‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 89 sur 92 · Acte de foi le plus héroïque, puisque, pour obéir en religieux, je · texte numérisé non relu

Acte de foi le plus héroïque, puisque, pour obéir en religieux, je

dois croire que l'autorité de Dieu réside dans mes supérieurs , et qu'elle leur a été communiquôe par J(^sus-Christ : non point, à la vérité, par Jé?us-Chri?t('n personne, mais par Jésus-Christ représenté dans son vicaire et dans toutes les puissances de l'Eglise légitimement ordonnées; de sorte que cette communication d'autorité me doit être aussi certaine que si elle s'était faite par une apparition visible de Jésus-Christ même, et s'il s'en fut expliqué de vive voix. Je dois croire, de plus, que m'étant soumis volontairement et de gré à cette juridiction, divine et humaine tout ensemble, c'est Dieu qui me gouverne par mes supérieurs, et que je suis obligé de leur rendre obéissance, non pas en tant que ce sont des hommes comme moi , mais en tant qu'ils me tiennent la place de Dieu , qui me déclare par leur bouche ses volontés. Et parce que cette vérité subsiste indépendamment des perfections de ces supérieurs et de leurs faiblesses, indépendamment des contradictions de mon esprit et des répugnances de mon cœur, de là vient qu'avec tout cela le même acte de foi doit toujours subsister, et que , malgré tout ce que je découvre de défauts dans un supérieur, je dois toujours également le respecter, ou plutôt reconnaître et respecter Dieu dans lui.

Acte de confiance le plus excellent : car à n'en juger que selon les lumières naturelles, souvent je pourrais craindre de m'égarer en suivant les vues de mes supérieurs. Mais j'obéis néanmoins, parce que j'espère que Dieu , touché de mon obéissance , leur inspirera ce qui me convient ; qu'il ne permettra pas que je me perde dans l'exercice , l'emploi , le lieu où ils m'auront destiné ; qu'il me délivrera de tous les dangers qui pourraient s'y rencontrer pour moi , et que , supposé même qu'ils se fussent trompés , il ne me demandera point compte de leur erreur; enfin, qu'il agréera ce que j'aurai fait, dès que je l'aurai fait par un véritable esprit de dépendance , et qu'il m'en récompensera.

Acte de charité le plus parfait , parce que le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu, c'est celui de ma volonté ; et qu'il n'y a que le plus pur amour de Dieu, qui puisse me porter à me dépouiller ainsi de moi-môme, et de ce que j'ai de plus précieux parmi le< biens naturels, qui est ma liberté. Quel fonds de consolation pour une âme religieuse et soumise ! quel mérite de l'obéissance I Mais , au contraire , quand je me rends difficile aux ordres de mes supérieurs, et que je veux m'y soustraire, quel renversement et quel sujet de crainte pour moi 1 Ce n'est point vous (i. Reg. 8) , disait Dieu à Samuel , parlant des Juifs qui demandaient d'être gouvernés par un autre que ce prophète , ce nest point vous guils ont rejeté : c'est moi-même. Ainsi, en désobéissant à un supérieur, c'est à Dieu même que je désobéis , c'est contre Dieu même que je m'élève , c'est de Dieu "même que je me sépare , et de volonté et d'action. Or, qu'est-ce que de désobéira Dieu, de se révolter contre Dieu , de se séparer de Dieu?

Deuxième point. Autant que robéissance de Jésus-Christ fut sainte dans son principe , autant devait-elle être pénible dans l'exécution. De quoi s'agissait-il? de quitter, dès les premiers jours de sa naissance, son propre pays , et d'être transporté dans un

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pays étranger; de s'exposer, tout enfant et tout faible qu'il était, aux fatigues et aux périls d'un rufle voyage; de partir dès la nuit mémo où l'ordre est donné à Joseph, et de se mettre eu ciiemin sans délai, sans préparatifs , sans provisions; d'aller en E;,'ypte, parmi un peuple infidèle et ennemi des Juifs ; dy vivre obscur et inconnu , dans une pauvreté extrême , et dans un besoin absolu de toutes choses; enfin d'y demeurer jusqu'à ce que la i'roviflunce l'en retirât : car l'ange ne marque point pour cela d'antre temps, ni ne fixe point de terme. Quelle épreuve 1 et jamais l'obéissance religieuse eut-elle de pareilles dilTicultés à surmonter?

Cependant le père, la mère, l'enfant, toute cette sainte famille obéit. Point de retardements , point d'excuses, ni de représentations : Incontinent Joseph se leva , prit l'enfant , et s'enfuit en Egypte (Matth. 2). A examiner la chose selon les vues humaines, par où il ne m'est que trop ordinaire de me conduire, mille raisons devaient arrêter une obéissance si prompte et si rigoureuse. Le moyen qu'un enfant encore au berceau pût soutenir une telle marche? Gomment l'emporter au milieu des ténèbres, et de tant de risques qu'il y avait à courir sur la route ? Où trouver de quoi fournira sa subsistance; et Dieu ne pouvait-il pas autrement le sauver de la persécution d'Hérode ? Yoilà comment on raisonne jusque dans la religion ; et n'est-ce pas ainsi que j'ai raisonné moi-môme sur mille sujets où il n'élait pas question , à beaucoup près, pour accomplir ma règle et pour satisfaire à ce qu'exigeaient des personnes supérieures, de prendre autant sur moi , ni de me faire la même violence? Le moindre effort m'étonne, le moindre obstacle me retient ; tout me devient impossible , et j'ai toujours des prétextes à alléguer, ou de faiblesse, d'incommodité, d'infirmité, ou d'opposition naturelle et d'aversion, ou de quelque sorte que ce soit. Que là-dessus un supérieur ne se rende pas à mes remontrances, et qu'il ne croie pas devoir m'écouter? c'est assez pour me rejeter dans le trouble et pour m'indisposer contre lui. Je le regarde comme un homme intraitable; et sa fermeté, toute sage qu'elle peut être , me paraît rigueur outrée et dureté. Ne m'en suis-je i)as expliqué bien des fois en ces termes , ou du moins ne l'ai-je pas ainsi pensé?

Ce qu'il y a de plus étrange, et ce que je ne puis trop de fois me reprocher à moi-même , ni trop reconnaître à ma condamnation, c'est que la plupart des choses sur lesquelles je murmure avec plus d'amertume , et contre lesquelles je me récrie plus hautement , ne me paraissent insoutenables que dès qu'elles me sont enjointes par l'obéissance. Du moment qu'on les laisserait à ma liberté , je ne les trouverais plus au-dessus de mes forces , et je n'en aurais plus tant déloignement. Si je veux me juger de bonne foi , tel est l'état de mon cœur; et c'est ce que j'ai pu remarquer dans une infinité de rencontres. Qu'un véritable esprit d'obéissance me faciliterait de devoirs , et quMl me les adoucirait même 1 car voilà ce qui me manque. Avec cet esprit obéissant , il n'y a point de victoire, selon la parole de l'Ecriture , que je ne fusse en état de remporter; mais, sans ce môme esprit , il n'y a rien de si léger qui ne me semble un joug insupportable.

Quand le Fils de Dieu obéissait à son Père en s'éloignant de sa patrie, et se retirant chez les idolâtres, il était dès lors, selon la préparjilion de sun cœur, obéissant jusqu'à la mort de la croix (Pliil. '0 : c'est-à-dire, que dès lors il était disposé à être un jour crucifié, et à mourir par obéissance. Voilà, si mon obéissance est au?si parfaite qu'elle devrait l'être, la disposition où elle me doit mellre. Il ne s'agit point actuellement d'endurer la mort pour me soumettre à l'obéispance, puisque je n'en ai pas l'occasion. Mais ce que je ne puis faire maintenant, faute d'occasion, je dois toujours être prêt à le faire si elle se présentait. Or, ai-je lieu de croire que je sois ainsi préparé, lorsque l'obéissance, dans les plus petites choses, me fait tant de peine? J'ai bonne grâce de me plaindre des ordres qu'on me donne et des règles qu'on m'impose : ai-je obéi jusqu'au prix de mon sang, jusqu'au sacrifice de ma vie ?

Troisième point. L'obéissance de Jésus-Christ fut bien récompensée par les merveilleux elTets qu'elle produisit. Jamais il n'en fut de plus salutaires. T Ce divin Sauveur porta avec lui ses grâces de salut qui sanctifièrent l'Egypte, et se répandirent, dans la suite des anni'es, sur tant de solilaires et de pénitents, dont les déserts furent remplis, et dont la vie angélique a fait l'édification et l'admiration de tout le monde chrétien. 2" Sa fuite le préserva de la fureur d'Hérode, et le déroba à la violence de ce persécuteur, qui cherchait à le perdre; tellement que, malgré toutes les mesures de ce roi barbare et impie, il échappa, par son obéissance, à cet horrible massacre où Hérodc, parmi tant d'innocents, prétendait l'envelopper.

Si je comprenais tous les avantages de l'obéissance religieuse, bien loin de regarder la sujétion où elle me réduit comme un joug pesant, et de m'en plaindre, je m'y soumettrais avec joie, et je ne voudrais rien faire qu'elle n'eût réglé et ordonné. C'est celte obéissance religieuse, qui relève toutes nos actions, même les plus indillerentes. Quoi que je fasse , dès que je le fais par obéissance, fût-ce la chose la plus basse en elle-même et la plus servile , mon obéissance la consacre, et lui donne un caractère particulier de sainteté. C'est cette même obéissance religieuse, qui attire sur nous les grâces de Dieu. Du moment que j'agis par l'ordre du Seigneur, ce que je fais est proprement son œuvre; et par là il se trouve engagé à m'accordcr son secours et à récompenser ma fidélité. De là vient que les entreprises où nous sommes employés par l'obéissance , sont communément celles que Dieu bénit davantage, et qui réussissent le mieux, soit pour rédiûcation et le bien du prochain, soit pour notre propre avancement et notre propre consolation.

