dieu, depuis le premier instant de mon ôtre, ne m'ayant jamais perdu de vue, et d'ailleurs n'étant sujet à nul oubli, il n'aura pas besoin de temps pour rappeler et pour me remettre devant les yeux toute ma conduite et tout ce qu'il y aura eu dans moi de plus intérieur. D'un seul trait de sa lumière divine , il rapprochera les objets les plus éloignés; et, sans nulle confusion, il les réunira tous dans un môme point, et me les présentera chacun aussi distinctement que s'il était séparé des autres, el que je n'eusse en particulier que celui-là à considérer. Je les verrai donc tous dans le môme moment, et, malgré leur innombrable variété, mon àme, d'un coup d'œil, les démêlera tous, parce qu'elle ne dépendra plus des organes qui l'arrêtaient, et qu'elle agira selon toute l'étendue de ses puissances et toute leur activité.

De là , enfin , examen le plus convaincant. Il ne consistera ni en raisonnements, ni en conjectures, mais dans une vue simple et nette. De sorte qu'il n'y aura point à contester avec Dieu, ni à dissimuler. Combien de péchés , à quoi je ne pense plus et dont je ne me souviens plus, se produiront tout de nouveau et se montreront à moi? combien en apercevrai-je d'autres qui m'étaient absolument inconnus, et dont Je ne me croyais pas capable? de combien

dMllusîons , d'excuses et de prétendues justifications découvrirai-je la fausseté? combien de difficultés et de questions, que j'avais toujours résolues en ma faveur, seront décidées à ma condamnation? combien de vertus qui brillaient devant les hommes, perdront tout leur éclat, et ne paraîtront qu'intérêt, que vanité, qu'habitude, qu'inclination naturelle, que bienséance, peut-être même que déguisement et hypocrisie?

Quel spectacle sera-ce là pour moi, et qu'aurai-je à dire? Quoi que je voulusse alléguer, ma conscience s'élèverait eu témoignage et me démentirait. Car elle concourra avec Dieu pour me convaincre, et malgré moi , elle m'arrachera ce triste aveu et cette courte, mais cruelle confession : J'ai péché (ii. Reg. 12), Que ne le dis-je dès à présent? je le dirais avec fruit; que ne vais-je le reconnaître aux pieds de Dieu , dans le sentiment d'un humble repentir, afin de n'être pas obligé de le reconnaître, au pied de son tribunal , dans un mortel désespoir? Que ne suis-je plus attentif aux reproches de ma conscience; et, selon l'avertissement de Jésus-Christ, que n'ai-je soin de l'apaiser et de m'accorder promptement avec elle tandis que je marche encore dans le chemin , afin qu'elle ne me livre pas au juge (Matth. 5) ? Dès que je l'aurai satisfaite , elle se rendra mon avocate auprès de Dieu , elle lui représentera ma pénitence, mon retour sincère, mes bonnes résolutions et les efifets salutaires dont elles auront été suivies ; elle efTacera des livres de la justice éternelle tout ce qui était écrit contre moi, et elle m'en obtiendra l'entière abolition.

Troisième point. Selon l'examen que Dieu aura fait de moi et de toutes mes œuvres , il formera mon arrêt de réprobation ou de salut. Quoique ce ne soit pas une sentence aussi publique qu'elle le doit être dans le jugement universel , elle n'en sera ni moins authentique, ni moins irrévocable. Car ce que Dieu aura prononcé, ou pour mon malheur éternel , ou pour mon éternelle béatitude , il ne le changera jamais : puisque je ne serai plus alors dans la voie où l'on peut perdre et obtenir sa grâce , mais dans le terme où l'on ne peut ni pécher, ni mériter. 11 m'est donc d'une extrême importance que cet arrêt de Dieu me soit favorable : sans cela, que deviendrais-je , et en quelle misère serais-je réduit!

Pensée effrayante ! Comment ai-je pu si souvent l'oublier, et que dois-je avoir plus fortement gravé dans la mémoire? Poureninieux sentir l'impression, je n'ai qu'à imaginer que je suis actuellement devant le trône de la justice de Dieu, et qu'après m'a voir interrogé, il se déclare enfin , et lance sur moi ce redoutable anathème : Hetirez-vous de moi, maudit (Matth. 25). Quel coup de foudre ! que je me retire de mon Dieul que je sois éternellement privé de mon Dieu I que mon Dieu me frappe de sa malédiction, et de toute sa malédiction, sans qu'il me soit désormais possible de l'apaiser, ni qu'il me reste aucune espérance de le retrouver jamais et de le posséder! Est-ce paur cela qu'il m'avait séparé du monde, qu'il m'avait appelé à l'état religieux, qu'il m'avait recueilli dans sa maison, et qu'il m'y avait fourni tant de moyens de sanctification? Il voulait m'atlacher à lui plus étroitement que le commun des chrétiens; et

le voilà qui me rejette de sa présence, et qui fait un divorce entier avec moi! Il voulait me mettre au rang de ses élus et des âmes spécialement choisies et prédestinées, et le voilà qui m'enlève toutes les grâces dont il m'avait enrichi, et qui me dégrarle jusqu'au plus l)as rang des âmes réprouvées! Il voulait me iaire monter aux premières places de son royaume ; et le voilà qui me précipite au fond de l'abîme l Je n'ai, dis-je, qu'à prévenir ainsi le temps, et, me supposant par avance dans celte fatale extrémité, je D'ai qu'à suivre tous les senlime;:ls qu'exciteront dans mou cœur de si tristes et de si désolantes idées. Heureux que ce ne soit encore qu'une supposition, et cent fois heureux, si, par une conduite toute nouvelle, je vis de telle sorte, que celte figure ne devienne jamais pour moi un effet, ni une vérité.

C'est par ce renouvellement et ce changement de vie que je puis mériter un jugement de salut et de bénédiction, car il y en a un pour les âmes justes, et surtout pour les âmes vraiment religieuses. Au lieu de ce funeste arrêt dont j'étais menacé , si ma vie, jusqu'à la mort, eût toujours été également imparfaite et irréguliôre, qu'il me sera doux d'entendre, de la bouche de mon souverain Juge, cette aimable invitation et ces consolantes paroles : Courage, bon serviteur, vous m'avez été fidèle en peu de choses, et pour ce peu de chose je vous destine un grand héritage. Entrez dans la joie de voire Seigneur (Matth. V5). Comblé de celte joie toute pure et toute divine, dont je commencerai à goûter les douceurs ineffables, je reconnaîtrai bien que c'était peu de chose que Dieu demandait de moi en ce monde, et que tout ce que j'y aurai , ou entrepris, ou souffert, ou quitté pour lui, n'était rien en comparaison de la récompense qu'il m'avait préparée, et de la gloire où il s'était proposé de m'élever. Si je pouvais encore alors être louché de quelque regret, ce ne serait pas d'avoir porté trop loin mon zèle, ni de ne m'ôtre point assez ménagé dans les saintes pratiques qu'il m'inspirait pour mon avancement et ma perfection ; ce serait plutôt de l'avoir trop mesuré, et de ne lui avoir pas donné plus de liberté et plus d'étendue. En puis-je trop faire lorsqu'il s'agit d'un maître qui, dans son jugement , ne sera pas moins libéral et magnifique à couronner ma fidélité, que sévère et inexorable à punir mes négligences et mes lâchetés?

Conclusion. Grand Dieul qui d'un regard ébranlez les colonnes du firmament, et faites trembler la terre; Dieu de sainteté et la sainteté môme, devant qui les cieux ne sont pas purs, et qui avez trouvé de la corruption jusque dans vos anges : hélas! Seigneur, comment pourra soutenir votre présence une créature aussi faible que je le suis, et comment une âme chargée de tant de dettes osera-t-elle entrer en jugement avec vous? Malheur à la vie même la plus chrétienne et la plus religieuse dans Vcstime des hommes ^ si vous l'examinez à la rigueur, et si vous la jugez sans miséricorde (August.). Car vos vues sont bien au-dessus des nôtres; et qui peut se flatter d'être à vos yeux exempt de tache et digne d'amour?

Cependant, mon Dieu, vos divines Ecritures m'enseignent que cette miséricorde, qui m'est si nécessaire, et sur laquelle je dois

principalement établir ma confiance, n'aura plus de part dans le jugf ment que je recevrai de vous à l'heure de ma mort, et que votre justice y présidera seule. Quelle grâce ai-je donc à vous demander, et quelle prière ai-je présentement à vous faire? Ah I Seigneur, c'est que vous n'attendiez pas, pour me juger, que ce dernier jour soit venu ; mais que vous me jugiez dès cette vie, parce que vos jugements en cette vie sont des jugements paternels et salutaires. Oui, mon Dieu, jugez toutes mes infidélités et toutes mes oflenses : il est juste que j'en porte la peine; mais ne me réservez pas à ce temps , où vous ne me reprendriez que dans votre colère y et vous ne me jugeriez que dans votre fureur (Psal. 6).

Vous faites plus encore, ô Dieu souverainement bon et plein d'indulgence 1 vous voulez bien ne pas me juger vous-même , pourvu que je sois mon propre juge; et vous consentez à me remettre tous vos intérêts, pourvu que j'en prenne soin contre moi-môme, et que je vous fasse toute la justice qui dépend de moi. Y aurait-il un aveuglement plus doplorable et moins excusable que le mien, si je refusais une condition aussi avantageuse que celle-là? De grand cœur, ô mon Dieu ! je l'accepte et je m'y soumets. Je me citerai moi-môme au tribunal de ma conscience, je serai moi-môme mon accusateur et mon témoin, je ferai de toute ma vie la revue la plus rigoureuse et la plus sévère , j'y proportionnerai ma pénitence , et , dans un vrai désir de vous satisfaire , je la rendrai aussi complète qu'elle me semblera devoir l'être , et que ma faiblesse la pourra supporter. Je n'en demeurerai pas là. Seigneur : je réglerai l'avenir, je le sanctifierai ; je ne m'y permettrai, ni ne m'y pardonnerai rien, afin que rien ne m'arrête quand vous m'appellerez à vous, et que je puisse, sans retardement et sans obstacle, prendre possession de l'éternelle béatitude que vous m'avez promise.

TROISIEME MEDITATIOaST.

De l'Enfer.

Diseedite à me , maledicti , in igntm eelernum.

Retirez-vous de moi, maudits, étaliez au feu étemel. (Matth-, eb. S5.)

PREMIER POINT. Il y a trois choses à considérer dans l'enfer, qui paraissent bien étonnantes, et qui sont pour nous autant de sujets d'horreur. La première est que Dieu, pendant toute l'ôternité, n'y fera jamais nulle grâce, lui, néanmoins, qui est la souveraine miséricorde.

Ce Dieu , dont la nature n'est que bonté ; ce Dieu qui, depuis la création du monde, fait luire également son soleil sur les méchants et sur les justes ; ce Dieu qui , pour ses ennemis mêmes et pour des pécheurs, est descendu de sa gloire, s'est revêtu de notre humanité et a voulu mourir sur une croix, après tant de bienfaits, et des témoignages si sensibles de son amour, ne jettera jamais un regard favorable sur aucun des réprouvés, ni jamais ne fera distiller sur eux une seule goutte de ce sang qu'il a répandu toutefois pour eux-

456 BETRAITE SPIRITUELLE.

mômos avec tant d'abondance dans sa passion : tellement que la miséricorde divine, dont les communications sont infinies envers tout le reste des créatures , même les plus viles , demeurera éternellement sans action à l'égard des damnés. Ils pousseront des cris lamentables, ils se désoleront, ils verseront, selon l'expression de l'Evangile, des torrents de larmes : mais ce Dieu vengeur n'arrêtera pas une seule fois pour cela son bras, ni ne suspendra pas un moment ses coups; et tant qu'il sera Dieu (or il le sera toujours, comme il Ta toujours été), il verra souiïrir des âmes qu'il a formées à son image , des âmes qu'il a marquées du sceau de sa divinité, des âmes qui porteront le caractère de ses sacrements , sans être ému pour elles du moindre sentiment de compassion. Le pourraisje croire, s'il ne nous l'avait pas lui-même révélé? Mais c'est un article de la foi que je professe. Il faut donc qu'une âme réprouvée soit bien affreuse aux yeux de Dieu, puisque la haine qu'il en conçoit est capable de l'endurcir de la sorte, et de fermer à cette âme maudite toutes les sources de la grâce.

Mais encore, qu'est-ce qui peut ainsi la défigurer aux yeux de Dieu, et en faire un objet si abominable? le péché, qui vit dans elle, et qui n'y mourra jamais. Avec cette tache, désormais ineffaçable, elle sera toujours pour Dieu, qui est infiniment saint, une victime de colère et de damnation. Le réprouvé pouvait, pendant la vie, l'effacer, cette tache si odieuse; il pouvait renoncer à son péché, et par là obtenir grâce; il était, par son péché , dans un état de réprobation seulement commencée et non consommée. La mort est venue; et à ce terme fatal , le même péché que la pénitence eût pu réparer, est devenu irréparable. Cette damnation anticipée, mais seulement commencée, est devenue une damnation complète, et a reçu sa dernière consommation ; cette miséricorde, auparavant si prévenante, et si facile à s'épancher et à pardonner, s'est resserrée et retirée sans retour : comme elle trouvera toujours le péché présent et vivant, ce sera toujours, selon l'ordre des décrets divins, un obstacle invincible qui la retiendra, et qu'elle ne pourra plus surmonter; de sorte qu'il n'y aura dans tous les siècles que la justice qui agira, que la justice qui frappera, que la justice qui vengera ses droits et qui se satisfera. 0 que je suis aveugle, si je n'apprends pas delà, 1° à redouter lajusticede Dieu, et à craindre de tomber dans ses mains; 2° à redouter encore plus le péché, puisque la justice de Dieu n'est redoutable qu'à cause du péché ; 3° à ne pas négliger les miséricordes du Seigneur, lorsqu'il me les offre si libéralement , mais à en faire tout l'usage que je puis, pour me mettre à couvert de ses vengeances!

Deuxième point. Une autre chose , non moins digne de notre étonnement, et qui ne doit pas nous remplir d'un moindre effroi, c'est que des âmes faites pour Dieu, pour le voir, pour l'aimer, pour ïe posséder, et pour être heureuses en le possédant, ne le verront néanmoins jamais dans l'enfer, ne l'y posséderont jamais; et qu'au contraire, malgré toute la force du penchant et de l'inclination naturelle qui les portera vers ce premier Etre, leur fin dernière et le centre de leur repos, éternellement elles le haïront, éternellement

elles le blasphémeront, éternellement elles trouveront dans la connaissance qui leur restera de ses perfections infinies, et dans l'idée qu'elles en conserveront, leur supplice le plus rigoureux et le sujet de leur désespoir.

