‹ Euvres de Louize Labé, lionnoizeChapitre 90 sur 93 · EXTRAIT DES ANNALES · texte numérisé non relu

EXTRAIT DES ANNALES

DE Lk LITTÉRATURE ET DES ARTS (i),

354° Livraison y 1 avril 1825.

Evvres de Loinze Lahé ^ Lionnoize (2) ; Lion , Dvrand et Perrin y 1824, in-8° de Ixx et 826 pages.

Cette septième édition des œuvres d'une femme illustre , qui se fit distinguer par sa beauté et son génie dans le siècle brillant de François i^'^, a été publiée, non par un libraire, mais par une société de Lyonnais, la plupart membres de l'Académie de leur ville, et tous jaloux de propager la gloire de leur pays. Sous ce rapport, ils ne pouvoient mieux choisir. Louise Labé , ainsi que Clémence de Bourges et Pernette de Guillet , toutes trois de Lyon , posséda , mais avec une grande supériorité , les langues savantes, cultiva la musique et la poésie, et mourut , comme ses deux compagnes, à la fleur de son âge. On n'a malheureusement qu'un trop petit nombre de ses

(i) On s'abonne à Paris , au bureau des Annales de la Littérature et des Arts^ rue des Filles-Sain t-Thomas , n» 12, près le passage Feydeau. Le prix de l'abonnement est, pour trois mois ou i3 livraisons, formant i volume, 11 fr. 5o c. ; pour 6 mois ou 26 livraisons , 11 fr. ; et 43 fr. pour Tannée.

(2) Telle est l'orthographe avec laquelle ce titre est imprimé : c'est celle du temps où vivoit Louise Labé , ou du moins c'est celle qu'elle avoit adoptée dans les deux éditions de ses œuvres faites sous ses yeux. Derrière le frontispice de la nouvelle édition , on trouve la dédicace suivante : Pçiiriœ , Amicitiœ et M\fsis*

productions : trois élégies , les meilleures qui eussent paru avant celles de Parny et de Bertin , qui créèrent, en quelque sorte, parmi nous le genre erotique; vingt- quatre sonnets et une délicieuse comédie intitulée : Débat de Folie et d^ Amour ^ composent tout son bagage ; mais il suffit pour lui assurer l'immor» talité. Je ne sais comment Sauvigny a pu écrire qu'elle avoit composé cette pièce dans le genre de l'auteur de V Oracle et des Grâces, C'est Saint-Foix qui a travaillé dans le genre de Louise Labé. Cette petite comédie , si ingénieuse et si piquante , a fait dire à Voltaire , dans ses Questions sur VEncyclopèdie : « La » plus belle fable des Grecs est celle de Psyché ; la » plus plaisante fut celle de la Matrone d*Ephese ; la » plus jolie parmi les modernes fut celle de la Folie » qui, ayant crevé lés yeux de l'Amour, est condamnée 5) à lui servir de guide. » Louise Labé a le mérite d'avoir inventé cette fable, et d'avoir été ensuite imitée par une foule de poètes , entre autres par notre divin La Fontaine (i). Je n'en citerai qu'un trait qui m'a rappelé un passage de J. J. Rousseau. Quand cet éloquent écrivain, dans son discours sur \ Origine de V inégalité des conditions^ qui renferme tant de paradoxes, s'écrie : « Le premier qui , ayant enclos un « terrain , s'avisa de dire : Ceci est a moi y et trouva » <)es gens assez simples pour le croire, fut le vrai » fondateur de la société civile. » Cela est un peu fou, f^ j'aime encore mieux ces paroles de l'avocat de la Folie (2) : « Petit à petit ha cru Folie avec le tems. » Les plus esventez d'entre eux , ou pour avoir res-

(i) Livre XII, fable 14.

(2) Pages 5o et 5i»

(3) » COUS ( délivré , dégagé ) des loups et autres bestes V sauvages , les brebis de leurs voisins et compagnons, »» ou pour avoir défendu quelcun d'estre outragé, ou » pour ce qu'ils se sentoient ou plus forts ou plus » beaux , se sont fait couronner rois de quelque feuil- » lage de chesne. Et croissant l'ambition , etc. » Ce champ est a moi ne ressemble-t-il pas au roi de quelque feuillage ? avec cette différence que Jean- Jacques Rousseau nous parlolt très -sérieusement, tandis que Louise Labé ne faisoit qu'un badinage de son panégyrique de la Folie. Celte femme charmante naquit en i525 ou i526 , et mourut probablement en i565 ou i566 (i) : elle n'avoit donc que quarante ans (2). Ses poésies parurent en i555. On n'a rien pu recouvrer de tout ce qu'elle dut écrire dans l'espace de dix années , et pendant qu'elle étoit dans la force de l'âge et du talent , et à une époque de sa vie où le goût et l'expérience dévoient avoir mûri son génie : c'est une grande perte. « Les élégies de Louise Labé, » dit le principal éditeur, M. Breghot du Lut (3) , ont » tout ce qui donne du prix et du charme à ce genre... ; » elles sont tendres, touchantes, passionnées. Le cœur » seul y parle, suivant le précepte de Boileau. Nidle » affectation , nulle recherche dans le style , mais une » exquise naïveté de sentiment et de langage , qui » n'exclut point l'énergie.... »

La Notice que M. Gochard lui a consacrée, et que M. Breghot a enrichie d'excellentes notes, se fait lire

(i) Son Testament , que M. Breghot vient de faire imprimer, est du 28 avril i565.