C'est encore celle obéissance religieuse qui nous préserve du plus dangereux ennemi que nous ayons a craindre dans la voie du salut et de la perfection , qui est notre volonté propre. Comme c'est une volonté aveugle et portée par sa pente naturelle au relâchement, il lui faut un guide qui la conduise et un frein qui la retienne. Or, l'obéissance lui sert de l'un et de l'autre, en la tenant étroitement liée

à la volonté divine. Sous la conduite et la direction de cette volonté de Dieu, toujours droite et toujours sainte , je suis en sûreté, parce que je ne puis m'égarer, tant que je marche dans le chemin où Dieu m'appelle et qu'il m'a lui-môme marqué. Aussi n'y a-t-ii point de vertu moins suspecte ni plus solide, que celle qui est fondi-e sur l'obéissance ; mais toute vertu qui s'en écarte, n'est plus qu'une vertu apparente, et qu'une illusion.

Sont-ce là les avantages dont je suis touché, et que je me propose dans l'obéissance que je rends à mes supérieurs, ou que je reconnais devoir leur rendre? S'ils disposent de moi d'une manière conforme à mes vues et à mes désirs; et si, dans les règlements qu'ils font et les ministères où ils m'emploient, je trouve de quoi flatter ma vanité et de quoi contenter mon amour-propre, voilà par où l'obéissance me plaît. Mais qu'elle n'ait point d'autre bien pour moi que de m'ôprouver et de me perfectionner selon Dieu et selon mon état ; que je n'aie point d'autfe fruit à en retirer que d acquérir devant Dieu de nouveaux mérites, et de me procurer de sa part une plus grande abondance de grâces toutes spirituelles; que je n'y voie qu'une occasion favorable et un moyen très-eflicace de rompre ma volonté, de lassujettir et de me mettre en garde contre ses erreurs et ses égarements : c'est à quoi je suis peu sensible, et ce qui ne fait guère d'impression sur mon cœur. Qu'est-ce néanmoins que toute mon obéissance, si ce n'est pas là ce qui l'anime? Que me sert-il d'en avoir fait le vœu , et l'ai-je dû faire par d'autres motifs que ceux-là? Quand j'y chercherai de pareils avantages, je les y trouverai; mais dès que j'y chercherai toute autre cho?e, par un juste châtiment de Dieu , je n'y trouverai point ce que je cherche, et souvent n'y trouverai-je que des sujets de peine, et des occasions de péché que je ne cherchais pas.

Conclusion. C'est par une providence toute spéciale sur moi , mon Dieu, que vous voulez prendre soin de toute la disposition de ma vie, et me déclarer sur chaque chose, par l'organe de mes supérieurs, vos divines volontés. Soit que vous me parliez immédiatement, ou que vous me parliez par eux, c'est toujours vous, Seigneur, qui me parlez, et vous qui me conduisez. Or, qui peut mieux me conduire que vous, et à qui puis-je plus sûrement me confier qu'à vous-même?

C'est donc, mon Dieu, sous votre conduite que je viens me ranger tout de nouveau ; mais , pour me confirmer dans cette voie de l'obéissance où je veux désormais rentrer, et d'où je ne veux plus sortir, donnez-moi, Seigneur, toute; la simplicité et toute la docilité des enfants. Toute leur simplicité dans l'esprit, et toute leur docilité dans le cœur : car voilà le modèle que vous nous avez proposé dans voire Evangile, et sur lequel nous devons nous former. Avec celte simplicité d'un enfant, je ne raisonnerai plus tant sur ce qui me sera commandé; j'obéirai, et je vous laisserai examiner les vues et les intentions des personnes à qui j'obéis. Avec C(;lte docilité d'un enfant, je n'aurai plus tant de dillicultés à opposer, ni tant de représentations à faire sur ce qu'on souhaitera de moi. Quand même, dans le secret de mon cœur, j'aurais peine à l'approuver,

j'agirai toutefois sans murmure, et je me tiendrai dans le respect et dans le silence.

Peut-être la prudence de la chair me fera-t-elle entendre que, de se ren-^lre si dépendant, c'est s'exposer dans une maison à être chargé de tout ce qu'il y a de plusdiHicile et de plus pénible. Mais, quoi que ce soit, Seigneur, que m'importe, pourvu que mon obéissance vous honore, qu'elle me maintienne dans une sainte paix, qu'elle contribue à la satisfaction de ceux que vous avez établis pour me gouverner en votre nom, qu'elle serve à rédiQcalion et au bon ordre de la communauté, qu'elle me porte â vous, et qu'elle m'y attache? A une àme obéissante et vraiment religieuse, tout est égal, ô mon Dieu ! dès que vous l'agréez, et que vous daignez nous en tenir compte.

De la vie cacliée de Jésus-Christ jusqu'au temps de sa prédication.

Et descendit e&m illis , et venit Nazareth, et erat subditus illis.

S'étint mis eu chemin avec Marie et Joseph, il alla i Nazareth, et il leur éttit soumis. (.Lcc, cb. 2.)

PREMIER POINT, Voici saus doute un des plus grands mystères de la vie de Jésus-Christ; et quelque obscur que ce mystère puisse être, je ne dois pas moins l'admirer que ceux qui ont le plus éclaté aux yeux des hommes. C'est la retraite où vécut ce divin Maître, jusqu'au temps de sa prédication. Cet Homme-Dieu, qui était rempli de tous les trésors de la sagesse et de la science; qui possédait, dans un suprême degré, tous les dons de la nature et de la grâce; qui pouvait briller dans le monde, et s'attirer l'estime et la vénération de tous les peuples : cet Homme-Dieu qui, jusqu'à l'âge de trente ans, eût pu opérer tant d'oeuvres merveilleuses pour la gloire de son Père; s'il eût pris soin de se faire connaître ; qui eût pu convertir tous les pécheurs, tous les idolâtres, et répandre l'Evangile par toute la terre : cet Homme-Dieu, qui n'était même envoyé que pour cela, et qui, pour cela seul, était descendu du ciel, s'est réduit toutefois à une vie cachée; et de trente-trois ans qu'il avait â demeurer parmi nous, en a passé trente, dans le silence et la solitude, et n'en a réservé que trois pour se produire en public, et pour annoncer le royaume de Dieu.

Qu'a-t-il fait durant ces trente ans d'une vie particulière et retirée? Il était soiinds à Marie et à Joseph (Luc. 2) : voilà ce qu'on nous en a dit. Nous ne savons rien de tout le reste, et il a voulu l'ensevelir dans les ténèbres, en sorte qu'il n'y eût que I>ieu qui en fût témoin. Conduite qui semble d'abord bien surprenante, mais dont le secret néanmoins n'est pas difTicile à découvrir. H a prétendu par là réprimer en nous ce désir de paraître , qui nous est si naturel, et qui cause tant de désordres dans les maisons religieuses. Il n'est pas possible qu'un religieux soit solidement à Dieu, si c'est un homme tout extérieur : et ;rien n'était plus capable de modérer

cet empressement de se montrer au monde et de s'y distinguer, que l'exemple d'un Dieu solitaire et volontairement ignoré du monde.

Car cet exemple m'ôte tous les prétextes que je pourmis avoir, et que l'amour-propre sait si adroitement nous su^^gérer, en nous ])ersuadant qu'il y va de la gloire de Dieu , et que le salut du prochain y est engagé ; que c'est une nécessité , en telles et telles conjonctures; que la bienséance le veut ainsi, que cela sert à entretenir la charité, qu'il faut de la société dans la vie, qu'une si grande retraite nous rend inutiles et nous empêche de faire valoir les talents que nous avons reçus. Spécieuses raisons; mais dont je voudrais en vain m'autoriser.Siiis-je plus en état que Jésus-Christ de contribuer à la gloire de Dieu? Dois-je plus m'intéresser que lui au salut du prochain? Le monde a-t-il plus besoin de moi, et y suis-je plus nécessaire? connais-je mieux ce qui convient et ce qui ne convient pas? ai-je plus de zôle pour l'entretien de la société et de la charité? ai-je des talents plus relevés, et dont il y ait plus de fruits à espérer? Ame vaine , apprends à te détromper et à te confondre. Au lieu de ces maximes que m'inspire, jusque dans la religion , un esprit mondain, mon Sauveur est venu m'enseigner une roule toute contraire, et à laquelle je dois m'en tenir : c'est d'aimer à être inconnu, à être oublié, A, être délaissé, et délaissé môme, nonseulement du reste des hommes, mais de la communauté où je vis; n'y étant chargé d'aucun autre emploi que de l'observation de ma règle , et n'y entrant dans aucune alfaire, bien loin de m'embarrasser et de m'intriguer dans les affaires du siècle.

Telle doit être ma disposition, sans préjudice néanmoins de l'obéissance que je dois à mes supérieurs. S'ils veulent se servir de moi, soit au dedans, soit au dehors, il faut leur obéir, et m'acquitter le plus parfaitement que je pourrai des ministères où ils me destineront. Mais quand j'agirai de la sorte, et quand surtout je ne me produirai au dehors que lorsque mes supérieurs me l'ordonneront, et qu'autant qu'ils me l'ordonneront, j'y paraîtrai beaucoup moins; et y paraissant moins, Dieu n'en sera que plus glorifié, le monde que plus édifié, les bienséances de mon élat que mieux gardées, et toutes mes fonctions que plus fidèlement et plus saintement exercées. Je n'ai donc qu'à attendre en paix les ordres de la Providence ; et tant qu'elle me permettra de rester dans l'obscurité, je dois m'en réjouir, chérir ma retraite, et dire comme le prophète royal : J'ai cJwisi d'être abject et le dernier dans la maison démon /)ie«(Psal.83).