Car étant, d'une part, séparées de Dieu, et cela par une séparation violente, comme si elles étaient à chaque instant arrachées du sein de leur Créateur; par une séparation totale, en conséquence de laquelle toute alliance entre Dieu et elles sera rompue; par une séparation éternelle qui leur ôtera tout moyen, toute espérance de retour et de réunion; et, d'autre part, quoique ennemies de Dieu, étant sans cesse occupées du souvenir de Dieu, comme du plus grand de tous les biens; comme du seul bien , soit absolument et en lui-même, soit par rapport à elles, puisqu'elles n'en pourront avoir d'autre; comme d'un bien infini qui devait remplir tous leurs désirs, et les établir dans une félicité parfaite; comme d'un bien qui leur était destiné, et auquel elles avaient les droits les plus légitimes; comme d'un bien dont la privation sera pour elles le comble du malheur, et qu'elles auront perdu pour de vains avantages; comme d'un bien où elles aspireront toujours, par une nécessité inséparable de leur être, et que jamais elles n'obtiendront, par la dure fatalité de leur état : voilà ce qui les rongera perpétuellement, et ce qui les transportera jusqu'à la fureur et à la rage.

Ainsi, par une contrariété de sentiments la plus cruelle, le même Dieu qu'elles regretteront et qu'elles désireront sans cesse, elles l'auront en horreur; et le même Dieu qu'elles auront en horreur, elles ne cesseront point, pour leur tourment , de le regretter et de le désirer. Désirs et regrets aussi inutiles qu'ils seront douloureux; et ce qui en fera même la douleur la plus sensible , ce sera leur inutilité. Car est-il une peine, dit saint Bernard, comparable à celle de vouloir toujours ce qui ne doit jamais être , et de ne vouloir jamais ce qui doit toujours être? L'âme réprouvée voudra toujours s'élever à Dieu, et c'est ce qui ne sera jamais; elle ne consentira jamais à être éloignée de Dieu, et c'est ce qui sera toujours. De tous côtés malheureuse : c'est-à-dire, malheureuse d'être abandonnée de son Dieu; et plus malheureuse, dans ce terrible abandonnement, de ressentir la perte qu'elle aura faite, et d'en comprendre, toute la grandeur : malheureuse d'être déchue de toutes ses prétentions au royaume et à l'héritage de son Dieu; et plus malheureuse, dans celte funeste décadence, de soupirer uniquement et si ardemment après ce séjour bienheureux : malheureuse, dans la violence de ses transports, de se tourner, par mille imprécations , contre son Dieu ; et plus malheureuse, malgré ses imprécations et ses blasphèmes, d'être si fortement attirée vers ce suprême Auteur, de qui elle avait tout reçu, et de qui elle devait tout attendre.

Hé, que ne peut-elle l'oublier 1 que ne peut-elle se délivrer de ce poids qui l'entraîne, et de cette pente qui la domine et qui la tyrannise! l'enfer ne lui serait plus enfer qu'à demi. Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'examiner en quelle disposition je suis maintenant par rapport à Dieu. Ai-je lieu de croire que je lui sois uni par la grâce? Si cela est, je ne puis l'en bénir assez, ni trop prendre

de précautions pour ne me laisser pas enlever un trésor si précieux. Ai-je sujet de craindre que le péché ne m'en ait séparé, ou qu'il ne m'en sépare bientôt? voilà sur quoi je dois me réveiller, et user de tous les remèdes les plus efficaces et les plus prompts. Vivre dans un divorce actuel avec Dieu, et dans sa disgrâce, ce serait m'ex[)oser à un divorce étemel après la mort. Les réprouvés ne le perdront dans l'éternité, que pour avoir commencé dès cette vie à le perdre.

Troisième point. Ce qui doit encore bien nous surprendre dans la considération de l'enfer, et dans ce que l'Evangile nous en fait connaître, c'est que, par autant de miracles de la toute-puissance divine, un feu matériel agisse sur des âmes spirituelles pour les tourmenter. Que ce feu, tout matériel qu'il est, subsiste toujours, conserve toujours la môme activité et la môme ardeur, et n'ait pour cela point d'autre aliment qui l'entretienne, que le souflle de Dieu. Que ce feu, appliqué au corps d'un damné, le brûle sans le consumer, et que ce corps immortel au milieu des flammes dont il sera investi, n'en reçoive point d'autre impression que les douleurs cuisantes et intolérables qu'elles lui causeront. Qu'il n'y ait pas un moment où ce feu n'exerce toute sa rigueur, ni pas un moment où le corps et l'âme n'en éprouvent sans relâche toute l'âprelé et toute la pointe. Que , dans tout l'avenir, il ne doive jamais y avoir un moment où ce feu s'éteigne, ni un moment qui soit enfin , pour le réprouvé, le terme de son supplice. Car c'est ainsi que Dieu se gloriliera aux dépens des pécheurs qui l'auront déshonoré et outragé. De l'une ou de l'autre manière, il faut que ses créatures servent à sa gloire; et si ce n'est pas par les dons de sa miséricorde et par leur salut , ce sera par les arrêts de sa justice et par leur damnation. Comme il voulait les récompenser en Dieu, il les punira en Dieu : si bien qu'il ne fera pas moins éclater son pouvoir et sa grandeur dans l'enfer que dans le ciel.

Grandes et essentielles vérités dont il ne m'est pas permis de douter. Dès que je suis chrétien, je dois convenir de tout cela, et reconnaître tout cela. L'esprit de l'homme a beau raisonner et former des difficultés : malgré toutes les diOicultés et tous les raisonnements, cet ordre de réprobation s'est déjà accompli, et s'accomplit tous les jours à l'égard d'une multitude innombrable d'anges et d'hommes livrés au bras de Dieu. Il n'est donc point question de vouloir pénétrer le fond de ces principes, puisque ce sont des principes de foi; mais ce qu'il est question d'approfondir et de pénétrer, ce sont les conséquences de ces mêmes principes, qui me regardent aussi bien que les autres, et peut-être plus que bien d'autres. Je suis religieux : il est vrai , et je ne saurais trop en témoigner ma reconnaissance à Dieu, qui m'a mis par là plus en garde contre le malheur de la damnation. Mais je dois toujours me souvenir que, tout religieux que je suis, je puis me damner ; qu'il y a eu des religieux qui se sont damnés; que plusieurs de ceux-là mêmes, pendant un grand nombre d'années, avaient mieux vécu que moi; mais que malheureusement ils sont venus à se démentir, et que Dieu l'a permis, par une juste punition de certaines négligences et

de certaines infidélités où ils étaient tombés. Que Dieu peut le permettre de même pour moi, et que je n'ai nul droit d'espérer qu'il me traite plus favorablement, si je le sers aussi lâchement et aussi né^'ligomment. En un mot, que personne ne sait s'il est en état de e^ràce, ou s'il n'y est pas; et que, dans celte incertitude absolue, il n'y a point d'attention que je ne doive avoir, point d'elFort que je né doive faire, point d'occasion de péril dont je ne doive m'éloigner, point d'embarras de conscience, de doute, de scrupule que je ne doive éclaircir; rien de si pénible , ni de si contraire aux inclinations et aux sens, à quoi je ne doive m'assujetlir, pour me procurer toute l'assurance raisonnable et moralement possible. J'ai embrassé la profession religieuse, pour me sauver : que serait-ce de faire naufrage dans le port même , et d'y échouer i

CoNCLUSTON. Seigneur, que vous êtes bon dans vos miséricordes, mais que vous êtes impénétrable dans vos jugements, et formidable dans vos cliàliments! IMus j'y pense, plus je; suis saisi de frayeur; et plus ma frayeur augmenté, [)lus je sens croître mon amour pour vous. Car je ne puis ignorer, mon Dieu, ce que j'ai mérité, et en quel abîme vous pouviez me précipiter. J'ai péché contre vous, et vous avez arrêté votre justice qui s'élevait contre moi. Du moins pouvais-je me portera bien des péchés, où ma témérité, où ma dissipation m'exposait, et dont votre grâce m'a préservé. Ahl Seigneur, c'est m'avoir autant de fois retiré de l'enfer.

Vous n'avez pas eu pour tant d'autres la mémo providence. Qu'avaient-ils fait qui les rendit plus indignes de vos soins? qu'avaient fait tant de solitaires et d'anachorètes, que leurs chutes déplorables ont entraînés dans la voie de la perdition , et qui n'en sont jamais revenus?' A me comparer avec eux, je n'en puis conclure autre chose, sinon que vous avez usé envers moi d'une plus grande indulgence, et que si je n'ai pas été enveloppé dans la môme ruine, c'est à vous seul que j'en dois rendre gloire.

Or, c'est cela môme qui me touche, ô mon Dieu, et qui demande de ma part une gratitude éternelle. Il faut que le feu de l'enfer serve, de celte sorte, à allumer dans mon cœur le sacré feu de votre charité ; il faut qu'il ranime toute ma ferveur, qu'il excite toute ma vigilance, qu'il me soutienne dans tous les exercices d'une austère pénitence, et qu'il m'en adoucisse toutes les rigueurs; il faut qu'il me rende patient dans tous les maux de Ja vie, constant dans toutes les observances de mon état, ardent et zélé dans tout ce qui concerne votre service et le salut de mon âme. Car voila , Seigneur, le fruit que je dois retirer de la méditation et de la vue de cet enfer, dont il vous a plu jusqu'à présent de me garantir, où je pourrais néanmoins encore dans la suite être condamné, et que je n'éviterai jamais qu'en m'attachant à vous par une fidélité inviolable et par la pratique de toutes les vertus chrétiennes et religieuses.

CONSIDEHATIOlSr.

Sur les Visites du Saint-Sacrement.

OUTRE les heures marquées par la règle pour s'assembler devant l'autel du Seigneur, el pour y rendre à Dieu les devoirs ordinaires, chacun, selon sa piété particulière, peut, à certains temps libres, visiter le Saint-Sacrement, et aller s'entretenir avec Jésus-Christ. Il n'y a point de dévotion plus solide que celle-là, il n'y en a point de plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ, et il n'y en a point de plus salutaire pour nous-mêmes ni de plus utile.

Premier POINT. Dévotion solide : car elle a Jésus-Christ pour objet. Non point seulement Jésus-Christ en figure ni en représentation : non point seulement Jésus-Christ dans le simple souvenir ni dans l'imagination : mais Jésus-Christ, présent réellement et substantiellement; présent en personne, et comme Dieu, et comme homme : en un mot, présent tel qu'il est au plus haut des deux et à la droite de son père.

Quand, au pied de mon oratoire, ou en quelque autre lieu que ce soit, qui n'est ni le temple, ni l'autel de Dieu, je m'occupe de Jésus- Christ et que je m'entretiens avec lui, que je lui parle, que je l'adore, que je lui rends tous les hommages que m'inspirent mon zèle et mon amour : tout cela ne se passe qu'en esprit, puisque Jésus- Christ n'est pas là en eflet, que je ne suis pas véritablement devant lui , ni auprès de lui , et qu'il n'est pas véritablement devant moi ni auprès de moi. Quand, même en présence de son tabernacle, et dans son sanctuaire , je médite sur sa bienheureuse nativité , sur sa douloureuse et sanglante circoncision, sur les opprobres de sa croix, sur sa résurrection ou sou ascension glorieuse, ce ne sont plus là que des images que je me forme, et des mystères passés dont je me retrace la mémoire. Car, quoiqu'il soit actuellement sur l'autel où je prie et où je fais ces saintes méditations, il n'y prend pas actuellement naissance, il n'y est pas actuellement circoncis, on ne l'y crucifie pas actuellement, el il ne ressuscite pas, ni ne monte pas actuellement au ciel. Mais il n'en est pas de même à l'égard du Saint-Sacrement : ce sacrement adorable, c'est Jésus- Christ lui-même et tout Jésus-Christ, je veux dire Jésus-Christ selon sa divinité et selon son humanité. De sorte que, dans les visites que je rends à ce divin sacrement, c'est effectivement Jésus-Christ que je visite, c'est devant Jésus-Christ que je me prosterne, c'est avec Jésus-Christ que je converse. Il est là dans l'état où je le viens chercher, et où je prétends l'honorer; il y est pour me recevoir, pour m'entendre, pour me répondre; il y est au milieu dune multitude infinie d'esprits célestes, qui ne partent point do son autel ; et je suis moi-même comme au milieu de cette troupe bienheureuse, à laquelle je me joins pour oll'rir ensemble nos hommages et notre encens à ce Dieu caché sous de fragiles espèces.

S'il y avait un lieu dans le monde où il se fit voir d'une manière

sensible et à découvert, il me semble que j'aurais de l'empressement et de l'ardeur pour l'y aller trouver , et que je serais disposé à entreprendre pour cela les plus longs voyages. Je m'en ferais un mérite et une vertu , et je ne croirais pas pouvoir mieux lui marquer mon zèle et mon attachement. Or, il ne serait point plus présent partout ailleurs qu'il l'est dans son temple; et sans qu'il soit nécessaire de le chercher bien loin , nous l'avons auprès de nous et parmi nous : nous ne le voyons pas, il est vrai ; mais nous avons la foi, qui supplée au défaut de nos sens, ou qui y doit suppléer, et ce que nous connaissons par la foi , nous est plus certain que tout ce que nos yeux nous peuvent découvrir.

D'où arrive-t-il donc que des chrétiens, que des religieux aient tant d'indifférence pour un sacrement où Jésus-Christ est en personne , disons mieux , pour un sacrement qui est Jésus-Christ môme; et qu'ils soient si peu assidus à s'acquitter du culte qu'ils lui doivent et à lui présenter leurs adorations. Il y a des temps dans la journée où je parais comme les autres devant ce divin sacrement; mais, à ne me point flatter, ne serai-je pas obligé de reconnaître que j'en retrancherais beaucoup, si ce n'étaient pas destempsprescritspar l'obéissance et que j'en pusse disposer selon mon gré? Hors de ces temps où la nécessité, peut-être, me fait plus agir qu'une sincère piété , vais-je une fois et de moi-même aux pieds de Jésus-Christ , lui ténioignér les sentiments de mon cœur , et lui tenir, pour ainsi dire , compagnie dans l'extrême solitude où il s'est réduit pour moi ? A peine y ai-je été quelques moments , que l'ennui me prend , et au lieu que l'amour, la reconnaissance , le respect devraient m'y attacher de telle sorte qu'il fallût me faire violence pour m'en retirer, ce n'est au contraire qu'avec une espèce de violence que je m'y porte , et qu'autant que l'observance régulière m'y appelle.

