‹ Eux et elles; histoire d'un scandaleChapitre 4 sur 12 · VI · texte numérisé non relu

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-Et tout cela, en effet, est dans V ordre. Il est dans V ordre que le scandale engendre le scandale, que la corruption sociale engendre la corruption littéraire, et que les mauvais livres naissent, comme des moucherons, des mauvaises mœurs. Il est dans Tordre qu*en fait de révélations et d'anecdotes, le public exige d'autant plus qu'on lui a donné davantage. — C'est surtout de Vappétit des grivois qu'on peut dire qu'il vient en mangeant.

Cest ainsi que la littérature du ventre est en train de succéder à la littérature du cœur, et le roman photographie au roman biographie. C'est ainsi qu'après les révélations en domino et en loup de satin nous avons les indiscrétions ivres et folles, où Von été au premier venu son masque, et même son corset. C'est ainsi que Lui a eu deux éditions, et que la première édition des Mémoires de Rigolboche s'est enlevée en une journée; ce qui donne à cette demoiselle le droit, dont elle use à un certain endroit de son

ï:^ VII ^

livre y de mettre sa jambe nue sous le nez du plus fameux des bas-^leus contemporains.

On comprend que je ne saurais me flatter d'avoir mérité les suffrages du public qui applaudit à ces exploits du proxénétisme littéraire, f avoue que je m'en console aisément. Si le public tranche du tyran, je trancherai du héros. Ah! tu te lasses, Denys, de ce qui est vraiment beau et honnête ! Ah ! tu t* endors à toute autre littérature qu'à celle des Délass'-Com', pour parler correctement, comme dit Rigolbochel Eh bien ! cherche ailleurs des complaisants ! — Holà! gardes I qu'on me ramène aux carrières !

H. DE LESCURfi.

Paris, le 26 avril 1860.

L'anaéè -1859 a vu paraître trois ouvrages qui ne passeront pas comme elle et qui lui survivront, pour la punition de leurs auteurs :

Elle et Luiy par madame George Sand ;

Lui et Elle, par M. Paul de Musset ;

Luiy par madame Louise Colet.

Le premier a paru dans la Revue des DeucihMondes ;

Le second, dans le Magasin de Librairie; ' Le troisième, au Messager de Paris,

Au moment d^aiïronter définitivement Popinion publique, un des trois auteurs s'est retiré. Est-ce pudeur, lassitude ou dégoût ? Quel que soit le sentiment qui a inspiré cette abstention, il mérite d^être honoré (-1). Deux auteurs ont poursuivi leur marche, j'allais dire persisté

(1) Depuis que ces lignes ont été écrites , M. Paul de Musset a fait comme mesdames George Sand et Colet , et Lut et Elle s'étale aussi k la vitrine des Hbcaires. Du moins n'a-t-il pas donné l'exemple.

dans leur gageure. L^article et le feuilleton ont paru en volumes. La pierre de scandale, lancée d'abord dans les eaux d'une publicité restreinte, a élargi progressivement son cercle ondoyant. Les abonnés ont fait place au public. Le journal de quelques-uns est devenu le livre de tout le monde. Cet appel Tolontaire au suffrage universel mérite au moins une réponse. Il Paura. Quand la confession est publique, le confesseur doit parler tout haut. La franchise est toujours un devoir vis-à-vis de Pindiscrétion.

Le premier de ces livres que nous allons analyser est un roman mêlé d'histoire.

Le second est Phistoire sans le roman.

Le troisième n'est ni le roman ni Phistoire.

Elle et Lui est une apologie inopportune, et par suite, téméraire.

Lui et Elle est un pamphlet honnête, mais excessif.

Itt» est un dithyrambe passionnel, une affiche autobiographique, un de ces livres qui viennent les troisièmes a la vitrine du libraire comme le quatorzième vient à table, une œuvre parasite qui trouvant prise la place de Péloquence et du devoir, aime encore mieux manquer son effet que le perdre, être ridicule que de ne pas s'asseoir. Ajoutons, pour être juste, qu'il est difficile de faire plus poétiquement et plus gracieusement une bévue. Le livre a tout Pesprit qu'il faut pour sauver une entrée équivoque. Mais ce qu'il a de plus spirituel, c'est encora

son tilre. L'auteur àé lui ne parle que d'elle. 11 ne lui manque pour être pardonné que d'en convenir de bonne foi.