Deuxième point. Quelles étaient les occupations de Jésus-Christ dans sa vie cachée? Si nous en jugeons par les apparences, ce n'étaient que des occupations basses en elles-mêmes, communes et serviles. 11 travaillait avec Joseph, il partageait avec Marie les soins nécessaires pour le bon ordre de cette sainte famille, il exécutait ponctuellement ce que l'un et l'autre lui prescrivait, sans rien omettre ni rien négliger des moindres olfices. Qu'était-ce là pour le Messie , pour l'envoyé de Dieu , pour le Fils unique de Dieu? Or Dieu, cependant, lirait autant de gloire de ces actions, que de tout

ce que ce Sauveur des hommes devait faire dans la suite de i)lus granl. Dieu les agréait , et le voyant adoQiiô à de tels exercices, il disait déjà de lui, quoique avec moins de solennité et moins d'éclat qu'au jour de son baptême : Voilà mon Fils bien aimé , en qui fat mis mes complaisances (Mallh. 3). Pourquoi cela? parce qu'ea toutes ces actions, Jésus-Clirist se conformait au bon plaisir de soa Père; parce que toutes ces actions étaient animées d'un esprit intérieur, et relevées par des vues toutes divines. De là vient qu'elles étaient si méritoires devant Dieu, et si agréables à ses yeux.

Il y avait en ce temps-là des princes sur la terre et des empereurs. Il y avait de fameux conquérants, qui remplissaient le monde de leur nom et du bruit de leurs actions héroïques. On parlait de leurs desseins, de leurs entreprises, de leurs faits mémorables. On les publiait partout, et on les exaltait : mais, dans l'estime de Dieu, ce n'était rien; et n'en étant ni le principe, ni la fin, il n'y avait nui égard. Au contraire, on ne parlait point de Jésus-Christ, on ne le connaissait point, on ne savait ni son nom, ni sa naissance, ni sa demeure, ni comment il vivait, ni à quoi il s'employait; il était dans un coin de la Judée comme s'il n'y eût point été : mais Dieu tenait ses regards sans cesse attachés sur lui, et n'en retirait pas un moment les yeux. C'était un objet digne de Taltention de tout le ciel , et il ne faisait pas une action qui ne fût d'un prix infini.

Quel soutien et quel sujet de confiance pour une personne religieuse qui, dans son état, n'est employée qu'à des exercices dont le monde ne tient nul compte! Souvent môme sont-ce les dernières fonctions d'une maison, et les plus humiliantes. Mais ce qui la console, et ce qui est en elTet bien consolant pour elle, c'est la parole de l'Apôlre qu'elle s'applique à elle-même : Vous êtes morts^ et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (Coloss. 3). Car, dès que c'est une vie cachée en Dieu , c'est une vie selon le gré de Dieu, par conséquent une vie toute sainte; et puisque c'est une vie cachée avec Jésus-Christ, c'est donc une vie toute conforme à la vie de Jésus-Christ, à son esprit et à ses sentimenis. Or, quelle vie est plus à souhaiter pour moi , que celle qui m'unit de la sorte à mon Dieu , et qui me donne des rapports si étroits avec mon Sauveur et mon modèle? C'est là proprement la vie intérieure ; et, dans une telle vie , y a-t-il rien de si vil en apparence et de si méprisable, que je ne doive estimer au-dessus de tout? Ce serait bien dégénérer de ma profession , si je réglais autrement l'estime que je fais des choses, que par la sainteté qui y est attachée, et par la volonté de Dieu que j'y accomplis. Avec l'une et l'autre, tout est d'une valeur inestimable , tout est grand.

Troisième point. De quel repos était accompagnée la retraite de Jésus-Christ, et quelle paix n'y goûtait-il pas? Inconnu au monde , il n'était point exposé à ses discours, ni sujet à ses contradictions. Dans retroile enceinte d'une maison pauvre où il se tenait renfermé, et où il se bornait à son travail , il n'avait point de part à tous les mouvements qui agitaient le reste des hommes; il jouissait tranquillement du silence et du calme de sa solitude; et s'il s'entretenait , c'était dans le secret de son âme, avec son Père,

dont il recevait les plus sensibles et les plus douces communi-

calidns.

De tous les biens que nous pouvons désirer sur la terre, il est constant qu'un des plus pr(''cii'ux, c'est ia paix; mais il n'est pas moins certain que de tous les moyens pour acquôrir celte [)aix , ou intérieure, ou extérieure, un des plus assures, c'est une vie retirée et cacliée. Le monde est comme une mer orageuse; au lieu que la retraite est comme un port et un asile où l'on est a couvert de tous les orages. Voilà par où les gens du monde estiment eux-mômes la profession religieuse; et voilà ce qui leur fait dire en tant de rencontres, qu'un bon religieux, une bonne religieuse, sont mille fois plus contents dans leur cellule, qu'on ne l'est dans le tumulte et les embarras du siècle.

Les plus mondains le disent, et, en cela, ils disent encore plus vrai que peut-être ils ne le pensent. Mais ils le diraient bien autrement, s'ils avaient en effet connu, par quelque épreuve, les douceurs solides que goûte une âme accoutumée à vivre seule, et qui sait se borner à cette vie particulière. Elle a ses occupations, qui lui ont été marquées par l'obéissance, ou qu'elle s'est tracées ellemême. Ce ne sont point des fonctions d'éclat, et c'est par là justement qu'elles lui plaisent davantage. Elle s'en acquitte avec ûdéité ; mais, du reste, sans vouloir s'ingérer en aucune autre chose. Ainsi , elle est peu troublée de tout ce qui se passe dans le monde, et de mille événements qui sont, pour tant d'autres, une source d'inquiétudes et de chagrins. Souvent même n'en est-elle pas instruite, ni ne veut-elle pas s'en instruire. Et comment s'inquiéteraitelle de tout ce qui arrive au dehors, puisqu'à peine elle sait une partie de ce qui se fait auprès d'elle et dans l'iniérieur de la communauté? Dès que les choses ne la regardent point, et qu'il ne s'agit ni de la charité, ni du bien commun de la maison ; elle ne s'informe de rien, ni ne s'entremet en rien : car la retraite religieuse va jusque-là.

Ah! que de religieux auraient mené dans leur état, et y mèneraient une vie paisible, s'ils avaient pris de bonne heure cet esprit de retraite, et s'ils savaient se renfermer dans eux-mêmes ! Mais il semble que nous nous soyons à charge à nous-mêmes, et que nous ne puissions demeurer avec nous-mêmes. On veut se mêler de tout. Pour cela il faut se trouver partout. Si l'on est arrêté, c'est une peine, et si l'on peut suivre son impétuosité naturelle, et aller où elle nous emporte , c'est encore le principe d'un plus grand mal. Car il n'est pas possible que la diversité des objets, que les différents intérêts où l'on entre, n'excilt ni bien des désirs et bien des passions dont la paix du cœur est altérée. La clôture et la cellule s'adoucissent à mesure qu'on les garde ; mais c'est en les quittant trop souvent et trop longtemps, qu'on se les rend insupportables. Il y faut néanmoins revenir; et voilà ce qui cause les dégoûts et les ennuis. N'est-ce pas peut-être ce qui m'en a causé une infinité à moi-même? Pourquoi, sur la terre, chercher si loin mon bonbeur, et hors de moi , lorsqu'avec Dieu, et avec sa grâce, je puis le trouver dans moi et au milieu de moi?

CoNCLUPTON. Soyez éternellement béni, Seigneur, de la miséricorde que vous m'avez faile, en me retirant dans votre maison. Ce n'est pas seulement, pour la vie future et pour mon salut, un lieu de sûrelé; m.ais c'est, pour tout le cours de celle vie présente, une dimiure de paix. Il est vrai, Seigneur, qu'il y faut avoir un certain atirait et un certain goût; et ce goût de la retraite n'est pas une des moindres grâces que puisse recevoir de vous une àme religieuse. Vous me l'accorderez, cette grâce, puisque je vous la demande, et que vous savez combien elle m'est nécessaire.

Détachez mon cœur de tous les vains amusements qui peuvent le distraire et le dissiper, et qui ne l'ont en elTet que trop dissipé et que trop distrait jusqu'à cette heure. Faites-le rentrer au dedans de lui-môme, et inspirez-lui cet esprit intérieur, qui seul est capable de le tenir dans le recueillement et dans le calme. Toule autre chose où je voudrais établir mon repos en ce monde, peut me manquer; mais ma retraite ne me manquera point, et ce sera toujours ma ressource et mon refuge.

Vous surtout, mon Dieu, vous ne me manquerez point dans la vie la plus obscure et la plus cachée. Je vous y trouverai , et qu'aije à souhaiter de plus? C'est là que l'âme s'entretient avec vous, qu'elle vous parle et qu'elle vous entend , qu'elle vous possède et qu'elle vous goûte. Mais vous n'êtes point dans le bruit: du moins vous ne vous y faites guère connaître, ni guère sentir. 0 mon Dieu 1 où serais-je bien sans vous , et où puis-je être mal avec vous? Que m'importe d'être connu du monde, honoré dans le monde, ou de ne rètre pas, si je vous ai toujours pour témoin, et si vous m'honorez de votre présence? Vous seul me tiendrez lieu de toutes choses; et, dans mon obscurité et mes ténèbres, je serai plus en élat de vous dire sans cesse, avec la même consolation que vous le disait un de vos plus fidèles serviteurs : Mon Dieu et mon tout.

CONSIDERATION

Sur les Conversations avec le Prochain.