Ce qu'il y a souvent en cela de plus étrange , c'est qu'en même temps qu'on abandonne ou du moins qu'on néglige le sacrement de Jésus-Christ , on se fait une dévotion particulière et une pratique inviolable de visiter certains oratoires en l'honneur des saints. Si l'on y manquait, on se le reprocherait comme une infidélité, et Ton ne serait point content de soi qu'on n'eût réparé cette omission. D'honorer les saints, c'est sans doute un pieux exercice et une dévotion louable ; mais , après tout notre premier devoir regarde le Saint des saints, et tout autre doit céder â celuilà. David ne souhaitait rien plus ardemment que d'entrer dans le temple du Seigneur, et il se fût estimé heureux de n'en sortir jamais. Daniel , éloigné de la Judée et captif en Babylone , ouvrait chaque jour trois fois les fenêtres de sa chambre du côté de Jérusalem, et de là , flécliissant les genoux , il adressait sa prière au Dieu d'Israël , comme s'il eût été dans son temple. Les premiers chrétiens voulaient toujours avoir avec eux le Saint-Sacrement. Il y a eu des saints qui ont presque passé toute leur vie en sa présence, et combien y a-t-il de sociétés et de communautés, où est établie cette institution si religieuse de l'adoration perpétuelle? Enfin, s'il faut se servir ici de l'exemple même du monde, dans les Cours des princes, les courtisans ne perdent jamais, autant qu'ils

peuvent, la vue du maître. Or, le premier maître, le premier supérieur de cette maison, c'est Jésus-Christ, Comment donc vais-je si peu à lui, surtout lorsqu'il n'y a que quelques pas à faire, et que je l'ai si près de moi?

Dktjxième POINT. Dévotion la plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ. Le plus grand art de la politique humaine, pour ceux qui approchent les rois de la terre , et qui sont employés à leur service , est d'en étudier les inclinations et de s'y conformer. Il est souvent difficile de les connaître ; mais nous n'avons pas besoin d'une longue recherche , pour nous instruire des inclinations du Fils de Dieu, le Roi des rois, le Médiateur des hommes. Il s'en est assez déclaré dans ses divines Ecritures , et il nous a fait assez hautement entendre, que d'être avec les enfants des hommes , et de converser avec eux , ce sont ses plus chères délices (Prov. 8) : car c'est la sagesse incréée qui parle de la sorte ; et cette Sagesse du Pure , n'est-ce pas Jésus-Christ? Il ne dit pas, au reste , qu'il a mis sa gloire à s'entretenir avec nous, mais qu'il y a mis ses délices. Sa gloire est en mille autres choses ; et c'est, par exemple , de présider à toute la nature , de régner dans le ciel et sur la terre, de commander aux esprits bienheureux, et d'en faire ses anges et ses ambassadeurs. Mais, au milieu de loui cela , il nous témoigne que son inclination et son plaisir le plu? sensible est de nous voir auprès de lui et devant lui , non point précisément pour le glorifier, mais pour traiter familièrement avec lui.

Aussi quand il annonça à ses apôtres qu'il se disposait à les quitter et à retourner dans le sein de son Père , il leur promit qu'il ne ne les laisserait point orphelins (Joan. 14) en ce monde , et que , quoiqu'il les privât de sa présence visible , il serait néanmoins avec eux jusqu'à la fin des siècles (Mattli. 28). C'est ce qu'il nous promit à nous-mêmes dans leurs personnes, et c'est ce qu'il accomplit tous les jours dans le sacrement de nos autels. Il nou> répète sans cesse de son tabernacle, ce qu'il dit alors à ses premiers disciples : Me voilà, et me voilà , non point pour un jour, ni pour une année , mais pour tous les temps à venir et jusqu'à ce quils soient tous consommés. Je suis rentré dans le séjour de ma béatitude éternelle; je suis remonté à cette céleste patrie : mais ne croyez pas m'avoir perdu pour cela; mon sacrement est le supplément de mon ascension. Comme vous ne pouvez vous soutenir sans moi, je ne puis demeurer sans vous. C'est ainsi que nous parle cet aimable Sauveur, ou tel est au moins le sens de ses paroles. Or, afin qu'il demeure avec nous , il faut que nous demeurions avec lui ; car, dès que nous n'aurons pas soin d'aller à lui et que nnus ne serons point avec lui, il ne sera point avec nous, et nous renverserons toutes les mesures et tous les desseins de son amour.

De là, je dois conclu-'^ deux choses : la première, que je ne puis rien faire de plus agtrable à Jésus-Christ, que de lui rendre de fréquentes visites. Il m'appelle, il m'invite; et le même empressement qu'il a pour m'atlirer à lui, ne dois-je pas l'avoir pour répondre à de si tendre.^ invitations? avec la môme constance qu'il

daigne bien ra'attendre, ne dois-je pas, aussi longtemps qu'il m'est possible, me tenir auprès de lui? Mais, parce que les différentes occupations de la vie et les divers emplois commis à nos soins, nous retirent souvent de son sanctuaire, et ne nous permettent pas d'y rester autant que noire dévotion nous l'inspirerait, que fait une âme solidement vertueuse et toute dévouée à son divin Epoux? dans un saint désir de lui plaire, elle sait au moins ménager certaines heures où elle va régulièrement le visiter; elle y va le matin pour le saluer, et pour lui offrir les prémices de la journée, ou même pour la lui offrir par avance tout entière ; elle y va vers le milieu du jour, pour se recueillir et pour se remettre en quelque sorte de la dissipation où auraient pu la jeter ses fonctions extérieures; elle y va le soir, pour prendre sa bénédiction avant le repos de la nuit, pour reconnaître h ses pieds les fautes dont elle se sent coupable, et pour les lui confesser avec douleur; pour implorer sa grâce et le secours de sa main toute-puissante contre ses ennemis- invisibles, et contre tous les dangers auxquels elle pourrait être exposée pendant son sommeil. Tout cela ne consiste point en de longues prières, mais en des sentiments affectueux, où chacun s'arrête plus ou moins, selon le mouvement de sa piété et la disposition présente des affaires.

L'autre conclusion est toute contraire, quoiqu'elle soit fondée sur le même principe : c'est que je ne puis guère montrer plus de mépris pour le sacrement de Jésus-Christ, que de le délaisser; ni offenser plus sensiblement ce Dieu d'amour, que de n'avoir nul égard aux instances qu'il me fait et à la manière dont il me prévient. Car, pour reprendre la comparaison des grands du siècle et des princes, le sanctuaire de Jésus-Christ est comme le palais où il tient sa Cour : or, que la Cour du prince se trouve déserte, c'est une confusion qu'il doit vivement ressentir, parce que c'est un signe manifeste du peu d'état que font de lui ses sujets; et certes, ce Sauveur, si indignement traité, et si justement irrité d'un pareil oubli, peut bien me faire alors le même reproche qu'il fit à ses apôtres , qui s'étaient endormis dans le jardin pendant qu'il priait : Hé quoi! vous n'avez pu veiller une heure de temps avec moi (Malth. 26)1 Us n'eurent rien à lui dire là-dessus pour se justifier; et de quel prétexte pourrais-je me servir moi-même pour excuser ma négligence? Il n'est que trop abandonné des gens du monde; et à qui est-ce d'y suppléer, sinon à des religieux qu'il a spécialement choisis, et avec qui il a voulu avoir un commerce plus intime et plus ordinaire?

Troisième point. Dévotion la plus utile pour nous-mêmes et pour noire avancement spirituel. Une des coutumes les plus établies dans le monde est de se visiter les uns les autres; mais qu'estce que la plupart de ces visites, et qu'en retire-t-on? on y perd beaucoup de temps, et quelque innocentes qu'elles puissent être, elles sont au moins fort inutiles : souvent, par fimportunilé des personnes et par le désagrément de leur conversation, elles deviennent très-ennuyeuses et très-incommodes : la paix quelquefois Y est troublée par les chagrins qu'on y reçoit; plus de fois encore

la conscience y est blessée par les discours médisants qu'on y tient, et qu'on y entend ; enfin , ce sont presque toujours des visites dangereuses et pernicieuses par la dissipation qu'elles causent, et par la diversité des objets qui s'y présentent. Mais il n'en est pas de même des visites qu'on rend à Jésus-Christ et à son sacrement : ce sont des visites toutes saintes, des visites toutes salutaires, des visites toutes consolantes et pleines d'une onction toute divine. Une âme y trouve mille avantages pour sa perfection, et en remporte des fruits inestimables.

Visites toutes saintes, soit par la fin qu'on s'y propose et le motif qui y conduit, soit par les actes de toutes les vertus qu'on y pratique , surtout d'une foi vive, d'une ferme confiance, d'une ardente charité, d'une humilité profonde, d'une soumission parfaite, d'une sincère contrition. Car voilà de quoi l'on doit plus communément s'y occuper, et ce qui ne demande point tant de paroles que de secrètes élévations du cœur.

Visites toutes salutaires, puisqu'on y va à la source même des grâces. Et en effet, comme la plénitude de la divinité habite en Jésus-Christ corporellement, c'est aussi dans le sacrement de son corps et de son précieux sang, que toutes les grâces sont renfermées, et c'est de là que ce Dieu sauveur les répand avec plus d'abondance. De sorte que, les mêmes miracles qu'il opérait autrefois à l'égard des maladies du corps, en 'parcourant la Judée (Act. 10), il les opère, à l'égard des maladies de l'âme, en demeurant dans son tabernacle. Il éclaire les aveugles, il fortifie les faibles , il guérit les infirmes, il ressuscite les morts. Mais, pour obtenir de lui toutes ces merveilles, il est bien juste que nous ayons recours à lui, et que par nos assiduités, nous l'engagions à nous les accorder.

Visites toutes consolantes : il n'y a que ceux qui se mettent en état de l'éprouver, qui le puissent connaître et qui en puissent parler. Toute la vie de l'homme n'est que misère et afiliclion d'esprit ; et malgré les prérogatives de la profession religieuse, chacun, comme partout ailleurs, y a ses peines. Mais qu'heureuse est l'âme affligée qui sait où elle peut trouver le remède à ses maux, et qui va chercher auprès de Jésus-Christ sa consolation ! Il ne faut quelquefois qu'une visite au Saint-Sacrement pour changer tout à coup la disposition d'un cœur, et pour y faire succéder au trouble et à la douleur le plus doux repos et un plein contentement. On était venu tout triste , tout languissant, et l'on s'en retourne tout rempli de force et de courage, et même de joie. Comment cela se fait-il? c'est un secret réservé à la connaissance de Dieu. Il nous sulfit de savoir que la chose arrive ainsi -, mais d'en vouloir pénétrer le fond, c'est ce qui ne nous appartient pas. Contentons-nous de l'expérience de tant d'âmes saintes qui en ont rendu, et qui, tous les jours , en rendent encore témoignage.

Voici donc la résolution que je forme ou que je dois former : de renouveler ma dévotion envers le très-saint sacrement de l'autel, et de m'adresser à Jésus-Christ dans toutes les conjonctures et tous les états de ma vie. Si j'ai quelque doute à résoudre, j'irai le consulter; si j'ai quelque affaire à entreprendre, j'irai la lui recommander; si je me sens attaqué de la tentation, j'irai implorer son assis-

CINQUIÈME JOUB. 465

tance. Dans mes tiédeurs et mes lâchetés, il me ranimera; dans mes dis'^ipations et mes égarements, il me rappellera à moi-même; dans mes dégoûts, mes ennuis, mesinquioludes, dans toutes mes souffrances, snit intérieures, soit extérieures, il me consolera; en un mot, dans tous mes besoins, il sera mon refuge et ma plus solide ressource. Au reste, ce ne sera pas seulement pour mon intérêt que j'irai à lui, ni pour les biens que j'en espère, mais pour sa gloire et pour l'honneur qui lui en peut revenir; ce ne sera pas S(ujlemf'nt pour moi, mais encore pour lui-môme : je m'unirai de cœur avec lui ; et jouissant , autant que je le pourrai , de sa divine présence, je commencerai, dès maintenant, ce que par sa giàce je dois faire dans l'éternité bienheureuse, qui est de l'aimer et de le posséder.

Du retour de l'enfant prodigue à son père, et de celui de l'âme religieuse à Dieu.

El iurgens, venit ad palrem.

U partit aussitôt, et retourna à son père. (Lne, eh. 15.)

PREMIER POINT. Le dessciu de Jésus-Christ, dans la parabole de l'enfant prodigue , a été de nous y proposer l'idée d'un véritable retour à Dieu, et d'une sincère pénitence. Ce jeune homme, emporté par le feu de l'âge, avait quitté la maison de son père, et s'en était allé dans un pays étranger, pour y vivre selon son gré, et pour y jouir de sa liberté. Mais il eut bientôt lieu de reconnaître son aveuglement, et de penser à revenir dans la maison paternelle. Trois choses l'y déterminèrent : le sentiment de la misère où il se trouva réduit en très-peu de temps;" le reproche intérieur et le repentir de la faute qu'il avait commise; enfin , la confiance qu'il conçut en la bonté du meilleur de tous les pères , dont il s'était séparé*, et de qui il se promit d'être encore favorablement reçu.

Qu'est-ce que ce prodigue? N'est-ce pas moi-même? et y a-t-il un plus grand prodigue qu'une âme religieuse qui, depuis bien des années, a vécu comme moi dans la tiédeur? Quelles grâces? quels dons célestes et quels biens spirituels n'ai-je pas dissipés? mais voudrais-je toujours persister dans mon égarement, et dois-je différer davantage à rentrer dans les voies du Seigneur, et à réparer, autant qu'il me sera possible, toutes mes dissipations? Les motifs qui inspirèrent â l'enfant prodigue une si prompte et si ferme résolution à l'égard de son père , no sont-ils pas assez puissants pour me l'inspirer à l'égard de mon Dieu ?

La première vue qui le toucha, ce fut celle de sa misère. Dans la vie licencieui-e et voluptueuse qu'il avait menée, il ne lui fallut cjjue quelques mois pour épuiser tout son héritage; et est-il une

disette pareille à celle où l'Evangile nous le fait voir? De riche qu'il était, le voilà dans une extrême pauvreté, et dépouillé de tout. Cette liberté dont il avait été si jaloux, il est obligé de l'engager et de la vendre. Sous la domination d'un maître dur et impitoyable, il manque de pain pour se nourrir; et il s'estimerait môme heureux d'avoir la pâture des plus vils animaux et de pouvoir s'en rassasier, mais on la lui refuse. C'est donc alors qu'il rentre en lui-même : car rien n'est plus capable de nous ramener à nous-mêmes , et de nous ouvrir les yeux, que l'adversité. Il compare son état présent avec l'état où il était auprès de son père : Combien, dit-il, y a-i-il de valets et de mercenaires^ dans la maison de mon père, qui ont du pain en abondance] et moi je meurs ici de faim (Luc. 15)1 Réflexion qui le pénètre, et qui, sans lui permettre de délibérer plus longtemps, lui fait prendre le parti de retourner dans sa famille, et de s'y remettre dans le devoir.

On peut dire, et n'est-ce pas ce que j'éprouve, qu'il n'y a point de misère plus semblable à celle du prodigue, que la mienne, depuis que je me suis éloigné de Dieu , et que j'ai perdu ma première ferveur dans les exercices de la religion. Mon cœur s'est desséché, et tout l'esprit de retraite, d'oraison, de mortiOcation, de piété, s'est éteint en moi. Où est ce recueillement, cette modestie, cette vigilance, cette conscience timorée que j'avais autrefois? Je n'ai plus rien de tout cela, et je me trouve sur tout cela dans un dénûment déplorable. A quels maîtres me suis-je assujetti , en me livrant à mes désirs et à mes passions! Au lieu que je ne devais être nourri, dans la maison de Dieu , que du pain des anges, et des délices intérieures d'une vie toute divine, je ne cherche, comme cet infortuné prodigue, qu'à me remplir de la nourriture et du gland des pourceaux : c'est-à-dire, que je ne cherche que des consolations humaines, et que les vaines satisfactions que je puis me procurer de la part des créatures, surtout de la part du monde. Encore ne les ai-je pas , ou ne les ai-je pas assez pour me contenter : car mon état, malgré moi, me les interdit, ou du moins ne me les accorde pas autant que je le demanderais.