(2) Par une singulière distraction , Sauvigny la fait mourir en i562 , et il lui donne ce même âge de quarante ans.

(3) Page i83.

avec un vif intérêt. Ces deux littérateurs la défendent avec chaleur et avec raison, des calomnies que Du Verdier fit peser sur sa mémoire , et de celles qu'y ajouta capricieusement un écrivain moderne. Personne n'ignore qu'on ne doit jamais s'étayer du témoignage de l'abbé Irail , qui , en général , mérite peu de confiance. 11 y a dans son curieux et singulier ouvrage des QuereJes littéraires^ auquel il est probable que Voltaire a mis les mains, presque autant de suppositions que de réalités. Que peuvent donc ces criminelles suppositions contre tant d'éloges contemporains , qui tous la représentent , non-seulement ravissante de beauté, mais chaste, mais vertueuse, mais fidèle à celui qu'elle aima , et constante à repousser l'hommage intéressé d'un certain poète romain? Que voudroit-on de plus pour croire à l'innocence de sa conduite , qui fit l'honneur et le bonheur de son mari, et que celui-ci proclama lui-même , puisqu'en mourant il lui légua ses biens par reconnoissance ? Et pourquoi un critique fort instruit et très-spirituel (i) s'est-il permis d'avancer à ce sujet cette étrange maxime ; « Dans ces matières délicates, quand la vé- » rite n'est ni ne peut devenir évidente, l'apologie peut » paroître téméraire et passer pour un faïix zèle. » Cet arrêt est sévère ; mais pourquoi la disculpation ne pourroit-elle pas devenir éi^iaente P En lisant les poésies de Louise Labé et les moyens de justification rassemblés par ses éditeurs, elle me semble devoir être

(i) M. Diigas-Monbel ( car il est facile de le reconnoître , quoiqu'il se soit caché sous la signature E. K. E. j, le dernier et le plus élégant interprète d'Homère , a consacré aux œuvres de Louise Labé un fort bon, article dans la Semaine , V* livrai*» son, septembre 1824.

(5) incontestable. D'ailleurs, a-t-on fait un crime à l'abbé Barthélémy d'avoii entrepris de justifier Sapho ? « Quand je lis quelques-uns de ses ouvrages, » a-t-il dit avec un peu trop de timidité, « je n'ose pas l'ab- » soudre; mais elle eut du mérite et des ennemis, je •n n'ose pas la condamner. » Il y avait à cela de la prudence et de la justice ; aussi ajoute-t-il : « L'envie qui » s'attache aux noms illustres meurt, à la vérité, mais » laisse après elle la calomnie, qui ne meurt jamais. « Cette calomnie atteignit Socrate, et elle voulut flétrir du même reproche les mœurs d'Anacréon. M. Anson , traducteur en vers de ses odes , le justifia d'une manière ingénieuse et forte des torts affreux qu'on lui imputoit. Après avoir lu ce discours , il est impossible de ne pas chérir la personne d'Anacréon autant qu'on aime ses productions , les plus gracieuses que l'antiquité nous ait laissées. « Si je gagne ma cause, » dit-il sensément , « c'est un grand homme de plus sous les » lois de la décence et de la vertu. » Compterait-on pour rien un pareil triomphe ? Mais , s'il est beau de démontrer qu'un grand écrivain ne s'égara pas si tristement dans ses mœurs , combien il est plus important de rétablir la réputation d'une femme injustement noircie! une femme privée de toute réserve, de toute décence , de toute pudeur ! Ne semble-t-il pas voir un rosier dépouillé de toutes ses roses? Oui, je croirai avec Socrate, avec Platon , avec Elien , avec Strabon , qu'aucune autre personne de son sexe ne pouvait être comparée a Sapho ^ non-seulement par l'esprit et par les grâces , mais encore par la sagesse et par la modestie. Quand Alcée soupira pour elle , quand il chantoit sa beauté et son génie , quand il prétendoit obtenir sa tendresse , ii lui disoit ; « Je voudrois vous

(6) expliquer toute ma pensée , mais la honte me retient; » Sapho lui répondit noblement: « Votre front n'auroir pas à rougir, si votre cœur n'ctoit pas coupable. » Elle disoit encore : « J'ai reçu en partage l'amour des î) plaisirs et de la vertu : le bonheur consiste dans leur » union. » D'ailleurs, outre que la vengeance d'Alcée, qui osa lâchement déprimer celle qu'il n'avoit pu séduire , outre que la haine de quelques rivales puissantes que sa supériorité humilioit, auroient suffi seules pour faire flétrir l'éclatante réputation de la muse de M itylèn e , n'est-il pas prouvé aujourd'hui, par les découvertes de plusieurs savans , qu'il y eut à Lesbos deux Sapho , l'une , courtisane célèbre , née à Erèse ; l'autre, celle que Platon appeloit la belle et sage Sapho P Om^sage^ car son penchant pourl'ingratPhaon ne fut point un crime ; elle était veuve, elle étoii libre, elle pouvoit

De Tamour par riiymea épurer les plaisirs.