Mais continuons à détailler, c'est-à-dire à justifier notre appréciation. -

ElU et Itti est une calomnie vis-à-vis d'un mort, ou le parait, ce qui est nialheureusement à peu près la même chose.

iMi et Elle est une violence vis-à-vi» d'une femme.

Lui est une coquetterie en un volume, qui aura plusieurs éditions. C'est un de ces jolis livres qu'on rêve, mais que l'on nVcrit pas. SHl est inutile de se vanter de quelque chose, c'est surtout de ses regrets. La marquise Stéphanie de Rostan aura toujours aui yeux du public, comme à ceux d'Albert de Lincel, le tort d'être arrivée trop tard.

Elle et Itti défend par orgueil une Imputation que Lui et Elle flétrit par vengeance, et que Lui compromet par vanité.

Ces (rois livres sont trois fautes. Tous trois ont dépassé le but, pour mieux l'atteindre. Une tombe marquait la Umite. Comment ne se sont-ils pas arrêtés, l'un par pudeur, l'autre par respect, le troisième par crainte? Comment n'ont-ils pas prévu que le public, après avoir fait cercle autour des trois concurrents, leur dirait pour toute récompense, à celui-ci : On ne tire pas sur les

tombeaux I à celui-là : On ne tire pas sur les femmes I à l'autre enfin : On ne tire pas sur soi-même i

Pour nous, incriminant le but plus encore que le résultat, nous dirons à Elle et Lui : On ne doit jamais se défendre au point de paraître attaquer. A Lui et Elle : On ne doit jamais attaquer jusqu^à paraître cesser de se défendre. A Lui : On n^intervient jamais dans un débat où on n'a ni le devoir de se défendre, ni le droit d'attaquer.

En présence de cette opinion universelle, de ce verdict du jury des lecteurs, notre travail devenait presque inutile. Nous l'avons pourtant achevé après Tavoir entrepris. Il y a de petits livres qu'il faut faire quand même.

D'ailleurs, si le jugement est connu, il reste à le formuler ; et, après Tavoir formulé, à le motiver. La tâcbe nous a semblé intéressante vis-a-vis de trois livres signés de trois noms célèbres, invoquant tour à tour l'excuse du devoir et la liberté de Part, et ayant abordé comme au concours, forts d'une expérience personneUe, un des grands problèmes du cœur humain : la lutte étrange et éternelle dans l'amour de l'homme et de la femme (-1).

(1) « Si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets , il ressemble plus b la haine qu'à l'amitié. • (Là Rochefoucauld.)

« Plus on aime une maîtresse, plus on est près de la haïr. •• (Là Rochefoucauld.)

Si nous étions de ces critiques timorés qu'une note inquiète et qu^arrête une préface, nous bornerions notre analyse et notre appréciation au côté purement littéraire ou purement' moral des œuvres que nous étudions. Nous traiterions ces livres que la passion fait palpiter, comme d^indifférents croquis diaprés la nature morte. Dans une sorte de voyage dans les limbes, nous nous tiendrions systématiquement dans Pair supérieur et froid de l'idéal. Nous ne demanderions à des personnages imaginaires, vivant d^une vie de fantaisie, que d'obéir machinalement, dans leurs évolutions, aux lois de la vérité absolue. Nous repousserions enfin, avec de vertueux scrupules, les provocations incessantes de Pallusion, maligne Galatée qui court de page en page, feignant de se cacher et souhaitant d'être \ue, vous menaçant de Fœil et vous appelant du sourire. Mais ce n'est pas au nom de Part que nous avons pris la plume, c'est au nom du cœur. Nous ne voulons pas discuter une thèse philosophique, nous voulons vider un procès moral. Dans ces causes 4à, la réalité est toujours au banc des témoins.