Que me reste-t-il donc, et où en suis-je? Ah ! combien de mercenaires, combien de chrétiens du siècle, au milieu du siècle même, s'élèvent à Dieu, goûtent Dieu, jouissent des plus douces communications de Dieu ! et moi, de tout ce qui a rapport à Dieu , je ne sens rien, je ne m'affectionne à rien, je ne proGte de rien. Heureux! après tout, que j'aie au moins quelque connaissance d'une si triste disposition, et que j'en voie le désordre et le malheur! heureux que je n'y sois pas tout à fait insensible! Y vivrai-je toujours, et ne ferai-je nul eflort pour en sortir? Serai-je plus lent à me résoudre que ne le fut l'enfant prodigue? Je me suis égaré comme lui ; voilà le dérèglement de ma vie; mais ce qui achèverait de me perdre, et ce qui mettrait le comble à ma ruine, ce serait de ne pas revenir désormais aussi promptement que lui.

Deuxième point. Après avoir considéré sa misère, et l'avoir déplorée avec bien de la compassion pour lui-même , ce prodigue prit un sentiment encore plus raisonnable et plus généreux , parce

qu'il était moins intéressé. Il sg retraça dans l'esprit toutes les bontés de son père , et ce souvenir le couvrit de confusion et ie saisit de douleur. 11 comprit toute l'indignité de sa conduite, et il ne se dissimula rien de toute l'énormité de la faute qu'il avait commise contre un pore digne de toute sa reconnaissance et de tout son amour; il s'en fit tous les reproches qu'un vrai regret no manque point d'inspirer à un cœur sensible et touché de repentir. Car quoique l'Evangile ne nous marque rien là-dessus en détail, il nous le donne néanmoins assez à connaître par trois choses que le prodigue se proposa de faire en se présentant devant son père.

Avant que de se mettre en chemin, il médita ce qu'il avait à dire, et régla lui-même la manière dont il devait se comporter dans son retour. !<> Il résolut de se jeter aux pieds de son père; de ne chercher point à se justifier, mais au contraire, de se reconnaître criminel et sans excuse ; de lui en témoigner sa peine très-sincère, et de se mettre par là en état d'obtenir sa grâce. Je 'partirai, j'irai à mon père , et je lui dirai : Mon père , j'ai péché contre le ciel et contre vous (Luc. 15) : contre le ciel, qui m'ordonnait de vous être soumis et de vous rendre tous les devoirs d'une obéissance filiale; contre vous , envers qui j'ai fait voir tant d'ingratitude , et dont j'ai tant négligé les avis et les salutaires leçons. 2° Il ne se contenta pas de cela; mais le mépris qu'il avait conçu de lui-même, le porta à s'humilier encore davantage, et à ne prendre plus auprès de sou père la qualité de fils, dont il se crut désormais indigne : Je ne mérite plus d'être appelé votre fils (Luc. 15), et ce n'est plus ainsi que vous me devez regarder. Je n'ai point agi en fils à votre égard ; vous avez droit à mon égard, de n'agir plus en père. 3" Enfin, il ne s'en tint pas à l'humiliation , en consentant à être dégradé et dépouillé du titre de fils; mais il alla jusqu'à l'austérité de vie, et à la sévérité de la pénitence, en demandant à n'avoir point d'autre place dans la maison de son père, ni d'autre traitement que les domestiques et les valets : Comptez-moi pour un de vos serviteurs, et ne me traitez point autrement qu'eux (Luc. 15).- Ce sera beaucoup pour moi d'être admis chez vous à cette condition , et ce sera beaucoup pour vous de me l'accorder. Quel langage de la part de ce jeune homme, autrefois si indocile, si présomptueux, si amateur de sa personne , et si adonné à son plaisir! Quel changement et quelle conversion 1

Voilà ce qu'opère, dans une âme pénitente, la douleur qui la presse, et voilà ce qu'elle doit opérer en moi. Le père du prodigue avait-il jamais rien fait pour son fils , qui puisse égaler toutes les faveurs et toutes les miséricordes dont je suis redevable à la providence de mon Dieu? Y puis-je penser, sans en avoir le ressentiment le plus tendre et le plus afTectueux, ou puis-je n'y pas penser sans être le plus méconnaissant et le plus ingrat de tous les hommes? Cette pensée d'ua Dieu si bon , et surtout d'un Dieu si bon envers moi, pour peu que je m'applique à la bien pénétrer, me touchera infailliblement le cœur, avec le secours de la grâce; et le sentiment de ma contrition, s'il est dans le degré nécessaire, ne manquera pas de produire ces trois etfels , qui sont essentiels à la pénitence.

lo De recourir promptement à Dieu, de me prosterner en sa pré-

/lC8 RETRAITE SPIRITUELLE.

sencc, do lui faire l'aveu de tous les relâchements de ma vie, de les délester de bonne foi à ses pieds, el de les pleurer amôrement. J'ai poché, mon D'ien , f ai péché contre vous {lùid.), non pas une fois, comme l'enfant prodigue contre son père, mais presque aulnnt de fois que j'ai vécu de moments. Je n'entreprends point d'entrer avec vous en de vaines justifications, ni de me couvrir de faux prétextes : mon cœur me démentirait, et les lumières de votre sagesse me confondraient. Ah l j'ai péché. Seigneur, plus encore que je ne le connais, et autant que vous le connaissez mieux que moi. Je viens tout confesser devant vous; et pour vous fléchir en ma faveur, je n'ai à vous présenter que celte confession douloureuse et que mes larmes.

2" De me mépriser moi-même, et de sentir d'autant plus mon indignité, que je suis dans une profession plus sainte. Hélas ! Dieu voulait faire de moi un religieux; mais le suis-je en effet? J'en ai le nom parmi les hommes, j'en ai les apparences; mais en ai-je le fond? Chose étrange! ce nom de religieux que je porte, devait m'ôtre un sujet de gloire, et c'est pour moi un sujet de confusion. Car de quoi dois-je plus rougir, que de passer pour religieux el de ne l'être pas? Ai-je lieu de m'étonner après cela, Seigneur, que vous ne me favorisiez pas de ces grâces spéciales et de ces communications divines dont vous gralitiez tant de parfaits religieux? Ce sont proprement vos enfants, parce qu'ils vous honorent et qu'ils vous servent comme un père, et c'est aux enfants qu'est réservé le pain des enfants : je ne puis ni le demander, ni l'attendre.

3° De me condamner à tout ce qu'il y a, dans la vie religieuse, de plu? pénible, de plus austère, et de m'y assujettir: ne voulant m'épargner en rien, et ne souhaitant point de l'être; acceptant tous les dégoûts et toutes les répugnances que je pourrai avoir à supporter dans mon retour; agréant que Dieu me laisse éprouver toute la pesanteur du fardeau, sans me l'adoucir. N'est-ce pas assez, mon Dieu, que vous ne me rejetiez pas de voire maison? Du reste, je n'y ai pas vécu comme un fils docile et obéissant : il est juste que vous m'y traitiez comme un mercenaire et un esclave. C'est ainsi que pense une âme contrite; c'est ainsi qu'elle agit; et c'est ainsi que je dois penser moi-môme , que je dois parler et agir.

Troisième point. Malgré tout ce que le prodigue avait projeté de dire à son père, el de faire en sa présence , il pouvait craindre de n'en être pas écouté. Plus il se reconnaissait criminel , moins il avait lieu d'espérer un favorable accueil; et le désordre de sa conduite devait naturellement lui inspirer de la défiance. Mais il se souvint qu'il retournait à un père, et qu'un père est toujours père , et ne peut oublier ce qu'il est. Aussi, dans la résolution qu'il prit, et dans le dessein qu'il forma de son retour, il ne dit pas : J'irai à mon maître, ni, à mon juge, mais, à mon père. Ce nom de père le rassura; el la conliance, prenant le dessus, elle bannit de son cœur toute crainte, el ne lui permit plus de délibérer.

Soutenu donc d'une confiance si ferme el si solidement fondée, il pcirl, il marche, il arrive, il approche de son père, qui lui fait bien éprouvEr sur l'heure qu'il ne s'était pas trompé dans l'esp&raace

qu'il avait conçue : car r]ii moment que le père aperçoit son fils, il va au devant de lui, il l'embrasse et lui donne le baiser de paix; il l'introduit tout de nouveau dans sa maison , et, sans éclater en des reproches amers sur le passé, il assemble toute sa famille pour leur témoigner sa joie et pour leur en faire part. Ce n'est point encore assez ; bien loin de traiter en mercenaire et en esclave ce dissipateur et ce prodigue, qui s'était réduit, par ses dépenses excessives, dans un état si misérable et si pauvre, il veut qu'on le revote d'une robe neuve, qu'on tue pour lui le veau gras, qu'on prépare un grand souper, et qu'on l'accompagne d'une agréable symphonie, afin qu'il ne manque rien à celle fête. Pourquoi tout cela? ah ! s'écrie ce père si bon et si tendre, c'est que mon fils était mort et que le voilà ressuscité; c'est qu'il était perdu, et que je l'ai heureusement retrouvé.

Or, il en est de même à l'égard d'un pécheur qui revient à Dieu , et que Dieu reçoit. 11 en sera de même à mon égard ; et dès que j'irai a Dieu dans le sentiment d'une vraie componclion, et que je m'humilierai devant lui dans la vue de mes ingratitudes et de mes infidélités, je le trouverai encore mieux disposé en ma faveur, que le père de l'enfant prodigue ne l'était en faveur de son fils. Il est vrai que, selon les règles de sa justice, il pourrait me rejeter, et que, si je n'avais point d'autre fonds sur quoi je pusse compter que mes œuvres et que ma vie, il aurait droit de me renoncer pour toujours et de me refuser tout accès auprès de lui; mais j'ai toute sa miséricorde pour garant de ma confiance, et en môme temps que je penserai à satisfaire moi-même sa justice, je puis me répondre de celle miséricorde sans mesure, qui ne demande qu'à se répandre et qu'à s'exercer.

Je ne dois donc point écouler les craintes et les défiances que la nature m'inspire, et par où les ennemis de mon salut et de ma perfection tâchent de me retenir. Je ne dois point m'étonner de toutes les difficultés que je prévois, et de toutes les répugnances que je sens à les combattre et à les vaincre : fussent-elles mille fois encore plus grandes, la péniience me doit mettre dans'une ferme disposition d'endurer tout; mais, du moment que je m'y serai bien établi, et que, dans cet esprit, je ferai les premiers pas pour aller à Dieu, l'expérience me détrompera bientôt des fausses idées qui me troublaient, et des vaines alarmes que me causai l la vue de mes faiblesses et de mes égarements. Au lieu de trouver un Dieu sévère et inexorable, je trouverai un Dieu plein de bonté et de tendresse pour moi. Il n'oublie pas même ceux qui le fuient; que fera-t-il pour ceux qui le cherchent?

Ainsi, tout ollensé qu'il peut être, et quelque sujet qu'il pui.'^se avoir de me bannir de sa présence, voici néanmoins ce que j'ose me promettre de sa part : 1" c'est qu'il viendra lui-même au devant de moi , i)Our m'aphmir le chemin , et pour me faciliter vers lui le retour que je médite; 2" c'est qu'il m'accordera une prompte rémission de toutes mes fautes, et qu'il se relàehera inliniment de la sati.'faclion qui lui en est due; 3"^ c'est qu'il me secondera par des grâces toujours nouvelles dans tous les elTorts que j'aurai à faire , soit pour me relever, soit pour me soutenir, et pour persévérer ;

4° c'est que , non content de me voir rcnli'6 dans la voie de mes observances, il s'appliquera à m'y avancer et à m'y perfectionner : de sorte qu'il ne tiendra qu'à moi de regagner tout ce que j'ai perdu, et de parvenir au rang des âmes les plus parfaites. D'autres que moi, après avoir comme moi vécu dans le relâchement, sont ensuite devenus des modèles de régularité , et des saints; 5° c'est qu'au milieu de tout cela, sans que je lui demande ses consolations divines, ni que j'y prétende, il les répandra sur moi avec une espèce de profusion, et qu'il saura bien me dédommager des victoires que je remporterai pour lui, et des sacrifices que je lui ferai. Que me faut-il davantage, et puis-je encore balancer un moment sur le parti que je dois prendre?

Conclusion. Père des miséricordes, Dieu d'espérance et de paix, Seigneur, so^ez béni de la sainte résolution que votre grâce m'a inspirée, et daignez, par cette môme grâce, m'y confirmer. Je reviens à vous, et me voilà à vos pieds confus et humilié, mais rassuré par vous-même et comptant sur votre bonté toute paternelle. Car c'est vous-même, ô mon Dieu! qui m'avez fait entendre votre voix pour me rappeler : ai-je à craindre que vous me fermiez votre sein pour ne me pas recevoir?

Que vous dirai-je, Seigneur, et par où puis-je vous fléchir? ou plutôt, qu'ai-je autre chose à faire pour cela, que de rallumer tout mon zèle pour vous, et de recommencer tout de nouveau à vous servir? Ce ne sont point des paroles que vous voulez , ce sont des effets. Mais après tout, Seigneur, quoi que je fasse, ce ne serait rien encore, si vous me traitiez selon toute la sévérité de vos jugements. Qu'est-ce qu'im homme, pour répondre à un Dieu (Job. 9), et pour entrer en compte avec lui? Ah! mon Dieu, toute ma ressource, c'est votre cœur, ce cœur de Père. Malheur à quiconque voudrait m'ôter là-dessus ma conQance : ce serait m'éloigner de vous pour jamais !

Je la conserverai donc précieusement, cette confiance qui vous a ramené tant d'âmes, et je m'y laisserai conduire. Bien loin de me rendre moins vigilant et moins attentif sur mes devoirs, elle me les fera pratiquer avec beaucoup plus de ferveur, parce que je les pratiquerai par reconnaissance et par amour. Bien loin de flatter ma délicatesse, et de me tenir lieu de prétexte pour m'épargner les rigueurs d'une vie pénitente, plus elle vous représentera à moi comme un Dieu propice et miséricordieux , plus elle me fera comprendre mon injustice envers vous, et la grièveté de mes offenses; et par là même, plus elle m'animera à les réparer et à vous venger de moi-même par toutes les austérités de la mortification religieuse. Vous agréerez sur cela. Seigneur, mes faibles efforts, et vous les seconderez; vous aurez égard à ma bonne volonté, et à la droiture de mes intentions. Le retour sera réciproque de vous à moi, et de moi à vous; la réconciliation sera parf;iite, et, par votre secours tout-puissant, elle durera dans tous les siècles des siècles.