On n'a donc à l'accuser que d'une foiblesse pour un jeune homme qui fut trop insensible au bonheur d'avoir fait une glorieuse conquête , et non pas d'un vice odieux qui blesse à la fois le sentiment, la délicatesse et la nature. Il n'est pas même certain qu'elle se soit précipitée du haut du rocher de Leucade.

Qu'on ne pense pas que le plaisir de justifier Sapho m'ait entraîné loin de mon sujet. J'ai prouvé qu'aujourd'hui les meilleurs critiques étaient forcés de l'absoudre des horribles imputations qu'on lui faisoit. Mais si, lorsque ces judicieuses discussions commencèrent , on avoit écrit : « La question restera toujours «indécise; quand la vérité n'est ni ne peut devenir » évidente , l'apologie peut paroître téméraire , » iiu-

(7) roit-on eu raison de s'opposer d'avance à un aussi heureux résultat? Eh bien ! j'appUque à Louise Labé l'exemple d'Anacréon et celui de Sapho. Comme Sapho, elle rejeta les soupirs d'un Alcée italien; comme elle, elle éprouva du penchant pour un Phaon , pour un seul , et avant son mariage; ainsi, elle ne fut point une effrontée courtisane. Les éloges qu'on lui donna, les amis honorables qui lui restèrent fidèles, l'attachement de son époux : tout manifeste que la jalousie et la méchanceté s'acharnèrent après elle, et la calomnièrent indignement. Félicitons MM. Cochard et Breghot , surtout ce dernier, de l'avoir si bien démontré.

Il ne me reste plus qu'un mot à dire sur ce volume dont l'exécution , extrêmement soignée sous le rapport typographique, fait honneur aux presses de Lyon. Outre les œuvres de Louise Labé, il renferme de savantes noies et un glossaire très-bien fait, qui montre que M. Breghot du Lut a autant de patience que d'érudition. On y trouve d'ingénieuses recherches sur les étymologies et de nombreuses citations de nos vieux auteurs , qui en rendent la lecture très-agréable. Il est à regretter que cet ouvrage n'ait pas été livré au public : aussi je pense qu'un libraire feroit une affaire lucrative s'il obtenoit de l'éditeur la permission de le reproduire. Cela ne blesseroit les intérêts de personne , puisque cette honorable entreprise n'a point été une spéculation. Les exemplaires qui existent (i)

(i) Il y en a cent seize carré vélin superfin, vingt-sept grand-raisin vélin superfin , neuf coquille nankin , quatre coquille rose , un coquille verte , un coquille variée à chaque feuille, un papier de Chine. Le reste de l'édition , pour atteindre l«i «ombre de six cents , est en carré vélin ordinaire.

(8) ont été partagés entre quarante-deux sociétaires , tous Lyonnais, parmi lesquels on remarque une dame. Ces sociétaires les ont distj ibués à leurs amis. L'un d'entre eux ayant bien voulu me gratifier de l'un de ses volumes , m'a mis à même de rendre compte de celte belle édition , véritable monument consacré à la mémoire de Louise Labé par la ville qui Ta vue naître, et qui se glorifie avec raison d'avoir produit une aussi aimable muse (i).

A. DE Labouïsse.

(i) Le souvenir de Louise Labé est , pour ainsi dire , populaire à Lyon. Tout le monde sait dans cette ville qu'il a existé au seizième siècle une femme ainsi nommée, célèbre par son esprit autant que par son extrême beauté. La rue où elle demeuroit s'appelle encore la rue de la Belle Cor^ dière f car Louise Labé portoit ce surnom , à cause de son mari , Ennemond Perrin , riche marchand de cordages et de câbles pour les navires.

Ses éditeurs semblent annoncer qu'ils publieront de la même manière les autres poètes dont Lyon s'honore d'avoir été le berceau. Je fais des vœux pour que ce projet reçoive son exécution. L'entreprise seroit à la fois utile , agréable et patriotique. Pernelte de Guillet , contemporaine de Louise Labé, réclame, la première, les honneurs de la réimpression. Ses oeuvres , quoiqu'elles aient eu une grande réputation , et qu'il en existe trois éditions au moins , sont devenues encore plus rares que celles de la belle Cordière. J'engage donc fortement M. Breghot à nous les redonner avec le même luxe typographique , et à les accompagner pareillement de note* et d un glossaire , et surtout à en multiplier un peu plus les exemplaires qu'il ne l'a fait pour Louise Labé.

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