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Loin de nous donc les fausses pitiés, les fausses craintes, les fausses pudeurs, pâles inspiratrices des demi-jugements. Nous avons vu tout ce qu^il était possible de voir : nous dirons tout ce quUl est permis de dire. Nous ne déchirerons pas les toiles : mais nous les soulèverons. Nous n'arracherons pas les masques : nous les rendrons inutiles en appelant les gens par leur nom. Nous serons polis comme on Fest au bal de FOpéra, où jamais il n'y eut d'incognito. Le critique qui achète certains livres a payé chez le libraire le même droit que le danseur au contrôle. Il a payé le droit d'en demander davantage qu'il n*en veut dire a tout héros de roman qui, sous un masque connu, viendra l'intriguer.

L'auteur d^EUe et lui n'a pas tardé, une fois le premier enivrement du triomphe passé (triomphe trop facile en vérité !) et bientôt remplacé par la douleur d'épres représailles, à sentir combien il est difficile, sur certaines voies imprudemment ouvertes , d'arrêter l'interprétation. En vain on a cherché par d''énergiques désaveux, à chasser du sanctuaire pofané de la vie privée la foule avide de scandale. La foule a persisté à se tromper de porte. On lui ouvrait celle du roman, elle a violé celle de la réalité. En vain on lui a dit : Ceci est une fable. Elle a répondu : Ceci est une histoire. En vain on lui a crié : C'est une étude sur le cœur humain en général. EUe a persisté à répondre : C'est une étude sur votre cœur. L'auteur

à^ElU et Lui ne iroolait aToir que de ritnagination. On l'a condamné k avoir de l'expérience. Il ne voulait qu'être admiré, et on l'a plaint ou détesté malgré lui. Ce Laurent de Fauvel dont on prétendait faire une abslraction, un type , un héros de roman comme Lovelace ou Faublas , chacun a prétendu l'avoir connu, l'avoir rencontré dans le monde, dans tous les mondes. Chacun, aidé dans ce goût d'assimilation, que dis-je? d'identification, si cher an lecteur français , par des chroniqueurs complaisants , a prononcé un nom que nous ne dissimulerons pas,, le nom d'un grand poète mort prématurément, d'un grand poète bien fait pour la vie courte et les romans orageux, d*un poète prédestiné à toutes les gloires et k toutes les chutes, venu au monde avec le cœur de l'ange et l'esprit du démon, le goût de l'enfer et le mal du ciel.

C'est donc en vain que nous tairions ce que tout le monde a dit. fatalité des livres! Le lecteur, désappointé par les nombreuses réticences de YHUtoire de ma vicy mémoires en buste, où Alfred de Musset n'a qu'une mention, s'est obstiné k voir l'histoire dans le roman, peut-être parce qu'on lui avait refusé le roman dans rhistoire,

Nous n'irons pas même aussi loin que lui. Nous l'avons dit , nous respectons les masques. Mais nous ne croirons blesser aucune convenance, léser aucun droit, en cherchant dans l'allusion qui fait la base de tous ces

livres, le point d^appai de notre critique ; en demandant enfin aux Œuvres de George Sand et d^Âlfred de Musset Texplication de quelques-unes des aventures de Thérèse, à^Olympe ou à'Anlonia, le secret de la copduite à'Àlbert, de Laurent ou à"* Edouard, Nous procéderons conime renseigne une doctrine trop courageuse pour n'être pas quelque peu cruelle. Nous étudierons d'aprës le cœur humain, modèle saignant. Mais cette étude pénible demeurera secrète, et nous n'en donnerons que le résultat.

Madame George Sand a répondu à la fois dans la préface de Jean de la Roche (Revue des Deux-Mondes du A 5 octobre -1 859 ] aux accusations de Lui et Elle et au public qui s'y était associé ; cette réfutation est aussi énergique que contradictoire. L'auteur à^Elle et Lui y dit à ses adversaires : — Respectez le vrai, c'est-à-dire ne le rabaissez pas au gré de vos ressentiments personnels ou de votre incapacité fantaisiste. Apprenez à bien faire ou taisez-vous. — Elle y dit aux lecteurs ; — Respectez Fart, ne l'avilissez pas au gré de vos préventions inquiètes ou de vos puériles curiosités ; apprenez à lire ou ne lisez pas I

Nous connaissons des gens qui ont la prétention de savoir lire et qui ne comprennent pas par quel mystère de l'association des idées madame George Sand a pu dans sa préface affirmer et nier tour à tour, sans se croire illogique, la même çbose.