DEUXIEME MEIDITATION.

Du règne de Jésus-Christ dans l'âme religieuse.

Tollite jugum meum super vos, et invenielis requiem animabus tesiris,

Prenei sur vous mon joug , et vous trouverez le repos de vos âmes.

(Matth., ch. 11.)

PREMIER POINT. Il ne sufûl pas , en retournant à Dieu , que je travaille à détruire dans moi la sensualité et l'amour-propre , qui ont été les principes de tous mes relâchements ; il faut encore que j'y fasse régner Jésus-Christ , ou plutôt, c'est en établissant par la* grâce le règne de Jésus-Christ dans mon cœur, que j'y détruirai l'empire des sens et l'amour de moi-même.

Ce règne de Jésus-Christ est tout intérieur : il consiste à bannir de mon âme tout autre esprit que celui de Jésus-Christ; à ne juger de rien que selon les maximes de Jésus-Christ; à n'aimer rien que selon les sentiments de Jésus-Christ; à faire vivre en moi, par une pratique constante et habituelle, toutes les vertus de Jésus-Christ : tellement que ce soit Jésus-Christ qui me gouverne en tout, qui me règle en tout, qui me fasse tout entreprendre et tout accomplir.

Ce règne de Jésus-Christ n'est point de ce monde : c'est-à-dire, que ce n'est point un règne où Jésus-Christ , comme les autres rois, se montre dans la pompe et dans l'éclat, ni où, par la puissance des armes, il cherche à étendre ses conquêtes et à s'acquérir des sujets. Au contraire, il ne se fait voir que dans les états les plus pauvres, les plus obscurs, les plus humiliants ; et s'il remporte des victoires, c'est par l'attrait de ces mêmes états où il s'est abaissé et où il a voulu se réduire. Une àme touchée de le voir marcher devant elle, comme son chef, et de lui voir prendre la route la plus épineuse et la plus étroite , se sent excitée à le suivre : elle se livre à lui tout entière , et s'abandonne sans réserve à sa conduite ; par quelque voie qu'il lui plaise de l'appeler, elle y entre généreusement, elle s'y attache inviolablement, elle ypersévère et elle y avance constamment; ses exemples sont des ordres pour elle, et elle aurait honte qu'il y eût une difficulté qui l'arrêtât , lorsque son divin Maître les veut éprouver toutes, et qu'il lui apprend à les surmonter. Allons, dit-elle, comme saint Thomas, et mourons avec lui (Joan. 11). L'esclave n'est point au-dessus de son souverain Seigneur (Matth. 10), ni la créature au-dessus de son Dieu. C'est donc lui qui la mène; lui qui lui donne, à chaque pas qu'elle fait, l'impression et le mouvement; lui qui la détermine, qui l'encourage et qui la soutient : c'est une soumission sans réserve, et la dépendance est parfaite.

Voilà à quoi notre Sauveur nous invite, quand il nous dit : Prenez sur vous mon joug , et portez-le (Maltli. H). Il adresse cette invitation à tous les chrétiens en général , mais en particulier aux religieux ; car elle regarde diversement les uns et les autres. S'il exige des chrétiens qu'ils se chargent de son joug, ce n'est, dans la rigueur de la lettre , que par rapport aux préceptes de sa loi ;

mais ce qu'il exige des religieux va jusqiics aux conseils et à la plus sublime perfection. Du reste , il veut que ce soit nou?-mômes qui nous soumetlioiis à ce joug du Seigneur; et en nous donnant la glace de la vocation religieuse, il ne nous a pas dit : Recevez mon joug que je vous impose; mais : Prenez-le et mettez-le vous-mêmes sur vous. Il ne lui serait point as?ez glorieux de nous entraîner par violence après lui : il demande à régner par amour, et non par force ni par contrainte.

Est-ce ainsi qu'il règne sur moi et dans moi ?Veux-je en effet ne me conduire désormais que par lui et que selon lui? Le veux-je, dis-je, en effet? car, jusqu'à présent, je ne Tai voulu qu'en apparence. Depuis tant d'années , ce qui m'a conduit, ce sont les désirs de mon cœur, auxquels je n'ai jamais eu le courage de résister, et que j'ai, au contraire, toujours cherché à satisfaire; ce sont mes inclinations naturelles, que je n'ai jamais pu me résoudre à comballre, et au gré desquelles j'ai toujours vécu ; ce sont mes sens que j'ai flattés et que j'ai écoulés, sans jamais les contredire ni les mortifier dans les moindres choses; c'est le monde, dont je n'ai point quitté l'es-prit en quittant ses biens, et dont, peut-être, j'ai conservé, sous un saint habit, les sentiments les plus profanes, pour ne pas dire les plus criminels; ce sont mes vues particulières, soit de vaine gloire et d'ambition, soit d'intérêt propre et de recherche de moi-même : car tout cela n'est que trop ordinaire jusque dans la religion ; et, quoique les objets y soient différents, ce sont néanmoins les mômes passions. Voilà l'esclavage où j'ai passé une grande partie de ma vie; voilà les maîtres à qui j'ai obéi; et dois-je être surpris que, sous de tels maîtres, je sois tombé en de si déplorables égarements?

Or, n'est-il pas temps de faire place à Jésus-Christ, et de l'établir dans mon âme, comme dans son royaume, pour la posséder et pour y dominer? Est-il un meilleur maître? en est-il un plus sage et un plus éclairé? il est la sagesse même de Dieu ^ et il a les ^paroles de la vie éternelle (i. Cor. 1). Que me demande-t-il que de saint, que de raisonnable, que de conforme à la plus droite justice et à l'équité, que d'utile et de salutaire pour moi ? Mais surtout , que me demande-t-il qu'il n'ait pratiqué avant moi? Ne serait-ce pas une indignité que la condition me parût trop dure, d'aller après mon Sauveur, de me joindre à lui , d'agir avec lui et sous lui , d'aimer ce qu'il a aimé, et de faire ce qu'il a fait?

Deuxième point. Il m'est d'autant moins permis de me soustraire à ce règne de Jésus-Christ dans moi, qu'il est plus solidement établi et mieux fondé. Le seul christianisme nous soumet tous au joug de cet Homme-Dieu, notre législateur et notre maître. Etre chrétiens, ou plutôt se dire chrétiens, et ne vouloir pas se laisser conduire par Jésus-Christ; ne vouloir pas entrer d;ins la voie qu'il nous a tracée, et recevoir de lui l'ordre qui doit diriger to-ilcs nos actions et régler toutes nos démarches, c'est une contradiction.

Pourquoi, dans notre baptême, avons-nous renoncé au démon, à la chair, au monde et à ses pompes? IS'a-ce pas été pour faire entendre que nous ne voulions point nous assujettir à leur empire,

ni nous asservir sous une honteuse domination? Pourquoi avonsnous été on même temps marqués du sceau et du caractère de Jésus-Christ, n'a-ce pas été pour nous revêtir de ses livrées, et pour reconnaître, à la lace des autels, par une profession solennelle, que nous lui appartenions et que nous lui étions spécialement dévoués? Qu'est-ce que sou Evangile? n'est-ce pas sa loi? et pourquoi l'avons-nous embrassée, celte loi , si ce n'est pour dépendre du souverain Seigneur, qui nous l'a imposée? Enfin, c'est la foi même qui nous enseigne que nous sommes 1rs membres de Jésus- Christ, et qu'il est notre chef; que nois sommes son troupeau , et qu'il est notre pasteur; que nous sommes son Eglise, et qu'il est notre ponlife; que nous sommes son peuple, sa conquête, le prix de son sang, et que, nous ayant achetés de son sang, il s'est acquis un droit incontestable sur nous. Quand donc je n'aurais égard qu'à ces raisons communes et générales, je ne puis jamais , sans injustice , me départir de l'attachement inviolable et de l'entière obéissance que je dois à ce divin Sauveur; c'est à lui de parler et à moi de l'écouter. Or, il parle en effet , il ordonne ; l'Evangile qu'il a prêché subsiste toujours, et c'est sa parole, ce sont ses commandements et ses ordonnances : refuser de m'y conformer, ne serait-ce pas une révolte, ne serait-ce pas en quelque sorte renoncer à mon baptême, ne serait-ce pas tomber dans une espèce d'apostasie?

Ce serait plus encore par rapport à moi , puisque j'ai un engagement particulier qui me lie à Jésus-Christ, et qui lui donne uu nouveau droit sur toute ma personne : c'est la qualité de religieux. Qu'ai-je fait en me consacrant à la religion ? je me suis hautement et singulièrement déclaré disciple de Jésus-Christ, son imitateur en tout , et son sujet, prêt à tout abandonner, à tout faire et à tout souffrir pour son service; j'ai considéré l'état religieux comme une sainte milice où je m'enrôlais pour combattre sous l'étendard do Jésus-Christ, et pour agir sous ses ordres, comme un soldat agit sous ceux de son général. C'est pour cela que je me suis uni à lui par trois vœux , qui sont désormais trois liens indissolubles. Par ces trois vœux, je l'ai mis dans une pleine possessron de moi-même, et je lui en ai fait un don absolu et irrévocable. Je lui ai sacriliô tous les biens du monde par le vœu de pauvreté; je lui ai soumis tous mes sens par le vœu de chasteté ; par le vœd d'obéissance, je me suis dépouillé pour lui de ma propre volonté. Tellement qu'il ne me reste rien qui ne soit à lui , et qu'il n'ait en sa disposition. Or, après m'ôtre engagé de la sorte, puis-je me rétracter? et ne serais-je pas un parjure ; si je venais à lui manquer de fidélité après des serments si juridiques et si authentiques?

De quelque manière donc qu'il dispose de moi, soit qu'il m'élève, ou qu'il m abaisse; soit qu'il me console , ou qu'il m'aiïlige; soit qu'il me destine à cette place, ou à telle autre; soit même, à l'égard de lùmc et des voies intérieures, qu'il me fasse marcher dans les ténèbres ou dans la lumière, dans les peines et les ursolations, ou dans l'abondance des douceurs célestes : à tout cela, qu'ai-je à dire autre chose, sinon qu'il est le maître , et que je suis entre ses mains. Oui, il est le maître : il est le mien , et je n'en veux point d'autre. Je l'ai choisi , et à Dieu ne plaise que je m'en

détache jamais. S'il n'a pas eu jusqu'à présent dans mon cœur toute la place qu'il y devait occuper, je la lui rends tout entière; je veux qu'il y règne seul , et qu'il y exerce tout son pouvoir; je ne veux plus rien estimer que selon son estime, plus rien désirer que selon ses inclinations, plus rien rechercher que ce qu'il a recherché luimême. Tout ce qu'il méprise, je le veux mépriser comme lui; et tout ce qu'il condamne, je veux comme lui le condamner. C'est ainsi que je lui garderai la foi que je lui ai jurée, et qui doit être éternelle.

Troisième point. Ce n'est point, comme le monde se le figure, un fardeau pesant, ni un joug difficile à porter, que le règne de Jésus-Christ dans une âme religieuse. A n'en croire que les apparences, il semble que ce soit une dure servitude; mais, dès qu'on vient à en faire l'épreuve , on y goûte la plus heureuse liberté, qui est celle des enfants de Dieu, et l'on y jouit du repos le plus inaltérable. Non pas que ce ne soit toujours un fardeau et un joug; mais c'est le joug du Seigneur, auquel nous nous sommes voués : c'est son fardeau ; et , selon le témoignage qu'il en a rendu lui-même, son fardeau est léger, et son joug est doux (Matth. il).

Aussi ce maître si libéral nous a-t-il promis un double centuple, c'est-à-dire, une double félicité : l'une, présente et pour cette vie même; l'autre, future et pour l'éternité bienheureuse. Car c'est ainsi qu'il s'en est expliqué dans les termes les plus formels : Quiconque aura tout quitté pour moi, père, mère ^ frères , sœurs , maison, héritage, en recevra le centuple, dès maintenant, et ensuite possédera la vie éternelle {^\-M\\. 10). Il ne dit pas seulement que nous recevrons ce centuple après la mort, mais que nous le recevrons dès mainteyiant. Le dégagement du cœur, l'affranchissement de tous les soins de la vie, le témoignage d'une bonne conscience, la paix intérieure, les impressions secrètes de l'Esprit de Dieu, qui se communique à l'âme religieuse et qui la remplit d'une joie toute pure et toute céleste ; cela seul vaut mieux que tout ce que nous avons quitté dans le monde, et que tout ce que nous y aurions pu posséder.

J'en puis bien juger par moi-môme. Quelque imparfait que je sois, il y a eu de temps en temps des jours de grâce et de ferveur où, plus fidèle à mes devoirs et à toutes mes observances, je vivais plus régulièrement , et j'accomplissais avec plus de zèle et plus d'ardeur les obligations de mon état. Or, n'étais-je pas alors beaucoup plus content? Trouvais-je le joug de Jésus-Christ trop fatigant pour moi , et ne sentais-je pas au contraire, à le porter, une certaine douceur, qui me dédommageait pleinement des violences qu'il fallait me faire? Je m'estimais heureux , et je l'étais en effet; mais quand ai-je cessé de l'être? C'est lorsque je me suis relâché, et que, me laissant entraîner par ma faiblesse naturelle , je me suis en quelque sorte soustrait à la conduite et à l'empire du maître qui me gouvernait. Mes passions se sont réveillées, mes inclinations ont pris le dessus , je les ai suivies; et n'ai-je pas mille fois éprouvé , qu'il m'eût été sans comparaison plus doux et plus avantageux de suivre constamment les voies de mon Sauveur, et de ne m'écarter

jamais de la sainte règle qu'il m'a prescrite , et des exemples qu'il m'a donnés?

Si donc je veux retrouver C3 centuple, ou ce bonheur de la vie présente, que j'ai perdu tant de fois par ma faute, je dois le chercher auprès de Jésus-Christ. C'est-à-dire, que je dois tout de nouveau rao dévouer à Jésus-Christ, que je lui dois soumettre toutes mes puissances, toutes mes vues, toutes mes œuvres : en sorte qu'il soit comme l'âme de mon âme , et que je ne vive plus que par lui et qu'en lui. Vie d'autant plus précieuse , que c'est le gage certain d'une autre vie et d'un autre centuple qui en doit être l'éternelle récompense. Car, si Jésus-Christ m'appelle à sa suite, et s'il veut que je le fasse dès à présent régner dans mon cœur, c'est aGn de me faire un'^our régner avec lui et de me rendre participant de sa gloire. Les rois de la terre élèvent leurs favoris et récompensent la fidélité de leurs sujets; mais non pas jusqu'à leur faire part de leur royaume. Ce n'est qu'en servant ce Seigneur des seigneurs et ce Roi du ciel , qu'on obtient une couronne et une couronne d'immortalité. Quand je n'aurais rien à espérer de lui en ce monde, ne serait-ce pas assez de cette couronne immortelle pour payer abondamment tous mes services?