IL y a peu d'ordres religieux où tout commerce avec le prochain soit absolument interdit. Dans la profession religieuse, comme ailleurs, on a certaines heures où l'on peut converser ensemble; et il n'est point même défendu d'avoir quelques connaissances au dehors, ni de les entretenir. Mais il est vrai, du reste, que, dans les conversations avec le prochain , il se glisse bien des abus où nous tombons très-communément, et dont nous ne pouvons mieux nous garantir que par trois règles générales , qui sont pour nous d'une extrême conséquence : la première, que nos conversations soient toujours accompagnées d'une modestie religieuse, et d'une sage retenue; la seconde, qu'elles soient solides et utiles; et la troisième, que la charité y règne, et qu'elle en éloigne tout ce qui est contraire à l'esprit d'union et de paix.

Premier point. Conversations accompagnées d'une sage retenue

Uourdaloue. — ^ 32

et d'une morleslie religieuse. Car de même qu'il y a, pour les personnes du monde , des bienséances du monde, il y a , pour les religieux , des bienséances religieuses; et , par rapport à la manière de converser, il est constant que mille choses où Ion ne trouve point à dire dans un homme du monde, deviennent peu séantes dans un religieux , et sont môme tout à fait répréhensibles. C'est donc particulièrement aux religieux que convient l'avis de l'Apôtre, lorsqu'il disait aux premiers lidèles : Faites voir en tout votre modestie (Philip. 4). Elle paraît dans l'air, dans le maintien , dans le geste , dans le ton de la voix , dans les termes et dans les expressions , dans tout l'extérieur. Ce n'est pas qu'elle ait rien d'affecté ni de trop étudié : l'affectation n'est bonne nulle part. Mais, sans aucune contrainte ni aucune gêne, elle évite certains airs trop évaporés, certains mouvements trop préci[)ités, certains gestes trop peu mesurés, certains éclats de voix trop élevés, certaines paroles et certaines expressions trop familières, surtout avec des séculiers.

C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des religieux , de se persuader que, par des conversations toujours enjouées et peu réservées, ils se rendent plus agréables au monde, et s'en attirent

f)lus aisément l'estime et la confiance. Le monde est, au contraire , e censeur le plus éclairé et le plus sévère que les personnes religieuses aient à craindre. Il sait parfaitement quelles mesures elles doivent garder, et quels égards elles doivent avoir à la sainteté de leur profession. Il y fait une réflexion particulière; et, tout libertin, tout déréglé qu'il est, il exige de leur part une régularité et une circonspection qu'il porte même quelquelois jusqu'au scrupule.

Ainsi, dans les entretiens d'un religieux, le monde veut voir de la gravité, du recueillement, de la modération, de la discrétion, de la sagesse, et s'il en rencontre quelqu'un où il remarque tous ces caractères, c'est de celui-là qu'il s'édifie, et eu celui-là qu'il se confie. Tout autre ne lui est bon que pour l'amusement. On peut dire même qu'il n'est presque bon à rien autre chose dans l'intérieur d'une communauté. On le laisse parler et discourir tant qu'il lui plaît, et comme il lui plaît; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression, et l'on n'y donne qu'une attention très-légère.

Selon la maxime ordinaire, la bouche parle de l'abondance du cœur, et c'est encore une vérité, que le cœur se ré[iand par la bouche. De là donc on peut conclure d'une personne religieuse trop vive et trop mondaine dans ses façons de parler, qu'elle est déjà fort dissipée au dedans d'elle-même, et que, dans la suite, elle ne fera que se dissiper toujours davantage. Une âme recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu , ne s'abandonne point delà sorte à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et afTable; mais sans s'épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage ni mélancolique; mais, au milieu de sa joie, et dans les démonstrations qu'elle en donne, elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morne silence; mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conversation, ni a maîtriser tous ceux avec qui elle traite; elle dit sinipiement ce quelle pense, et laisse â

chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrorapant jamais, et toujours plus prête à écouler qu'à se faire entendre. Qu'on éviterait de fautes dans la société, si l'on se formait sur ce modèle, et si l'oa ne s'écartait jamais du respect chrétien et religieux qu'on se doit les uns aux autres l

Deuxième point. Conversations solides et utiles. Ce n'est pas à dire qu'elles doivent toujours rouler sur des matières spirituelles et de pure piété. Cela serait à souhaiter parmi des religieux; mais, après tout, comme la religion accorde quelques heures d'entretiens pour récréer l'esprit et pour le relâcher, elle donne là-dessus un peu plus de liberté; et ne défend point de mêler dans la conversation des sujets moins relevés et moins importants. C'est une tolérance raisonnable et très-convenable.

Mais, ce qui ne conviendrait en aucune sorte, ce serait, !<> qu'entre des personnes religieuses, on ne s'entretînt ordinairement que de bagatelles, et qu'on employât des temps considérables en de puérils et de vains discours ; 2" qu'on ne parlât que des affaires du monde , et de ce qui s'y passe ; qu'on ne s'assemblât que pour contenter sur cela sa curiosité, et pour entendre le récit de tous les bruits qui courent, et de toutes les nouvelles qui se répandent; 3° qu'aux heures mêmes où le silence est ordonné , on se réunît plusieurs ensemble en des lieux particuliers , et contrôla Règle, pour se rapporter mutuellement tout ce qui se fait dans une communauté, et pour en raisonner fort inutilement; 4° que dans toutes ces conversations, soit particulières, soit publiques, on ne dît pas, peut-être, un mot de Dieu , ni qui pût porter à Dieu ; mais qu'on n'y débitât que des maximes toutes conformes à l'esprit du monde et à ses sentiments; 5«* qu'on laissât tomber l'entretien dès que quelqu'un commencerait à le tourner sur les choses du ciel , et à y jeter quelques paroles d'édification ; qu'on en conçût du dédain , et qu'on en témoignât du dégoit et de l'ennui. Voilà, encore une fois, ce qui ne peut s'accorder avec la sainteté de l'état religieux.

Quand , après une conversalion où l'on ne s'est rem()li l'esprit que d'idées frivoles, on se trouve devant Dieu et dans la prière, sans goût, sans onction, sans attention , y a-t-il lieu d'en être surpris? Une bonne réflexion qu'on eût entendue dans un entretien plus solide, eût nourri l'âme, et eût allumé toute sa ferveur : car souvent il n'en faut pas davantage. Ces deux disciples à qui Jésus-Christ ressuscité se joignit sur le chemin d'Emmaus, se sentaient tout brûlants de zèle, pendant qu'il conversait avec eux et qu'il leur expliquait les divines Ecritures. iMais que remporte-t-oa de la plupart des conversations? un cœur vide, une imagination égarée, beaucoup d'indilVérence et de sécheresse dans le service de Dieu. 11 n'y a que trop de personnes religieuses qui pourraient en rendre témoignage.

Ce qui paraît encore plus à déplorer, c'est que des religieux aient quelquefois de longs entretiens, même avec des séculiers, sans jamais leur rien dire ûc^ xérilés du clirislianisme, ni qui regarde le salut. On craint de les rebuter par ces sortes de discours, et qu'ils n'en lusseut bientôt faliguos, 11 est vrai qu'il y faut de laprudeucc,

80O BETRAITE SPIRITUELLE.

el qu'on ne doit pas fairo do la conversation une prédication perpéluclle. Mais d'ailleurs trois choses sont certaines. I" Les sôculiers rc ?e rebulent point si aisément qu'on le pense, de ce que leur dit une personne religieuse, pour les (^difier et leur inspirer des senlimenls thrcMiens, Si c'élriil un liomr^-3 engagé comme eux dans le monde qui leur lîiit de pareils discours, peut-ôlre en seraient-ils élonnés et en l'craicnt-ils quelques railleries; mais ils ne r çoivent pas de môme ce qui vient de la bouche d'un religieux : ils* y font plus d'allenlion ; et ils n'en ont que plus de respect pour lui, voyant qu'il parle conformément à son état, et qu'il s'acquitte en cela de son devoir. 2° Non-seulement ils ne s'en rebulent point; mais plusieurs mêmes en sont touchés : ils s'y aiïectionnent et en profitent; et s'ils avaient à se scandaliser, ce serait plutôt qu'un homme aussi étroitement dévoué à Dieu que Test un religieux par sa profession, ne les fît jamais souvenir de leurs obligations envers ce premier Maître , el du soin qu'ils doivent prendre de le servir et de se sauver, 3" Enfin , supposé que de semblables conversations ne les accommodent pas, ce qui s'ensuivra de là, c'est qu'on les verra moins; et c'était l'excellent principe de saint Ignace de Loyola. Ou les gens du monde, disait-il, m'écouteront volontiers quand j(> leur parlerai sur des sujets édifiants, et alors Dieu en sera glorifié, et j'aurai ce que je demande : ou, dégoûtés de telles matières, ils s'éloigneront de moi , et alors ils me feront moins perdre de temps, et j'en irai moins perdre avec eux.

Et qu'est-il nécessaire, en effet, d'être tant dans le monde et avec le monde, si toutes les visites qu'on lui rend , ou qu'on en reçoit, ne contribuent ni à sa sanctilication , ni à la nôtre? est-ce à cela que des personnes religieuses doivent passer presque toutes leurs journées ? Autant, et beaucoup mieux , vaudrait-il demeurer dans Ja retraite, el, selon l'expression de Jésus-Christ, laisser les morts ensevelir leurs morts (Malth. 8). Les apôtres parcouraient le monde mais pour y enseigner, pour y catéchiser, pour y annoncer le royaume de Dieu. Voir autrement le monde, c'est, malgré le renoncement qu'on a fait au monde, ôlre encore tout mondain, et plus j peut-être, qu'on ne l'eut été dans le monde môme.

Troisième point. Conversations charitables et sans offense de personne. Le Sage a dit en général : Que celui qui ne pèche point dans ses paroles, est un homme parfait ; mais on peut dire, en particulier, au regard de la charité, que c'est une grande perfection , et une vertu bien rare , de ne la blesser jamais dans les entretiens. Car voilà, dans les maisons même religieuses, le plus commun et le plus dangereux écueil qu'elle ait à craindre. Elle s'y trouve altérée en diverses manières, dont les plus ordinaires sont ;

1<» Les impatiences naturelles et les chagrins de certains esprits colères et brusques , qui ne savent s'exprimer sur rien en des termes de douceur. On ne peut presque leur parler, sans s'exposer à une téponse désagréable ; et l'on a beau prendre toutes les précautions possibles, il y a toujours de leur part quelque rebut à e^sny(•r.

2-^ Les contestations qui naissent, et lesdisputcsoù l'on s"échnuffe de part et d'aulre. Gela vient surtout de deux sortes de caractères

très-fâcheux dans le commerce de la vie : les premiers sont contredisants, et les seconds sont opiniâtres. D'où il arrive que les uns, par un esprit de contradiction, formant toujours dos dilficultés sur ce qu'on leur dit , et les autres, par un esprit d'opiniâtreté, ne vou^ lant jamais céder, ni reconnaître qu'ils se soient trompés, on s'échappe en bien des paroles dont les cœurs sont piqués et ulcérés.

3° Les railleries, soit qu'on soit trop libre à les faire, ou qu'on soit trop délicat à s'en ollénser. Car il y a des esprits d'une telle faiblesse, qu'il ne faut qu'un mot pour les choquer : comme il y en a aussi qui se laissent tellement aller à une envie démesurée de railler de toutes choses et de quiconque, qu'ils le font sans ménagement et sans égard. Pourvu qu'ils se contentent, ils n'examinent rien davantage , et ne s'inquiètent guère si quelqu'un en a de la peine. Celle peine toutefois n'est que trop réelle; et quoiqu'elle puisse être mal fondée , et que souvent, dans celui qui la ressent, ce ne soit que l'effet d'une trop grande sensibilité, il faudrait néanmoins prendre garde : et non-seulement la charité religieuse, mais la seule humanité le demanderait. Bien loin de cela, on prend plaisir â se jouer d'une personne ; on en fait tout le sujet de l'entretien, et, à ses dépens , on se donne une récréation et un divertissement peu sorlable.

4° Les jugements et les murmures , ou contre des supérieurs , ou contre ceux qui se trouvent charges de quelque office dans la communauté , ou contre des particuliers, dés qu'on n'approuve pas une chose (et combien y en a-t-il qui soient approuvées de tout le monde?). Quoi qu'il en soit, dès qu'une chose déplaît, on ne peut s'en taire. Du moins si l'on en parlait dans la vue de quelque utilité qui en dût revenir; mais on sait assez que tout ce qu'on dira ne produira rien. Pourquoi donc entre-t-on là-dessus en de si longues explications? par une maligne satisfaction qu'on goûte à déclarer ses sentiments, et par un secret penchant à condamner et à censurer.

5° Les médisances. Ce point est plus important, et les religieux n'ont pas moins à se précautionner là-dessus que les gens du monde. Sur tout autre article, on a communément dans la religion la conscience plus timorée et plus étroite; mais sur l'article do la médisance, les plus réguliers et les plus sévères ont quelquefois une conduite et des principes bien larges. Il y a peu de conversations où il ne soit parlé du prochain; et par un malheureux enchaînement, quand une l'ois on a commencé , on ne cesse point , qu'on n'ait dit tout ce qu'on prétend savoir, et qu'on devrait tenir secret.

La charité doit corriger tout cela , et bannir tout cela des conversations chrétiennes, â plus forte raison des conversations religieuses. Point d'amerlume dans les paroles , ni de brusquerie. On n'est pas toujours maître d'empôchcr que certains mouvements ne s'élèvent dans le cœur ; mais au moins faut-il avoir assez d'empire sur soi pour les tenir cachés au dedans, et pour n'en rien faire paraître. Point de contradictions trop fortes, ni d'altercations. Chacun a sa pensée, et chacun peut la produire, quoique contraire à la pensée des autres; mais, du moment que la question commence à dégénérer dans une espèce de dilTérend, et qu'on le remarque, il

502 BETRAITE SPIRITUELLE.

vaut incomparablement mieux ?e renfermer dans le silence et ne pas poursuivie, que de s'ohsliner, par une fausse f^loire , à remporler un vain avantage, et d'ôtrc parla un sujet de discorde. Point de traits railleurs et pitir.aiits. Un mol assais-onnô d'un cerlain sel et dit agT(^ablement, n'est pas toujours condamnable, pourvu que personne n'y soit intéressé, ou que celui qui pourrait y avoir quelque intérêt prenne bien la chose, et n'en témoigne aucun déplaisir. Mais après tout, une raillerie trop fréquente a souvent de fort mauvais ellets; et il le faut point alléguer pour excuse qu'il n'y a rien en ce qu'on dit, que d'indiiïérenl et que d'innocent. Ce n'est plus une raillerie indifl'érente ni innocente, dès que la charité en souffre; or, il n'est presque pas possible qu'elle n'en soulfre par l'extrême délicatesse de la plupart des esprits qui s'offensent aisément, et ressentent très-vivement les moindres alleiutes. Point de murmures ni de plaintes, du moins dans les entreliens publics. Si l'on voit quelque chose à reprendre, on peut en secret s'en expliquer avec une personne de confiance, soit supérieure, ou autre; mais de s'en déclarer hautement et devant toute une assemblée, c'est une espèce de révolte, ou c'est, en quelque manière, vouloir l'exciter. E'Iin, point de médisances: car, si la médisance est un péché grief dans des séculiers, qu'est-ce dans des religieux? Par- Ions bien de tout le monde; ou, si nous n'avons rien de bon à dire, taisons-nous. En gardant ces règles, on se préserve d'une infinité de désordres, on rend la société religieuse également édifiante et douce, et c'est ainsi que se vérifie la parole du prophète royal : Quel avantage et quel bonheur pour des frères , de vivre ensemble et dans une sainte union (Psal. 132) !

De la Charité de Jésus-Christ dans sa vie agissante.

Boc est prœceptum meum , ut diligatis invicem , ticut dilexi vos.

Voilà mon commandement : c'est que vous vous aimipz les uns les autres comme je vous iii aimés. ^Joan., cb. 15.;

PREMIER POINT. Aprè^ avoir passé trente années dans l'obscurité de la retraite, Jè.u-Clirisl enfin se montra au monde pour y prêcher son Evangile, et voilà ce que nous appelons sa vie agissante. Il eut à traiter avec toutes sortes de personnes, et c'estlà sans doute qu'il trouva de quoi exercer toute sa charité. Car cette vertu est plus nécessaire qu'aucune autre pour converser avec les hommes, et sans elle il n'y a point de société qui puisse subsister Or, la charité de Jésus-Christ, dans le cours de sa prédication , eut surtout trois qualités qui doivent me servir de modèle : car ce fut une charité douce, une charité bienfaisante, et une charité universelle. Telle doit être la mienne envers le prochain;

et s'il y manque un seul de ces caractères, ce n'est plus une charité chrélienne et relii,neuse.

Ce fui donc d'abord une charité douce que celle de Jésus-Christ, et C(3lte douceur parut en tout : dans ses manières extérieures, dans sa retenue et sa modération inaltérable. Que n'eul-il point à endurer de la part d'un peuple grossier et incrédule à qui il annonçait ses divines vérités? avec quelle conde>;ccndance ménageait-il tant d'esprits opposés, et s'y accommodait-il pour les persuader et pour les gagner? combien de rebuts essuya-t-il sans se plaindre, combien de résistances et de contradictions? Qu'était-ce que ses apôtres? de pauvres pécheurs , des hommes sans nom , sans éducation , sans étude, sans intelligence. Que ne lui en coùta-l-il point pour les former? Souvent ils ne comprenaient pas ce qu'il leur disait, et pour se faire mieux entendre à eux, il leur répétait plusieurs fois les mêmes choses, et les leur expliquait tout de nouveau; souvent ils avaient ensemble des contestations et des disputes, et il s'employait à les apaiser : vivant avec eux, malgré le dégoût qu'ils lui devaient causer, se communiquant à eux , et, bien loin de se tenir importuné de leur présence, voulant sans cesse les avoir auprès de lui.

Ainsi, il a bien pu nous dire ce qu'il dit en effet dans son Evangile : Apprenez de moi combien je suis doux et pacifique (Malth. 11); et en même temps, apprenez comment vous devez l'être vousmêmes. L'ai-je appris jusques à présent? ai-je appris à supporter les faiblesses des autres? Il faut bien qu'ils supportent les miennes; et n'est-ce pas une des plus grandes injustices, quand je veux qu'ils me fassent grâce sur une infinité de choses qui m'échappent, et que je ne leur fais grâce sur rien? Ce sont leurs mauvaises qualités qui doivent servir à perfectionner et à purifier ma charité , au lieu de l'affaiblir. Car, si je n'étais obligé d'avoir de la charité el de la douceur, que pour des gens accomplis et à qui rien ne manque, tout ce que j'en aurais , ne serait de nul mérite : ou , pour mieux dire, je n'en aurais pour personne, puisqu'il n'y a personne sans défaut. Si je n'avais à vivre qu'avec des anges ou avec des hommes impeccables, cette charité douce et patiente ne me serait pas nécessaire , parce qu'elle ne me serait du nul usage. Mais j'ai à vivre avec des esprits qui ont leurs idées particulières, comme nous avons chacun les nôtres; qui ont leurs humeurs, leurs préjugés, leurs erreurs. D'entreprendre de les changer, c'est ce qui ne m'appartient pas, el de quoi je ne viendrais pas à bout. Il ne me reste donc, pour le bien de la paix et pour l'entretien de la charité, que de m'accommodera eux, autant qu'il est possible, et de les gagner par ma douceur.