Conclusion. Venez, Seigneur, venez prendre possession d'une âme, qui vous appartient par tant de titres, et qui vous est encore plus acquise que jamais par le don qu'elle vous fait d'elle-même. Rentrez dans un cœur où vous devez seul régner, et bannissez-en tout ce qui m'éloignait de vous et qui vous éloignait de moi. Vous êtes un Dieu jaloux , vous ne voulez point de partage, et vous m'avez déclaré dans votre Evangile que je ne pouvais être à deux maîtres. Quel autre puis-je choisir que vous, et à quel autre ne dois-je pas renoncer pour vous?

Ainsi l'ai-je voulu. Seigneur, lorsque je me suis retiré dans votre sainte maison, qui est proprement votre royaume sur la terre, et que j'ai commencé à porter vos livrées en portant l'habit religieux. Que ce sentiment n'a-t-il été plus ferme et plus durable! Mais il est encore temps de le renouveler et de le reprendre. Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu (Joan. '20) : c'est l'hommage que vous rendit un de vos apôtres en revenant de son infidélité, et c'est celui que je vous rends dans une humble confusion et un repentir véritable ae mes égarements passés. Commandez : me voici prêt à tout pour vous obéir. En quelque état que vous vous présentiez à moi , soit dans la splendeur de votre gloire, ou dans l'humiliation de votre croix; et quelque route qu'il vous plaise de me faire tenir avec vous et après vous, vous me trouverez toujours également soumis, et toujours disposé à marcher. Vous m'appellerez, et je vous répondrai; vous m'inspirerez, et j'agirai; vous me ferez entendre vos divines volontés, et je m'y conformerai. Tout cela par amour; car vous êtes un Dieu d'amour, et c'est par amour que vous régnez dans les âmes fidèles, et que vous y exercez votre plus puissante domination.

/i76 RETRAITE SPIRITUELLE.

TROISIEIkIE MlEDITATIOlSr.

De l'humilité de Jésus-Christ dans l'Incarnation.

Semelipsum exinanivit.

Il s'est anéanti lui-même. (Pnu., cb. 2.)

PREMIER POINT. C'est UQ mystère incompréhensible, à l'esprit liumain, que le mystère de l'incarnation; et il n'y avait que l'esprit de Dieu qui put nous en donner une juste idée;, ni Ijicn l'exprimer. Or, il l'a fait dans cette seule parole, qui comprend tout le fond et toutes les merveilles de ce mystère adorable : Dieu s'est anéanti (Philip. 2). Voilà le grand secret, caché dans Dieu durant toute l'éternité, et révélé dans le temps.

Qu'est-ce que l'incarnation du Verbe? c'est l'anéantissement d'un Dieu : cela dit tout. 11 s'est anéanti, ce Dieu de majesté, comment? parce qu'étant Dieu , il s'est fait homme ; et que, de l'homme à Dieu , qui est le souverain être, ou de Dieu à l'homme , qui n'est qu'un néant, il y a une dislance infinie. Après cela, je ne vois plus rien qui m'étonne dans tous les autres mystères de la vie de Jésus- Christ. Car, qu'un Dieu fait homme embrasse la pauvrelô, les mépris, les soulTrances, la croix, ce .^ont les suites, et comme les engagements de l'humanité dont il s'est révolu. Mais qu'un Dieu, tout Dieu qu'il est, ait voulu se faire homme, c'est à quoi il n'a pu être porté que par un excès damour, et à quoi il na pu avoir d'autre engagement qu'une charité sans bornes. Si un homme se réduisait à l'état d'un vil insecte, à l'état d'une fourmi, on dirait qu'il s'est détruit lui-même et qu'il s'est mis dans une espèce d'anéantissement; mais que serait-ce là néanmoins, en comparaison d'un Dieu incarné? Car enfin, entre un homme et le plus petit insecte, il y a toujours quelque proportion ; au lieu qu'il n'y en eut jamais , et que jamais il n'y en aura entre l'homme et Dieu.

Encore l'Ecriture ne se contente-t-elle pas de nous apprendre que ce fils unique de Dieu s'est fait homme; mais elle se sert d'un lerme qui nous donne à connaître qu'il a choisi dans l'homme ce qu'il y a de plus grossier et de plus terrestre, qui est la chair : Le Verbe s'est fait chair (Joan. 1). Celte chair si méprisable, celle chair sujette à tant de misères, cette chair qui nous est commune avec les bêles, il se l'est associée et rendue commune avec nous. .Mais ne devait-il pas au moins, en se faisant homme, se faire d'abord homme parlait, c'est-à-dire, se délivrer des faiblesses de l'enfance, el venir tout à coup au monde tel que fut formé le premier homme? Non ■ il a voulu être conçu dans les entrailles d'une vier.iie, il a voulu demeurer neuf mois dans le sein de sa mère comme les autres enfants, il a voulu naître enfant comme eux, et i^'assujellir à toutes les humiliations el à toi tes les infirmUés de ce! âge.

Ce n'est pas tout : car, quoiqu'il se fit eni'ant, il |)Ouvait du reste se l'aire monarque, indépendanl, souverain. Il le pouvait; mais c'est ce qu'il n'a pas voulu, 11 a voulu dépendre; et, qui plus est, il a voulu se faire esclave (Philip. 2). H est vrai , selon le lémoi-

gnage et l'exprcspion de l'Apôtre, qu'il n'en a pris que la forme (Ibid.), et que, sous celte forme d'eFclave, il était roi en effet, et roi de l'univers; mais c'est cela môme qui doit bien nous surprendre, que lui, qui était le Maître et le Roi du mnnde entier, il se soit abaissé jusqu'à la forme d'un esclave, pour s'humilier davantage et pour s'anéantir. 0 abaissements, ô anéantissements de raon Uieu , que vous ôtes inconcevables!

Mais ne dois-je pas ajouter, pour ma confusion , qu'une chose est presque aussi difficile à concevoir et à croire : c'est qu'à la vue de ces abaissements d'un Dieu , je nourrisse dans mon cœur un orgueil qui ne se fait que trop sentir à moi , et qui ne se fait môme que trop sentir aux autres dans les rencontres? Puis-je soutenir la moindre humiliation qui m'arrive? puis-je supporter la moindre parole qui me blesse? pui^-jo recevoir avec docilité et sans aigreur le moindre avis que me -donnent ceux que Dieu a chargés de ma conduite? combien suis-je délicat à la plus légère répréhension? combien suis-je jaloux de certaines préférences et de certaines distinctions? combien y suis-je sensible, soit lorsqu'on me les refuse, ou lorsqu'elles me sont accordées! Bien loin de vouloir descendre , comme mon Sauveur, je voudrais toujours monter, et de degré en degré, il n'y a rien dans mon état où je ne voulusse parvenir. Terre et cendre ^ pourquoi vous enorgueillissez-vous, et de quoi (Eccli. 10)? Ce reproche du Saint-Esprit convient à tout homme, puisque tout homme, de son fonds , n'est qu'un sujet de mépris. Il convient encore plus à tout chrétien , puisque tout chrétien , par le caractère de sa foi , adore un Dieu anéanti. Mais à combien plus forte raison me convient-il, à moi religieux; à moi, spécialeme-nt obligé, comme religieux, de prendre tous les sentiments de Jésus-Christ? Hélas! sous un saint habit et sous un vêtement d'humilité, j'ai peut-être plus d'orgueil et plus d'envie de m'élever que je n'en aurais eu dans le monde. N'est-ce pas démentir ma profession? n'est-ce pas me démentir moi-môme?

Deuxième point. En môme temps que le Verbe divin s'est humilié si profondément et jusqu'à s'anéantir, c'est de ce néant même où l'humilité l'a réduit, que Dieu a tiré sa plus grande gloire; et c'est par là que le Fils unique de Dieu , en réparant la gloire de son Père , a tout à la fois opéré le salut de l'homme. Combien de mérites, combien d'effets merveilleux de grâce et de sainteté ce néant a-t-il produit? car c'est là-dessus qu'est fondée toute notre justification , et c'est ce qui nous a enrichis de tous les dons célestes et de tous les trésors de la miséricorde du Seigneur. De sorte que ce néant a été plus glorieux à Dieu, plus salutaire aux hommes, plus fécond dans ses fruits sacrés et ses admirables opérations, que tous les autres états de splendeur et de majesté où le Sauveur a paru, et où il eût pu paraître. 0 puissance infinie du Très-Haut! ô abîme de sagesse! que vous êtes impénétrable, Seigneur, dans vos conseils, et que vous y êtes adorable! Sur Thumiliation la plus étonnante, vous savez établir votre plus sublime grandeur, et dans le plus prodigieux abaissement, vous trouvez de quoi vous élever, eft de quoi nous sauver et nous sanctiûer.

Voilà quel est, par rapport à moi-môme et avec une juste proportion, la vertu et le pouvoir de l'humilité. Quels que soient sur moi les desseins de Dieu, je dois ôlre persuadé qu'il ne fera jamais rien de grand dans moi, qui n'ait le néant de mon humilité pour principe et pour fondement. Dés que je voudrai être quelque chose, je ne serai rien ; et du moment que je consentirai à ii'ôlie rien , je deviendrai devant Dieu capable de tout. Voilà par quelle voie les saints sont parvenus à une si haute perfection , et voilà par où j'y puis parvenir comme eux. Sans l'humilité, point de véritable vertu, point d'oeuvres vraiment saintes ; car, dans toutes nos œuvres et dans toutes nos vertus, il faut bien distinguer le corps, et l'esprit : le corps, qui est la substance des choses que nous faisons; et l'esprit, qui est la vue intérieure que nous nous proposons en les faisant. Or, c'est cet esprit qui vivifie nos œuvres, et qui anime nos vertus : dès-là donc qu'il vient à manquer, ou qu'il est infecté et gâté par l'orgueil, les œuvres les plus apparentes ne sont plus que des œuvres mortes, et les plus spécieuses vertus n'ont plus qu'une \aine lueur qui brille à nos yeux et qui nous éblouit , mais qui s'éclipse et qui disparaît aux yeux de Dieu.

El en effet, de guel prix peut être auprès de lui ce que je ne fais pas pour lui , mais ce que je fais pour satisfaire ma vanité, pour m'attirer l'estime des créatures, pour avoir, dans la communauté ou dans tout l'ordre dont je suis membre , une certaine considération? Quand même je ne m'y cherchais pas si expressément moimême et que je croyais y chercher véritablement Dieu, ne serait-ce pas non-seulement en rabaisser et en diminuer, mais en détruire toute la valeur, que d'en partager avec lui la gloire? En m'arrôtant à certains éloges qui me flattent, à certains retours sur moi-même, et à certaines complaisances d'autant plus dangereuses qu'elles sont subtiles et que souvent elles se trouvent couvertes du voile de 1 humilité, Dieu perce ce voile, il voit le fond de notre cœur; et d'ailleurs il est si jaloux de sa gloire, qu'il nous défend d'y toucher jamais et de lui en dérober la moindre partie. Il veut une gloire toute pure , et c'est l'altérer que d'y mêler la nôtre en quelque manière que ce soit.

Aussi voyons-nous qu'il a toujours fait choix des âmes les plus humbles , ou pour les porter à des degrés de sainteté extraordinaires , ou pour les employer à ses plus grands ouvrages. Ce fut la plus humble des vierges qu'il éleva jusqu'à la maternité divine ; ce fut par de pauvres pécheurs qu'il convertit toute la terre , et qu'il y répandit son Eglise. Il n'a choisi pour cela , dit saint Paul , ni les sages, ni les puissants , ni les nobles du siècle (i. Cor. lOj ; parce gu'ils sont communément orgueilleux et pleins d'eux-mêmes; mais il a pris ce qu'il y avait de plus faible pour confondre les forts ; il a pris ce qu'il y avait de moins noble et de plus méprisable , les choses mêmes qui ne sont point , pour renverser celles qui sont. Et par (juelle raison en a-t-il ainsi usé? Afin que nul homme n'ait de quoi se glorifier devant lui.

Au contraire , quels jugements a-t-il exercés contre des âmes présomptueuses qui se sont laissées enfler de leurs prétendus mérites? Nous n'en avons que trop d'exemples dans des solitaires , dans des

religieux , en des hommes qui passaient pour des saints et qui l'étaient du reste ; mais dont il a permis des chutes malheureuses , pour les punir de leur orgueil. Si Dieu ne m'a pas encore puni avec tant d'éclat, ni avec tant de sévérité, n'est-ce pas pour moi un mal assez déplorable, que tout ce que je puis avoir pratiqué jusqu'ici dans la religion de plus pénible et de plus saint en soi , ail peutêtre été perdu, parce qu'une secrète envie de paraître s'y est glissée, et qu'elle y a eu la meilleure part? que sera-ce à la lin de mes jours, si, comblé d'années et consumé de travaux , je me trouve néanmoins les mains vides et que j'aie le malheur alors qu'une fausse et vaine gloire m'ait tout enlevé ?

Troisième point. Dans ce mystère d'un Dieu incarné , nous avons contracté avec lui une alliance toute particulière; alliance en vertu de laquelle nous sommes les frères de Jésus-Christ, et Jésus-Christ est notre frère . Non-seulement même , par cette alliance , nous devenons ses frères, mais nous sommes ses membres, et nous ne faisons plus avec ce Dieu-Homme qu'un même corps ; le nœud qui forme entre lui et nous une union si parfaite, c'est l'état d'humiliation et d'anéantissement où il a bien voulu descendre pour nous. S'il ne fût point sorti de sa gloire , et qu'il eût refusé de prendre une chair semblable à la nôtre, ce serait toujours notre Dieu, et nous serions toujours ses créatures; mais nous n'aurions jamais eu l'avantage de lui être liés comme frères, ni comme membres. Nous ne lui appartenons donc de si près que parce qu'il est venu à nous, et qu'il s'est fait petit comme nous.

De là, combien nous doivent être chers ses abaissements, puisqu'ils nous ont ainsi élevés, et qu'ils nous ont été si salutaires? Or, n'esl-il pas étrange que nous y soyons néanmoins si opposés, et que, dans la pratique, nous y voulions avoir aucune part? Quand il ne s'agit que de les adorer dans la personne de Jésus-Christ, et de m'en expliquer en des termes et avec des sentiments d'admiration, j'use sur cela des expressions les plus vives et les plus touchantes. Quand il n'est question que de les méditer et de m'en entretenir intérieurement dans la prière, j'y trouve du goût, et j'en suis même attendri quelquefois jusqu'aux larmes. Mais qu'il se présente une occasion de les imiter et d'y participer, c'est là que toute l'onction que j'y trouvais s'évanouit , et que toute l'ardeur de mon zèle vient à s'éteindre. Un mépris, fût-ce le plus léger, et ne fût-il , comme il arrive souvent , qu'imaginaire , suffit pour me serrer le cœur et pour me remplir d'amertume. Ou j'éclate avec chaleur, ou si je dissimule mon chagrin , j'en suis continuellement occupé, et je le porte partout.