Bicnheuieux les débonnaires , parce qu'ils posséderont toute la terre (Matth. 5), c'est-à-dire, qu'ils se réconcilieront tous les cœurs. Snis-je de ce nombre; ou plutôt, combien là-dessus ai-ie de reproches à me faire? combi(>n do fois, au lieu d'user envers le prociiain d'une charitable indulgence, lui ai-je fait ressentir mes dédains et mes hauteurs? combien â son égard m'est-il éclia|ipé, et m'échappe- t-il sans cesse de paroles aigres, de manières brusques, de mépris! Souvent môme je n'y fais nulle attention, et je

ne crois pas qu'il y ait rien en font cela dont on doive s'offenser. Ce serait hien pi;> si je venais, comme qLU'lques-uns, à m'en applaudir et à m'en savoir bon gré. Voilà ce qui trouble toute une communauté ; voilà ce qui y l'ait naître les divisions, et ce qui y cause les différends et les démêlés. Un peu plus d'empire sur raoi-méme préviendrait tous ces maux : et qu'y a-t-il que je ne dusse sacrilier pour les arrêter?

Deuxième POINT. La même charité qui flt supporter à Jésus-Christ, avec tant de douceur et tant de patience, les imperfections de ceux avec qui il eût à converser et à traiter, lui fit encore employer son pouvoir tout divin à les combler de ses grâces. Car ce fut une charité bienfaisante. // parcourait les villes et les bourr/ades en faisant du bien à tout le monde (Act. 10), chassant les démons, consolant les alïligés, guérissant les malades, ressuscitant les morts, annonçant le royaume de Dieu, et travaillant sans relâche au salut des âmes.

Je ne suis pas en état de faire, comme Jésus-Christ, des miracles en laveur du prochain. Il ne dépend pas de moi de rendre, comme ce Dieu sauveur, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, la santé aux paralytiques et aux moribonds. Mais du reste, il y a chaque jour, surtout dans une communauté, mille occasions de se rendre des services mutuels, de s'enlrobliger et de s'enlr aider. Or, voila ce que fait la charité chrétienne, à plus forte raison la charité religieuse. Ai-je là-dessus tout le zèle et toute l'ardeur nécessaire? ne suis-je point de ces âmes indifférentes qui ne sont occupées que d'elles-mêmes, et qui ne veulent se gêner en rien pour faire plaisir aux autres? Si par mon office, je me trouve dans une obligation particulière de leur prêter secours et de pourvoir à leurs besoins, comment est-ce que je m'en acquitte? le fais je avec exactitude? le fais- je volontiers et avec affection? Du moins suis-je assez charitable pour leur souhaiter le bien que je ne puis leur procurer? le suis-je assez pour prendre part à celui qui leur arrive, et pour m'en réjouir? le suis-je assez [lour compatir à leurs maux et pour entrer dans leurs peines, lorsqu'il leur survient quelque affliction et quelque disgrâce? Caria charité exige tout cela de moi.

Mais n'est-ce pas en tout cela que je l'ai mille fois blessée et que je la ble se encore? Je n'ai que trop de vivacité quand il s'agit de moi-même, et je ne porte que trop loin les devoirs de la charité, quand je demande qu'on l'exerce à mon égard, et que je crois qu'on me la refuse. Je ne lui prescris point alors de bornes, et je suis si touché de ne la trouver pas toujours disposée à me servir! Est-ce ainsi que je la pratique envers les personnes à qui je la dois partant de litres? Tout me coûte, dès qu'il est question d'aulrui. Au lieu de leur faire tout le bien qui est en mon pouvoir, peut-êire enviéjc celui qu'on leur fait, et peut-être, en certaines rencontres, voudrais-je les traverser et y mettre obstacle. Au lieu de les prévenir sur les choses mêmes oùnul devoir |)ropre et personnel ne m'engage, combien peut-être, dans mes fonctions et mes emplois, me suis-je rendu dilhcile à leur accorder ce q'ui était de ma règle et de

mon ministère? Au lieu de m'inléresser dans leurs peines , et de

chercher à les arloucir, n'en ai-je point eu peut-ôlre une joie maligne, et n'en ai-je point mfimeété quelquefuis le sujet! Jésus-Christ nous a expressément avertis que nous serions traités de son Père, comme nous aurions traité nos frères et les siens. Suivant cette mesure, qu'aurais-je à espérer de Dieu, et avec quelle assurance pourrais-je le prier de répandre sur moi l'abonclance de ses grâces, si j'avais toujours un cœur aussi resserré que je l'ai eu à l'égard de ses membres et de ses enfants?

Troisième point. En quoi la charité de Jésus-Christ fut enfin plus admirable, c'est dans son étendue : car ce fut une charité universelle. Comme il avait été envoyé de son Père pour tous les hommes, et que c'était en vue de son Père qui les aimait, il se partageait également entre tous; et leur donnait à tous ses soins, sans acception de personne. Juifs et Gentils recevaient de lui les mêmes instructions et les mômes guérisons, tant de l'àme que du corps. On ne le vit jamais ni se rebuter de la misère et de la pauvreté des uns, ni se laisser préoccuper en faveur des autres par leur éclat et leur opulence. Ceux-là mêmes qui se déclaraient le plus ouvertement et avec plus d'injustice contre lui, il était disposé à leur faire tout le bien qu'ils en pouvaient attendre, et il ne tenait qu'à eux, en recourant à ce divin Maître, d'en obtenir toutes les grâces dont il était le dispensateur. Non-seulement il y était disposé, mais pour cela il les appelait, il les invitait et les recherchait. Si je ne porte jusque-là ma charité pour le prochain , je n"ai qu'une charité imparfaite, ou je n'ai même qu'une fausse charité, parce que ce n'est point une charité chrétienne. Car la charité chrétienne nous fait aimer le prochain par rapport à Dieu et en vue de Dieu. Or, ce motif n'est point limité, et vouloir le restreindre à certains sujets, sans l'étendre aux autres, c'est le détruire absolument et l'anéantir.

Aussi le Fils de Dieu, et après lui les apôtres en nous recommandant la pratique de la charité comme une de nos obligations les plus essentielles, se sont-ils servis d'un terme commun : Aimez vos frères, aimez votre prochain. Cette qualité de frère, de prochain, ne convient pas moins à l'un qu'à l'autre, et par conséquent, elle ne nous oblige pas moins envers l'un qu'à l'égard de l'autre. Si vous ne faites du bien, ajoutait le Sauveur du monde, et si vous n'êtes préparés à en faire qu'à ceux avec qui vous êtes liés d'une société plus étroite, qu'à vos amis, par où dilTérez-vous des païens? car ils ont comme vous leurs connaissances, leurs amitiés, leurs liaisons. Or, la charité évangélique doit avoir un caractère de distinction et de sainteté, qui la relève au-dessus d'une charité purement humaine, telle qu'était C(;lle du paganisme, et telle qu'est encore celle du monde. C'est pourquoi le Sauveur des hommi'S, dans le commandement qu'il nous lait de nous aimer les uns les autres, et qu'il appelh; sou précepte et sa loi, comprend même ceux qui se tournent contre nous et dont nous avons reçu les plus sensibles offenses : Bénissez ceux qui vous maudissent, souhaitez du bien à ceux qui vous veulent du mal , priez pour ceux qui vous

persécutent (Lnc. 6). Que ce degré est éminent, mais qu'il est rare! Tout rare néanmoins et tout cmineiit qu'il est, c'est un devoir nécessaire : et le chrislianisme , ni conséquemmcnt la religion , ne reconnaît point d'autre vraie charité que celle-là : Dieu n'en récompense point d'autre.

Où en suis-je donc, et comment est-ce que je satisfais à celte obligation? Car, ce que Jésus-Christ nous a lui-même annoncé, qu'il viendrait des temps où la charité de plusieurs se rel'roidirail, no s'accomplit pas seulement parmi les gens du monde, mais parmi les religieux. Elle ne s'y refroidit en elïet que trop; et autant qu'elle s'y refroidit, elle s'y rélrécit. On a ses inclinations et ses antipathies; et selon cette dilïérence de seniiments, on tient une conduite toute dilférente. On a ses amis particuliers pour qui l'on n'épargne rien; mais on ne s'intéresse guère à ce qui regarde tout le reste de la communauté. Dans un office où l'on doit à chacun les mêmes soins, on a ses prédilections, et tandis qu'on est dune attention et d'une vigilance infinie en faveur de quelques-uns, on est d'une négligence et d'une difficulté extrême envers les autres. Se sent-on blessé en quelque chose? on a ses ressentiments et ses peines dans le cœur; et au lieu que la charité devrait les étouffer, on sait bien, dans l'occasion, user de retour et les faire connaître.

Ce qui est encore très-ordinaire, et ce qui renverse tout l'ordre de la charité, c'est qu'on se montre plein de douceur et plein de zèle pour les étrangers, pour toutes les personnes du dehors; et qu'on n'a que de la froideur, et quelquefois de l'amertume pour ses frères , avec qui néanmoins on est uni par des liens si intimes et si sacrés. Où est la charité de Jésus-Christ? Car ce ne l'est pas \t. Elle n'est qu'en certaines âmes, dont Dieu, pour notre édification, nous met les exemples devant les yeux. N'en ai-je pas vu moi-même, et n'en vois-je pas? Il semble que ce soit la charité même; ou il semble que leur charité se déploie sans cesse et se multiplie, à mesure qu'Use présente des sujets sur qui l'exercer. On les admire : mais y en a-t-il beaucoup qui les imitent? Que me sert toutefois de les admirer, si je ne travaille pas à les imiter?

Conclusion. Dieu de charité, Seigneur, c'est dans les maisons religieuses que vous avez voulu conserver l'esprit de votre Kglise naissante , et de ces premiers chrétiens qui la composaient. Or, ils n'étaient tous qu'un creur et qu'une âme ; et comment, sans la charité, puis-je donc être vraiment religieux? Il n'est pas en mon pouvoir de concilier ainsi tous les cœurs, tt de les réduire à celte conformité parfaite et à celte sainte unité; mais j'y dois au moins di,^ poser le mien, je l'y dois former, et ce sera rellel de votre grâce.

Donnez-moi, mon Dieu, cette charité patiente qui ne s'altère de rien, celle charité bienfaisante qui ne refuse rien, cette charité univer:-elle qui n'excepte rien. Ah! Seigneur, quelque patiente que puisse être ma charité envers mes frères, jamais lesera-t-elle autant que la vôtre envers moi , et jamais aurais-je autant à su[)porler de leur part, que vous avez eu jusques à présent à supporier de moi? Quoi que jt; fasse pour eux, ou que je désire de faire en vue de vous, jamais égalera-t-il tout ce que j'ai reçu de votre inllnie libéralité?

SEPTIÈME JOUR. Îi07

Et dois-je enfin compter pour beaucoup d'étenire mon zèle sur tout ce qu'il y a de personnes avec qui j'ai à vivre, et de sujets (pii me soiit présents, après que vous avez rempli de votre miséricorde toule la terre, et que vous avez étendu votre amour jusqu'à ceux mêmes qui vous ont crucifié ?

Si donc, sur la charité que je dois à mon prochain, aussi bien cpie sur toutes les autres vertus, je vous envisage, Seigneur, comme mon modèle, j'ai bien à me confondre du peu de ressemblance qui se trouve entre vous et moi. Mais ce qui redouble ma confusion, et ce qui doit y mettre le comble, c'est que je sois si froid et si lent aux exercices de la chanté, quand vous voulez bien accepter tout ce qu'elle me fait l'aire, comme étant fait à vous-même; quand vous ne dédaignez pas d'en être le motif, que vous m'en savez gré, et que vous m'en faites un mérite auprès de vous. Hé! mon Dieu, si je vous aime , comment puis-je ne pas aimer ceux que vous avez substitués en votre place? Or, ne sont-ce pas mes frères, et n'est-ce pas vous-même que j'aime dans eux? n'est-ce pas à vous-même que je rends dans eux tous les bons offices que la charité m'inspire? Que me faut-il autre chose pour m'engager? Un cœur est bien peu sensible pour vous, Seigneur, si celte seule considération ne lui suffît pas.

DEUXIEME MIEDITATION.

Des douleurs intérieures de J.-C. dans sa Passion,

Tune aU illis : Tritlit est anima mea usque ad mortan. ■ Alors il leor dit : Je sais dans une tristesse mortelle. (HAna., eh. 96.)

PREMIER POINT. Jésus-Christ devait être notre modèle en tout, et il a voulu dans sa passion nous apprendre comment nous devons nous comporter dans les peines et les afflictions de la vie. Il y en a de deux sortes : d'intérieures, qui n'affligent que l'âme, et d'extérieures , qui affligent les sens. Or, les unes et les autres me fournissent la matière de deux importantes méditations; et quant à ce qui regarde d'abord les peines intérieures du Fils de Dieu , elles se réfluisent à trois espèces, que les évangélistes nous ont marquées , et qui sont , la tristesse , l'ennui , la crainte.

De quelle tristesse est-il tout à coup accablé, lorsqu'après la dernière cène, qu'il avait faite avec ses apôtres, il va au jardin de Gethsémani! à peine peut-il se soutenir lui-même, et, selon qu'il le déclare aux trois disciples qu'il a choisis pour l'accompagner, la douleur qui le presse est si violente, qu'elle serait seule capable de lui causer la mort : Mo7i âme est triste, leur dit-il, et c'est une tristesse à en mourir. Voilà par où a commencé cette sanglante passion qu'il a endurée pour moi. Ce n'était point assez qu'il livrât son sacré corps au supplice de la croix : il fallait que son âme lilt livrée aux plus rudtîs combats, et qu'elle en ressentit les plus vives et les plus douloureuses atteintes. C'était une partie, et même la principale pariie de la satisfaction qu'il devait à son Père pour les péchés des hommes , parce que c'est dans lo cœur que le péché est

conçu , et que c'est proprement l'âme qui , par le dérèglement de la volonté , le commet.

Quoi qu'il en soit, que fait-il dans cette triste?se qui l'abat, et qu'il ne pourrait porter sans un miracle? A-t-il recours aux vaincs consolations du mon'le? Cherche-t-il au moins quelque soulagement et quelque appui auprès de fcs apôtres? Se laisse-t-il aller à l'impatience et aux plaintes, et pour décharger son cœur du poids qui le presse, s'épanche-t-il en de longs discours? deux ou trois paroles, c'est tout ce qu'il dit de son état. Du reste, sans s'arrêter avec ses disciples, il se retire à l'écart, il va prier, il y pas.-e trois heures entières : le ciel est tout son reTuge et tout son soutien; et soit qu'il en soit écouté, ou qu'il paraisse ne l'être pas, il y met toute sa confiance et n'a point d'autre sentiment que d'une soumission parfaite et d'une pleine résignation : Mon Père., (ju^l en soit comme vous l'ordonnez , et non comme je le veux (Mallli. 5G).

Quelque exempte que semble la profession religieuse des chagrins de la vie, il y a dans la religion, aussi bien qu'ailleurs, des jours pénibles et des temps de tristesse. On a partout de mauvais moments, et j'ai les miens comme les autres. Nous sommes môme tellement nés , que si nous n'avons pas de vrais sujets de chagrin , nous nous en faisons d'imaginaires. Sans examiner ce qui attrista le Fils de Dieu au point où il le fut et où il témoigna l'être, nous ne pouvons douter que sa douleur n'ait été aussi véritable dans son principe et aussi raisonnable, qu'elle était amère et sensible dans ses effets : au lieu que ce qui fait, en mille rencontres , toute ma peine, ce n'est qu'une idée et qu'un fantôme; ce n'est que ma délicatesse extrême, que mon humeur inquiète , que mon orgueil, que mon amour-propre. Car, si je veux bien rentrer en moi-même e! sonder le fond de mon cœur, je trouverai que c'est là communément ce qui le remplit d'amertume. Pourquoi êtes-vovs tiisle,6 mon âme! et pourquoi vous troublez-vous (Psal. 41)? c'est que vous êtes ingénieuse à vous tourmenter, souvent sans raison, et même contre toute raison.

Mais, soit que mes chagrins soient bien ou mal fondés, comment est-ce que je les supporte? Combien de réflexions également inutiles et alfligeantes, dont je me ronge en secret? Combien de vaines distractions que je tâche à me procurer, et au dedans, et au dehors , sous le spécieux prétexte de guérir mon imagination , et de la détourner des objets dont elle est frappée? Combien quelquefois de dépits et d'animosités contre les personnes à qui j'attribue ma peine et que j'en crois être les auteurs ? A l'égard même de ceux qui, constamment et de ma propre connaissance, n'y ont nulle part, combien m'échappe-t-il d'impatiences et de termes offensants, comme si je m'en prenais à eux, et que je fusse en droit, parce que je soutire, de les faire souffrir?

0 que ne suis-je soumis comme Jésus-Christ 1 Si je savais me taire, et me tenir dans un silence chrétien et religieux; si je me retirais dans l'intérieur de mon àme, et si j'y renfermais toutes mes peines ; si , pour répandre mon cœur, je n'allais qu'a Dieu , et •c i>v voulais point d'autre consolation que celle qu'on goûte dans a prière et avec Dieu, que de fautes j'éviterais! que d'inquiétudes

et d'agitation:? je m'épargnerais! L'ange du Seigneur viendrait, et il me conforterait; ou plutôt., le Seigneur descendrait lui-même avec (ontc l'onclion de sa grâce. Il me servirait de conseil, d'ami, de confident. H appliquerait le remède à mon mal-, et s'il ne lui plaisait pas de m'en accorder l'entière guérison,du moins il l'adoucirait et m' le rendrait, non-seulement plus tolérable, mais salutaire et profitable, fêlais dans le dernier abatlement, disait le prophète royal, et je croyais que rien ne pouvait me consoler; mais je me suis souvenu de Dieu , et tout à coup, cette vue de Dieu m'a remis dans le caime et dans la joie ^Pfal. 76). Voilà ce que ce saint roi avait plus d'une fois éprouvé : pourquoi ne l'éprouveraisje pas de môme'r

Del'xième point. Une autre peine intérieure dont le Sauveur des hommes se sentit atteint , ce lut l'ennui. Il commença à s'enîu/yer (Marc. 14), dit l'évangéliste : c'était une suite naturelle de la irislesse qui l'accablait ; tout lui devint insipide, et il ne prit plus dégoût à rien. Ces grands motifs qui l'avaient auparavant animé et si sensiblement touché, sans rien perdre pour lui de leur première force, perdirent du reste toute leur pointe : ils le soutenaient toujours, mais sans aucun de ces sentiments, ni aucune de ces irapressions secrètes qui excitent une âme et l'encouragent; tellencent qu'il se trouvait comme abandonné à lui-môme et à la désolation de son cœur. Elat mille fois plus difficile à porter que toute autre peine, quelque violente d'ailleurs qu'elle puisse être; état où se trouvent encore, de temps en temps, une inOnité de personnes dévotes et religieuses.