Est-ce là l'honneur et la reconnaissance que je dois à un Dieu si profondément humilié pour moi? Aûn de m'égaler en quelque sorte a lui, il n'a pas dédaigné de me ressembler dans toutes mes infirmités et toutes mes misères; et il n'est rien dont j'aie plus d'horreur que de lui ressembler en cela même qui l'a approché de moi, et qui m'a donné avec lui un rapport si avantageux et si glorieux l Il faut qu'il y ait de la proportion entre le chef et les membres; et quelle proportion, quelle alliance peut-il y avoir eatre son humilité

/|80 RrTTlATTE SPIRITUELLE.

et mon orgueil? Quelle indignité, disait saint Bernard, et qi.olle honle, que, sous un chef couronné d'épines, les membres vivent dans le plaisir et dans les délices 1 Je puis bien me dire de môme : Quel renversement et quelle contradiction que, sous un chef qui s'est volontairement anéanti, moi qui me reconnais pour un de ses membres, et qui dois regarder comme un insigne bonheur de l'être, je me fasse toutefois un scandale de ses anéantissements, et que je les rejette si loin de moi! N'est-ce pas le renoncer lui-même, n'estce pas m'en séparer? Or, dès que les membres ne communiquent plus avec le chef, ils n'en reçoivent plus de vertu, et ils tombent dans une mortelle défaillance. Voilà ce que j'ai à craindre. Dieu laisse une âme vaine languir dans la tiédeur, et ne se remplir que de frivoles idées qui l'amusent toute sa vie, plutôt qu'elles ne l'occupent.

Encore est-ce un bien qu'il en demeure là, et qu'il ne l'abandonne pas en des rencontres et sur des points plus essentiels. Quoi qu'il en soit, le Seigneur résiste aux superbes, et c'est aux humbles quil donne sa grâce {y^coh. 4). Sans l'humilité, point d'esprit chrétien; à plus l^orte raison , point d'esprit religieux : et par le môme principe , point de progrès dans les voies de Dieu , point de commerce ni d'union avec Dieu. Je ne l'ai que trop éprouvé : veux-je l'éprouver encore? Ou plutôt, n'y dois-je pas et n'y veux-je pas apporter un prompt remède?

Conclusion. C'est vous, Seigneur, qui me l'enseignez, ce moyen si nécessaire pour guérir les maux infinis que l'orgueil m'a causés jusqu'à présent, et pour arrêter les pernicieux etléts qu'il produit tous les jours jusque dans les plus saints étals. Le premier de tous les péchés a été l'orgueil, et c'est de cette source empoisonnée que sont venus dans la suite tant d'autres péchés. Il n'y avait que vos humiliations, Seigneur, qui pussent les réparer; et voilà pourquoi, entrant dans le monde, vous avez commencé par vous humilier.

Votre exemple est pour moi une leçon bien sensible et bien intelligible. Tout Dieu que vous êtes, vous voulez être renfermé, comme un enfant, dans le sein d'une vierge ; vous y voulez demeurer obscur et inconnu, et par là que m'apprenèz-vous autre chose, sinon que je dois moi-môme, par mon humilité , me rendre aussi petit qu'un enfant? Puis-je l'ignorer, cette excellente et divine leçon; et par quel prétexte puis-je me défendre de la pratiquer? La gloire m'est-elle plus due qu'à vous; et mon nom, sur la terre , doit-il être plus connu que le vôtre.

Ah 1 Seigneur, ces pensées me confondent, et j'y trouve toute ma condamnation. Maintenant que je les ai présentes à l'esprit, j'en suis touché, et il me semble que je serais en disposition de soutenir tous les outrages et de vivre comme le dernier des hommes; mais que ces idées passent bientôt de mon souvenir, et qu'il faut peu de chose pour les efl'acerl De toutes les vertus, il n'en est point qui s'acquière plus diiïicilement qu'une sincère humilité, ni qui engage à (îc plus grands ciïorts et à de plus grands sacrifices. Du moins, mcn lîieii, je sens là-dessus ma faiblesse, et je m'en humilie der

vant vous. Ma sensibilité est extrême, et je ne puis de moi-même la vaincre : mais aidez-moi, Seigneur; forlifu'z-moi dans le dessein que vous m'inspirez, de travailler enfin à déraciner de mon cœur ce fonds d'orgueil qui m'est si naturel, et qui se répand dans toutes mes actions et toute la conduite de ma vie.

CONSIDÉRATION

Sur l'exercice de la présence de Dieu.

DE tous les exercices de la vie chrétienne et religieuse , il n'en est point où les saints se soient plus adonnés, ni qu'ils aient plu > recommandé que celui de la présence de Dieu. 11 est important d'en bien connaître l'obligation , l'utilité et la pratique.

Premier point. L'obligation de cet exercice est fondée sur ces deux principes de foi : Dieu est partout, et Dieu voit tout. Dieu est partout : donc je lui dois partout le respect; donc je dois partout me souvenir de la prééminence de son être et de ma dépendance. En effet, il n'y a point de lieu dans l'univers qui ne soit consacré par la présence de la majesté de Dieu; et, quelque part que je me trouve, je puis dire, aussi bien que Jacob : Ce lieuest saint, etjene le savais pas (Gènes. 28); ou plutôt, je n'y pensais pas. Dieu est ici, et je l'oubliais, je n'y faisais nulle attention. Ainsi, l'exercice de la présence de Dieu est l'hommage légitime et le culte que je rends à l'immensité de Dieu. Saint Augustin se l'est figurée comme un vaste océan, où toutes les créatures sont, pour ainsi dire, abîmées dans Dieu, et pénétrées de l'essence de Dieu, sans pouvoir jamais sortir hors de lui, ni se détacher de lui, parce qu'elles lui sont présentes par la nécessité de leur être. N'est-il donc pas juste que l'homme, qui est une créature intelligente et raisonnable, se lasse un devoir de religion de lui être encore présent d'esprit et de cœur, se considérant sans cesse dans Dieu, et considérant Dieu dans soi-même, puisqu'il y a des liaisons si essentielles entre Dieu et lui?

En même temps que Dieu est partout, il voit tout, il observe tout : je dois donc, autant qu'il est en mon pouvoir, ne le perdre jamais de vue, et marcher toujours comme l'ayant pour témoin, non-seulement de mes actions, mais de mes plus secrètes intentions, ce Dieu dont la pénétration est infinie, à qui, malgré moi, je sers comme d'un continuel spectacle, et à la connaissance duquel rien ne peut se soustraire ni se dérober. Où irai- je, Seigneur, disait David, pour me cacher à votre entendement divin , et où fuiraije de devant votre face? Si je monte dans le ciel, je vous y rencontre; si je descends jusqu'aux enfers , vous y êtes présent ; si je prends des ailes pour voler aux extrémités de la terre, c'est votre main qui m'y conduit. J'ai dit en moi-même : Peut-rtre que les ténèbres me couvriront. Mais j'ai reconnu que la nuit même la plus profonde devient toute lumineuse pour me montrer à vous : car les ténèbres, ô mon Dieu! ne sont point obscures pour vous ; et la nuit , pour vous , est aussi claire que le plus grand jour

Bourdaloue. — 4 81

P?al. 138). Voilà comment raisonnait ce saint roi, concluant de là l'obligation où il était de se tenir toujours en la présence de son Dieu. Pourquoi ne le conclurais-je pas moi-môrae et pour moi-môme?

Deuxième point. L'utilité de ce même exercice de la présence de Dieu, consiste en ce que c'est un souverain préservatil' contre le péché, et de plus, une voie courte et abrégée pour arriver à la perfection.

Préservatif contre le péché , car rien n'est plus propre à me contenir dans Tordre, que de penser : Je suis devant Dieu. Rien de plus efficace pour réprimer les mouvements de mes pas^ion^, pour me faire triompher des plus violentes tentations, pour m'emprcher de succomber dans les plus dangereuses occasions, que de me dire: Je suis en présence de mon juge, en présence de celui qui va me condamner, et qui est tout prêt à prononcer contre moi l'arrêt, si je suis assez téméraire pour commettre ce péché. D n'y a point, disje, de tentation que celte réilexion ne surmonte, point d'em[)ortemenl qu'elle n'arrête, point de fragilité ni de chute dont elle ne préserve. Nous ne péchons communément que parce que nous perdons la vue de Dieu; et à peine pécherions-nous jamais, si nous avions toujours Dieu présent. Pécher contre Dieu, dit saint Augustin, c'est un crime; mais pécher contre Dieu, à la vue même de Dieu, c'est un monstre, etily aurait peu de pécheurs qui en vinssent jusque-là, s'ils étaient prévenus de ce sentiment : Dieu me regarde. Aussi est-ce le reproche que se fit à soi-même l'enfant prodigue, quand il dit, dans la douleur et dans l'amertume de son âme : Mon père , fai péché contre le ciel , et devant vous (Luc. 15).

Voie courte et abrégée pour arriver à la perfection. C'est ce que Dieu lui-même enseignait à Abraham, lorsqu'il lui disait : Marchez en ma présence , et vous serez parfait (Gènes. 17). Car la vraie perfection de l'homme chrétien et du religieux, est de bien faire toutes ses actions; de ne les point faire lâchement, de les faire avec application et avec ferveur. Or, qu'y a-t-il qui puisse plus m'inspirer cette ferveur dans mes actions, plus m'animer, et corriger en moi le désordre d'une vie négligente et lâche , que la vue et la présence de Dieu? Dieu m'examine, et je l'ai continuellement pour spectateur. Avec cela puis-je être tiède et languissant dans son service, et en ce que je fais pour lui? Ajoutez que cette présence de Dieu est une source de consolations pour les âmes justes, et un soutien dans les efforts et les violences que leur coûte ie soin de leur perfection. Qu'y a-t-il de plus doux que celte pensée : Dieu est avec moi; tout Dieu qu'il est, il s'applique à moi, et est occupé de moi. Cette pensée seule n'est-elle pas plus que suffisante pour adoucir toutes les peines qui peuvent se présenter, et pour affermir dans tous les combats qu'il y a â livrer? Tel est le fruit de la présence de Dieu. Que les jitslcs, dit l'Ecriture, soie7\t remplis d'uiie sainte joie (Psal. 67); et comment ne le seraient-ils pas, puisqu'ils envisagent toujours Dieu , et quils sont toujours eux-mêmes sous les yeux de bicu?

Troisième point. Quant à la pratique, l'exercice de la présence de Dieu demande deux choses : l'une est d'éviter soigneusement

tout ce qui peut être un obstacle à la présence de Dieu , et l'autre ,

de s'assujctlir avec fldolilr à tout ce qu'un sait ôtre un moyen pour racf|ucrir et pour la conserver.

Eu ôvitcr les obstacles. Ce sont, par exemple, les vains amusemeiits du siècle, certains divcrlis-cments où liîcœurse rôpand trop au dehors, certaines joi(>s déréglées qui dissipent l'esprit, certaines sociétés qui nous détournent de nos devoirs, certaines liaisons d'amitié qui nous attachent aux créaturcsjusqu'à en ôtrc tout occupés, l'excôs des désirs qui nous agitent et qui nous partagent, la vôhômcnce des passions qui nous allèrent et qui nous lroul)lent, les conversations inutiles qui nous remplissent l'imagination de bagatelles, les soins superflus qui nous embarrassent, les occupations trop grandes et trop fréquentes qui nous accablent; mille affaires où nous nous engageons, mille sujets de distractions que nous nous attirons. Il faut retrancher tout cela, parce que tout cela est incompritihlo avec la présence de Dieu. El il est bien raisonnable , ô mon Dieu! que j'en use ainsi! car, puisque votre divine présence est pour moi un trésor si précieux , il n'y a rien que je ne doive quitter pour le posséder, et je ne rachèterai jamais trop cher. Heureux si , par là, je parviens à l'obtenir, et si , renonçant à tout le reste, je me trouve uni à vous par cette bienheureuse présence, qui , dès celte vie, est une félicité anticipée.

S'assujettir aux moyens d'acquérir et de conserver la présence do Dieu , tels que sont : la prière, demandant tous les jours à Dieu ce riche don, et lui disant, avec le prophèle royal : Seigneur, dirigez ma voie devant vos ycux{Ps-à\. 5), et faites que je ne m'éloigne jamais de votre présence. Le silence et la retraite : ayant cliaque jour des heures réglées pour vaquer à Dieu, et pour se séparer du bruit et du tumulte du monde. L'ordre dans ses actions : n'en faisant aucune que par esprit d'obéissance à Dieu; accomplissant en tout la volonté et le bon plaisir de Dieu; cherchant Dieu jusque dans les plus indiirérentes, et se le proposant pour lin; ne considérant les créatures que comme elles doivent être considérées, c'està-dire, que comme les im;iges de Dieu, que comme des miroirs qui nous représentent les perlections de Dieu : le "ciel comme le palais de sa gloire, la terre comme l'escabeau de ses pieds; les hommes comme les ministres de sa providence; les prospérités comme les etlets de sa libéralité; les adversités comme les châtiments de sa justice. Voilà le secret de ne perdre jamais la présence de Dieu; voilà par où saint Ignace de Loyola s'élevait sans cesse à Dieu. 11 ne lui fallait que la vue d'une fleur pour le ravir hors de lui-même, et pour lui donner la plus haute idée du souverain auteur de la nature. Puissions-nous de cette sorte, selon la maxime de l'Apôtre, trouver Dieu partout et en tout.

48i RETRAITE SPIRITUELLE.

PUBMIERE MEDITATION.

Do la pauvreté de Jésus-Christ dans sa Nativité.

Scitis graliam Dominl nottri Jésus Christi, quoniam propltr tos egenu* factu* est, cum essel dites.

Vous savez quelli? a été la miséricorde de Notre Seigneur Jésus-Christ; qui , de lui-même, étant riche, s'est fait pauvre pour nous. (ii. Coa , 8}

PREMIER POINT. C'est dès sa naissance, que Jésus-Christ commence à exécuter le dessein qu'il avait formé de vivre et de mourir pauvre. Ce Dieu de majesté, ce souverain aiileur de toutes choses , et par conséquent à qui toutes choses appartenaient, pouvait naître au milieu des richesses et dans l'ahondance ; il semblait môme que cet état convenait davantage, non-seulement à la dignité de sa personne, mais à la fin de sa mission, car, venant sur la terre pour attirera lui tous les hommes et pour les soumettre à sa loi, pouvait-il mieux les engager a le suivre, que par l'éclat et la pompe d'une condition opulente? Du moins les Juifs avaientils conçu cette idée du Messie qu'ils attendaient, et croyaient-ils qu'il '6 ferait voir dans la splendeur, et qu'il les comblerait de biens temporels. Mais que les vues du Seigneur sont dillcrenles des nôtres, et au-dessus des nôtres! Ce Messie, ce Désiré des nations naît enfin, mais dans la pauvreté; et pourquoi? parce qu'il voulait d'abord , par son exemple, persuader au monde cette vérité, qu'il devait ensuite nous annoncer dans son Evangile ; Bienheureux les pauvres (Matth. 5).