Il y a des temps où l'on tombe dans le dégoût de tous les exercices de piété et de religion. Rien n'afftclionne, rien ne plaît; on est rebuté de l'oraison, de la confession, de la communion, des lectures spirituelles, de toutes ses observances et de toutes ses pratiques; peu s'en faut qu'on n'en vienne quelquefois jusqu'à se dégoûter mémo de sa vocation, et à concevoir certains regrets de ce qu'on a quitté dans le monde. N'ai-je point été bien des fois en de pareilles dis[jusilions, et n'y suis-je point encore assez souvent? Si ce n'est point moi qui me suis réduit là par un relâchement volontaire, je ne dois point m'en affliger ; ce sont alors des tentations qui me peuvent être très-salutaires, et dont il ne tient qu'à moi de profiter au centuple, en donnant à Dieu, par ma constance, la preuve la plus certaine de ma fidélité. Mais le mal est que ce dégoût et cet ennui ne vient communément que de moi-môme , que de ma négligence et de ma tiédeur. Je ne voudrais pas me faire la moindre violence pour me réveiller et pour m'élever à Dieu. Est-il surprenant alors que le poids de la nature m'entraîne? et dois-je ra'étonner que. Dieu ne se communiquant plus à moi, parce que je m'attache si peu à lui, je ne fasse que languir dans sa maison, et que le temps que je passe auprès de lui, me semble si long? Ah 1 les heures me paraissent bien courtes partout où je satisfais mon inclination.

Il est vrai, néanmoins, et il peut arriver quelquefois que ce ne soit pas par ma faute que je tombe dans celle langueur, et que je

sens cet éloignement des choses de Dieu; mais sais-je me rendre celle épreuve aussi utile qu'elle le peut être? Je pourrais sanct lier mon ennui môme et mon (loK*)Lit; je pourrais m'en faire un moyen de pratiquer les plus excellentes vertus, la patience, la pénitence, la per.-évérance. Ce n'est pas un petit mérite devant Dieu, que de savoir s'ennuver pour Dieu; ce n'est pas une petite perfection, que d'avancer toujours, malgré l'ennui, dans la voie de la perfection. C'a été le don des saints, et ce n'est guère le mien ; dès qu'un exercice commence à me déplaire, ou je le laisse absolument, ou je ne m'en acquitte que très-imparfaitement; je me fais, du dégoût où je suis, une raison de me relâcher : au lieu que je devrais, avec la la grâce du Dieu qui m'éprouve dans ce dégoût , et par ce dégoût, recueillir toute ma force, et mélever au-dessus de moi-môme. Jamais David ne glorifia plus Dieu qu'en lui disant ; Vous vous êtes retiré de moi, Seigneur; et moi, je ne me suis point retiré de vous ni de vos coniinandeinents {Vsdii. 118). C'est là que je donnerais à Dieu plus de gloire ; c'est là que j'amasberais des trésors iuliuis de mérites.

Troisième point. Un troisième sentiment dont le cœur de Jésus- Christ fut pressé et serré, c'est la crainte et la vive répugnance. Au milieu des ténèbres de la nuit qui l'environnaient, et dans ce lieu désert où il s'était retiré, toute l'idée de sa passion lui vint à l'esprit; et se trouvant à la veille d'une mort si ignominieuse et si douloureuse, il s'en fit une image qui le saisit de frayeur : l'impression fut telle, que tous ses sens en furent troublés; et l'exlrôme répugnance qu'il sentit, le porta môme à demander de ne i)oinl boire un calice aussi amer que celui qui lui était préparé : Mon Père, s'il est possible , détournez de moi ce calice (Matth. 26). Et sans doute il n'est pas étonnant qu'à la vue de tant d'opprobres où il allait être exposé, et de tant de souffrances où son corps devait être livré, toute la nature se révoltât. Jamais combat intérieur ne dut être plus violent, ni ne le fut en effet : il en tomba dans une mortelle agonie, et il en fut tout couvert, depuis la tête jusques aux pieds, d'une sueur de sang; mais tout cela ne se passait, après tout, que dans l'appétit sensible, et, sans égard aux révoltes de la nature, la volonté demeurait toujours également ferme et constante. Aussi, dès le moment qu'il fallut en venir à l'exécution , et que ses ennemis approchèrent pour le prendre, il ne pensa pointa fuir ni à se cacher; au contraire, il s'avança lui-même vers eux, il leur déclara qui il était : C'est moi, leur dit-il, que vous cherchez (Joan. 48); voici votre heure et l'empire des ténèbres (Luc. 22). Vous pouvez faire de ma personne tout ce qui vous est ordonné. Quel eiïroi , tout ensemble, et quel courage dans cet Homme-Dieu! quelle consternation, et quelle résolution!

Quand il se présente une occasion où j'ai à me vaincre moi-même, je ne puis d'abord arrêter certains sentiments naturels qui s'élèvent dan? mon cœur et certaines répugnances involontaires; n'est-ce pas snrloutce que l'on éprouve dans une retraite? Il n'y a point d âme, si tiède et si endormie, qui ne se réveille en ce saint temps et ne se ranime. Dieu parie au cœur, la grâce éclaire l'esprit, ou se re-

proche ses égarements, et l'on en découvre les principes; de là même on voit de quels remèdes on devrait user, et ce qu'il y aurait à faire. On sent qu'on n'est pas, à beaucoup près, ce qu'on devrait être, et l'on reconnaît à quoi il tient qu'on ne le soit, mais on craint de s'y engager et de l'entreprendre; on s'y propose des difficultés infinies , et l'on se défie , sur cela, de ses forces; on dispute avec soi-même, mais tout le fruit de ces longs raisonnements est une incertitude où l'on ne conclut rien, et l'on ne se détermine à rien.

N'est-ce pas là peut-être l'état où je me trouve présentement? En vain je voudrais me tromper et m'aveugler. Dieu, malgré moi, ne me fait que trop connaître ce qu'il faudrait changer et réformer dans ma vie pour la rendre plus religieuse. Certains exemples que j'ai devant les yeux, les remords secrets de ma conscience, les avis de mes supérieurs, les réflexions que j'ai faites dans le cours de ma retraite, et que je fais encore : tout cela ne me permet pas d'ignorer à quoi je devrais mettre ordre, et tout cela m'inspire assez de bonnes vues et de bons sentiments. Mais qu'est-ce qui m'arrête? ce qui m'a cent fois arrêté : une vaine peur, et une timidité que je n'ai pas la force de surmonter, et qui me représente les choses comme insoutenables pour moi et comme impraticables. Ces fausses terreurs dont je me laisse préoccuper, vont même jusqu'à me faire imaginer mille raisons apparentes de différer, de ne point aller tout d'un coup si avant ni si vite. Jésus-Christ ne différa ni ne délibéra point de la sorte. Etait-il toutefois, au fond de son cœur, moins agité que moi? avait-il moins sujet de l'êlre? cette passion, qu'il envisageait de si près, et dont il s'était si vivement retracé dans l'esprit toute l'horreur, devait-elle moins lui coûter, et avait-elle moins de quoi l'étonner? Ah! me laisserai-je toujours intimider et déconcerter aux moindres obstacles que ma faiblesse fait naître, et quelle augmente dans mon idée? ou si la crainte me prévient, n'apprendrai-je jamais à me raffermir contre ses premiers mouvements; et jamais ne me dirai-je aussi résolument et aussi efficacement que le dit Jésus-Christ à ses disciples : Levons-nous et marchons (Matth. 26)?

Conclusion. Aimable Sauveur, c'est par votre sagesse et votre miséricorde infinie, que vous avez voulu paraître faible comme moi, et être sujet aux mêmes révoltes intérieures que moi, afin que votre exemple m'instrui-ît et qu'il me fortifiât; sans cela, ô mon Dieu! sans cette règle et ce soutien que je trouve en vous, où en serais-je à certains moments, et que dcviendrais-je? Vous voyez combien je suis didérent de moi-môme d'une heure à une autre, et de quelles vicissitudes je suis continuellement agité : un jour mon âme est en paix , et même dans une sainte allégresse ; mes devoirs me plaisent, et je goûte le bonheur de mon élat; rien ne me fait peine, et il me semble qu'il n'y a point de victoire que je ne sois en disposition de remporter sur moi-même et sur toutes les passions de mon cœur; mais, dès le jour suivant, ce n'est plus moi : mes exercices me sont à charge, je m'en fais une fatigue, et j'y sens une opposition qui me les rend, noa-seulemenl insipides, mais très-

pénible?. Ainsi, toute ma vie n'est qu'un combat perpétuel, et qu'une varialion où il semble que, tour à tour, deux esprits tout contraires me gouvernent.

Pouiq'oi, Seigneur, le permettez-vous? vous avez en cela, comme en tout le reste , vos cles?eins ; vous avez vos vues, et des vues de salut pour moi et de sanctification. Vous voulez que je sois éprouvé comme vous l'avez été; vous voulez que je pratique dans mon état les mômes vertus, et que j'acquière par proportion , les mêmes mérites; vous voulezque j'endure le môme martyre du cœur, et que je fasse le môme sacrifice de toutes les douceurs de l'esprit, et de toutes les consolations. Ainsi soit-il, ô mon Dieu! puisque c'est votre volonté; il me serait trop aisé et trop doux de vous suivre, si j'y sentais toujours le môme attrait. Vous, cependant, Seigneur, ne cessez point de me soutenir, non-seulement de votre exemple, mais de la grâce qui l'accompagne. Que l'un et l'autre m'affermissent tellement dans vos voies, qu'il n'y ait ni tristesses, ni ennuis, ni craintes qui puissent m'en détourner; que j'j marche toujours du même pas, quoique ce ne soit pas toujours avec le même goût : plu* j'aurai à prendre sur moi pour y avancer, plus ma persévérance vous sera glorieuse , et plus vous lui préparerez de couronnes pour la récompenser.

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