Voilà donc pourquoi il se fait pauvre dès sa sainte nativité; et comme la première leçon qu'il avait à nous donner était du bonheur des pauvres, voilà le premier état où il se montre à nos yeux, et où il nous représente son adorable humanité. Exemple plus puissant que tous les discours : exemple qui nous découvre sensiblement le mérite et le prix de la pauvreté, puisqu'elle a été digne du choix d'un Dieu, et qu'il l'a préférée à toutes les richesses du siècle; exemple le plus propre à nous en inspirer, non-seulement l'estime , mais l'amour et le goût , puisque nous la voyons consacrée dans la personne de ce Dieu sauveur, qui ne s'y est réduit et qui ne l'a embrassée que pour nous.

C'est à celte pauvreté qu'il ma spécialement appelé par sa grâce; et un avantage singulier de la profession religieuse est d'y pouvoir imiter plus parfaitement la pauvreté de Jésus-Christ. Il y a des pauvres dans le monde; mais les uns ne sont pauvres que d effet et que pnr la nécessité de leur condition, sans l'être de cœur et d'affection; et les autres le sont d'affcclion et de cœur, sans 1 être rcH'llement et en effet. La pauvreté des premiers n'est qu'une pauvreté forcée, qu'ils déplorent et dont ils se phii^Mient : d'où il s'ensuit que ce n'est point la pauvreté de Jésus-Christ, laquelle a été u le pauvreté volontaire. La pauvreté des seconds est une pauvreté chré-

tienne et agréable à Dieu : leur cœur est détaché des biens qu'ils ont dans les mains, et, selon la maxime de l'Apôtre, ils les possèdent comme s'ils ne les possf^daient pas; mais ce n'est pas là n(^anmoins toulc la pauvreté de Jésus Christ, lequel a voulu se dépouiller de toute propriété et de toute po^se>sion.

Il n'y a , à bien parler, que le religieux qui soit le vrai imitateur de la pauvreté de son Dieu. Il est pauvre en elfet, et encore plus pauvre de volonté : pauvre en effet, car il a tout quitté; encore plus pauvre de volonté, car c'est lui-môme, qui, parle secours et l'inspiralion d'en-haut, s'est déterminé à quitter tout, et qui serait prêt de renoncer au monde entier s'il en était maître. C'est donc en vertu de ce sacrifice, que je puis dire à Jésus-Christ comme les Apôtres : Seigneur, j'ai tout, abandonné pour vous suivre (Matth. 29); et si je suis toujours fidèle .'i ma vocation, c'est en récompense de ce môme sacrifice que je puis attendre, de la part de Jésus- Christ, celle réponse si consolante et cette grande promesse : Vous serez assis sur des trônes de gloire [Ibid.). Avec une telle espérance et soutenu de rexem[)le de mon Sauveur, ai-je lieu de regretter ce que je lui ai sacrifié! l)ois-je môme le compter pour quelque chose? dois-je le regarder comme un don que j'aie lait à Dieu , ou n'est-ce pas une grâce que Dieu m*a faite de l'agréer et de vouloir bien l'accepter? La pauvreté où je vis ne me devient-elle pas honorable, dès que c'est celle de Jésus-Christ? ne me devientelle pas infiniment chère et précieuse, dès qu'elle me donne un droit particulier au royaume de Jésus-Christ et à une félicité éternelle?

Deuxième point. Si, d'une part, la pauvreté de mon état est plus

conforme à la pauvreté de Jésns-Christ, il s'en faut bien d'ailleurs qu'il n'y ait, entre l'une et l'autre, une ressemblance entière et une pleine égalité. Pour m'en conviiincre , je n'ai qu'à ouvrir les yeux et qu'à contempler cet Enfant-Dieu dans l'étable où il est né : celte étable, voilà sa demeure; cette crèche, voilà son berceau; cette paille où il est couché, voilà le lit de son repos^; ces misérables langes qui l'enveloppent, voilà tous ses vêlements. Est-ce qu'il n'eut besoin de rien autre chose pour se défendre du froid de la nuit, de l'exlrôme rigueur de la saison, de toutes les injures du temps? est ce qu'il ne fut point sujet a toutes les infirmités de l'enfance, et qu'il ne les ressentit point? Il était homme comme nous, passible comme nous, encore môme plus que nous, par la délicatesse de son corps; et ses larmes, ses cris donnaient assez à entendre ce qu'il soutirait Mais du reste, la pauvreté n'a rien de si rigoureux qu'il n'ait voulu éprouver, et il est venu sur la terre pour eu porter le fardeau et en soutenir toute la misère.

Saint ! ernard s'adresse là-dessns aux riches du monde; et, pour leur instruction ou leur condamnation, il les invile à écouter la voix de cette étable d'un Dieu naissant, de cette crèche, de ces langes. Quoique, dans ma profession, je ne puisse être mis au nombre des riches du siècle, je ne dois pas me rendre moins attentif a cette môme voix ; et ce qu'elle m'annonce ne doit guère me donner moins de confusion. Elle me représente l'état de mon Sau-

486 BETRAITE SPIRITUELLE.

veur ; et, par un juste retour sur moi-môme, elle m'engage à me comparer avec lui, c'est-à-flire , à rougir en sa présence de ma faiblesse et à la reconnaître. Car il est vrai, je mène une vie pauvre; mais dans le fond , à (juoi se réduit celle pauvreté? Puis-je la faire entrer en quelque comparaison avec Pétal)le, avec la crèche, avec ces langes usés et déchirés? Ai-je les mêmes incommodités à endurer? me suis-je vu quelquefois dans les mômes extrémités? ai-je manqué en quelques rencontres des choses nécessaires? tout pauvre que je suis, n'ai-je pas ce qui me suffit? la religion s'est chargée dy pourvoir. Elle ne s'est pas chargée de pourvoir au superflu ni au délicieux : ce n'est point ce que j'ai attendu, ni ce que j'en ai dû attendre; et sans doute ce serait une étrange pauvreté que la mienne, si je prétendais l'accorder avec les délices et les superfluités. Mais, quanta ce nécessaire, dont les sages instituteurs ont jugé que je ne pouvais me passer, dont tant d'autres avant moi se sont contentés, et dont tant d'autres comme moi se contentent encore présentement, m'est-il refusé, et ne me le fournil on pas? En cela môme j'ai cet avantage , que la religion me délivre de tous les soins temporels qui occupent une infinité de gens du monde, pour s'a>surer ce nécessaire et pour se le procurer. N'est-ce pas assez pour moi ? Hé 1 c'était bien assez pour tout ce qu'il y a eu de saints et de fervents religieux, qui m'ont précédé dans la même observance et sous la même règle. Que dis-je? c'était trop peureux; et leur pauvreté, à les en croire, était toujours trop aisée et trop commode. Bien loin de vouloir élargir ce lécessaire et rétendre, ils ne pensaient qu'à le resserrer autant qu'il leur était permis, afin de le proportionner davantage à l'étal de Jésus-Christ et de l'en approcher de plus prés. Ils ne se plaignaif^nt que d'en être encore si éloignés. Hélas 1 j'en suis bien plus éloigné qu'eux; mais est-ce là le sujet de mes plaintes! 0 que de murmures cesseraient, que de retours de l'amour-propre seraient tout d'un coup arrêtés, si je venais à mieux comi)rendre que je ne l'ai compris jusques à présent, ce que c'est que d'être pauvre comme Jésus- Christ; ou plutôt, si je comprenais mieux de quelle indignité il est, dans un religieux, de se dire pauvre de Jésus-Christ, et de ne vouloir pas ôlre pauvre comme Jésus-Christ !

Troisième point. Ou c'est Jésus-Christ qui s'est trompé dans le choix qu'il a fait d'un étit pauvre, ou c'est le monde qui se trompe dans l'attachement qu'il a aux biens de la terre. Mais, Jésus-Christ étant la sage-^se incréée, il est incapable de se tromper en aucune chose . d'où il faut conclure que c'est donc le monde qui est dans l'erreur et qui s'égare. Voilà comment rai-onnait saint Bernard , et ce raisonnement regardait en général toutes les conditions : mais on peut bien l'appliquer en particulier à la profession religieuse.

Car, entre toutes les conditions, où est-ce qu'on se trompe le plus, si ce n'est dans la religion, dés qu'on y est attaché à ses commodités et qu'on y recherche les aises de la vie? Une àme religieuse tombe alors dans les plus grossières erreurs, et sa conduite en est toute pleine. 1«> Elle se flatte de suivre Jésus-Christ pauvre , parce qu'elle marche dans la voie de la pauvreté ; mais autre chose

est de marcher dans la voie de la pauvreté, et d'y suivre Jésus- Christ. On l'y suit par une sainte conforniitc de senlimerits avec lui ; et quelle conrormilé y a-t-il entre les sentiments de ce Dieu volontairement déponillé de tout, et ceux d'une âme qui, dans la pauvreté qu'elle professe , ne [lense qu'à se mrnager tout ce qu'elle peut d'accommodements et de doncenrs? 20 Elle croit avoir devant Dieu le mérite de la pauvreté cvangélique, quoiqu'elle n'en ait p;;s le véritable esprit. Car ce n'est pas lavoir, cet esprit de pauvreté, que de ne vouloir manquer de rien , et de savoir si bien se dédommager d'un côté, de ce qu'on ne peut recevoir de l'autre. 3° Comme il arrive souvent que, malgré toute son attention et toutes ses précautions, elle n'a pas, à beaucoup près, tout ce qu'elle souhaite, il s'ensuit de là qu'elle ressent tout l'elTet et toute la peine de la pauvreté, sans en retirer aucun fruit, ni en pouvoir espérer aucune récompense. 4° Après avoir abandonné peut-être de grands biens , du moins un honnête établissement dans le monde, elle se laisse occuper de bagatelles, et n'en est pas moins possédée que les mondains le sont d'une abondante lortune. 5° D'autant plus aveugle et plus dangereusement trompée, qu'elle se persuade en bien des occasions et sur bien des sujets où elle se donne certaines libertés, qu'il n'y va pas du salut , lorsque son vœu néanmoins s'y trouve, violé , et que la conscience y est grièvement blessée.

Point de matière où l'on ait plus à craindre, môme dans la religion , de se faire une fausse conscience, qu'en ce qui concerne la pauvreté. Combien de fois ai-.je eu sur cela moi-môme des doutes , des inquiétudes, des remords? Et si je n'en ai point eu, combien ai-je eu lieu d'en avoir? Car, me suis-je toujours appuyé sur de bons prijicipes pour me rassurer? combien peut être ai-je fait valoir de mauvaises excuses, que je prenais pour de bonnes raisons, parce qu'elles secondaient mes désirs? de combien de permissions me suis-je autorisé, ou extorquées, ou mal interprétées, ou trop étendues? Quoi doncl ai-je renoncé aux richesses du siècle, en vue des périls qu'elles portent avec elles, pour me jeter en d'autres embarras et en d'autres dangers, du côté même de la pauvreté religieuse? L'ai-je embrassée, cette sainte pauvreté, à condition de n'en éprouver dans la pratique aucun eifetï Ai-je prétendu être de ces religieux qui, dans un sens bien opposé à celui de l'apôtre saint Paul, n'ont rien en apparence, mais réellement possèdent tout? En vérité, fallait-il pour cela sortir du monde? et après avoir fait une fois le sacrifice de tous ses biens, si je veux encore user de certaines réserves, n'ai-je point peur d'attirer sur moi la malédiction dont Dieu a menacé quiconque déroberait quelque chose de rholocausle qui lui est olfert? L'expérience a souvent confirmé la menace. Malheur, si j'en devenais moi-môme un exemple 1

Conclusion. Dieu, créateur du ciel et de la terre, mais que j'adore sous la forme d'un enfant, et que je vois dans la misère d'une élable et d'une crèche , Seigneur, agréez le sacrifice que je renouvelle en votre présence, de tout ce que le monde me destinait et de tout ce que j'y pouvais prétendre. Dans le sentiment qui me touche, il me semble que, par votre grâce, je serais actuellement disposé à

VOUS sacriGer un royaume, si je le possédais, el que je n'en voudrais être maîlre que pour vous l'offrir.

Hélas! Seigneur, vous ne m'en demandez pas tant, et voilà l'illusion ordinaire qui nous séduit. Nous formons pour vous des souhaits que nous ne pouvons exécuter; et ce qui dépend de nous, nous vous le refusons. Car il ne s'agit point, mon Dieu, de renoncera des royaumes ni à des empires que je n'ai pas et que je n'aurai jamais ; mais ce que vous voulez de moi , c'est que , par un esprit de pauvreté, je me défasse de ceci et de cela où mon cœur est attaché, et dont je sens bien que je devrais apprendre à me passer. C'est peu de chose; mais, si je vous étais fidèle en ce peu de chose, que vous répandriez sur moi de grâces et de trésors spirituels ! El parce que j'ai toujours répugné jusques à présent à vous l'accorder, que ce peu de chose a causé de dommage à mon âme et lui en peut causer dans la suite 1 Voilà, Seigneur, ce que je dois vous donner, et de quoi je dois me dépouiller; voilà l'offrande que je dois porter à votre crèche. Ah! si ce peu de chose m'arrête, que serait-ce, mon Dieu, s'il était question de grandes choses! En quelque dénûment que la pauvreté religieuse me réduise, il ne sera jamais tel que le vôtre ; ni jamais il ne sera comparable aux dons célestes et à l'infinie récompense que vous avez promis aux pauvres évangéliques.

DEUXIEME 3^ÊI>ITATI01Sr.

De l'obéissance de Jésus-Christ dans sa fuite en Egypte.

Humitiavit semetipium , factus obedUns.

Il s'est abaissé lui-même , et s'est fait obéissant. (Pbh», 3.)

PREMIER POINT. Quoique Tordre que reçut Joseph, de la part du ciel et par le ministère d'un ange , de s'enfuir en Egypte avec Jésus et Marie, ne s'adressât pas immédiatement à Jésus-Christ, il le regardait néanmoins, el ne regardait même que lui. Et parce que cet Enfant-Dieu avait une pleine connaissance de tout ce qui se passait, on peut considérer cette fuite, si prompte et si peu préparée , comme l'effet de son obéissance.

Ce fut dans son principe une obéissance toute sainte, puisqu'elle n'était fondée que sur une conformité parfaite de sa volonté avec la volonté de son Père, à qui seul il voulait plaire, et en qui il se confiaituniquement.il l'envisageait non-seulement dans cet ange envoyé d'en- haut, mais dans Joseph, à qui l'ange avait parlé, et qui devait être lui-même, en celte occasion , l'agent et le ministre de Dieu. Ce divin Enfant se laissa donc conduire, et n'eut point d'autre sentiment que celui d'une soumission filiale et d'un plein abandonnemenl de ses intérêts entre les mains de la Providence et de ceux qu'elle avait chargés du soin de sa personne. Or, telle est l'obéissance religieuse. Rien de plus saint que les principes sur quoi elle est établie : car c'est sur l'acte de foi le plus héroïque, sur l'acte de confiance le plus excellent, et sur l'acte de charité le plus parfait.

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