La préface de Jean de la Roche commence par exposer

«t les incidents comiques, accessoires obligés de toute publication offrant un caractère de réalité quelconque, » qui ont signalé Tapparition de Narcisse, Elle raille ces lecteurs prévenus qui ont, quand même, touIu trouver dans leur petite ville les béros de Fbistoire mise en roman. II est vrai, ajoute-t-elle, pour expliquer cette obstination « que Fauteur du roman imprimé avait commis une grande faute : il avait peint la figure extérieure de Narcisse. »

La même faute, au moins en ce qui concerne la figure extérieure du modèle, n^a pas été commise dans Elle et Lui,

Il n^en faudrait pas conclure que Elle et Lui est un roman pur, sans rapport avec la réalité. Après avoir développé les deux opinions, les deux systèmes qui régissent ce genre de composition, madame Sand se prononce formellement pour celui dont la préférence indique Temploi et justifie notre tbèsc.

« Deux opinions ont été mises en présence. Selon la première, l'artiste doit tout puiser dans son imagination, c'est-è-dire ne raconter, même sous le voile de la fiction, aucun encbatnement de faits observés par lui dans la réalité, et ne peindre aucun caractère, aucun type pris sur nature. D'après cette sentence, tout artiste qui retrace des scènes de sa ftrojïre vie, ou qui analyse des sentiments de son propre cœur, commet une indécence et livre son Ame en pâture k la populace...

» Selon ropinion cootraire, tout artiste, sous peine de ne plus être aKiste du tout, doit tout puiser dans son propre cieur, c^est-à-dire qu^if ne doit écrire, parler, chanter ou peindre qu'avec son flnie, ne juger qu'avec son expérience ou sa conviction, n'étudier qu'avec son individualité, enfin, n'émouvoir les autres qu'à l'aide de sa propre émotion actuelle ou rélrospectivt. 11 doit son âme à la multitude... »

Cette méthode a qui est la sienne » ne paraît à l'auteur à^Elle et Lui soumise qu'à une double obligation. « Le goût, qui est une règle d*art, et le respect des personnes,' qui est une règle de conduite, exigent seulement une fiction assez voilée pour ne désigner en aucune façon la réalité des personnages et des circonstances. »

L'auteur âî'ElU et Lui prétend être demeuré fidèle jusqu'au bout à cette double convenance d'un sujet « où elle utilisait son expérience.-»

C'est à elle de le prétendre, mais c'est au public d'en juger. Et ici, à cAté de la théorie de la liberté du roman, que Ton étend jusqu'au droit « de tracer la peinture du cœur humain tel qu'il a battu en soi-même, ou tel qu'il s'est révélé chez les autres, » il serait bon de placer, la théorie de la liberté du lecteur qui, au risque d'être exclu a de Taristocratie des lumières et de la saine bourgeoisie de la raison » souffre impatiemment qu'un écrivain.

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même an grand, le renToie durement à l'école apprendre k lire, ou veuille malgré lui « faire son éducation. »

G^est à ce public indépendant a juger si dans ce livre tant attaqué et tant défendu « rien n^a été écrit sous Toppression d^un mauvais sentiment; si on y a été vrai sans amertume et sans vengeance, juste et généreux envers le passé qu'on s^est remis sous les yeux ; si Ton n^y a peint les malheurs du caractère ou les égarements de Téme, qu^en cherchant et en découvf^nt leur excus« dans la fatalité de Torganisation et des circonstances; » si enGn cette excuse peut être agréable aux vivants qui représentent les morts, et s^ils n'ont pas dû trouver par trop indis<5lret, intempestif, empressé « ce tendre pardon final » qu^on n^avait pas demandé.

Elu et Lui n'est pas un roman d^intrigue , mais un roman d'analyse. Il a pour but de nous apprendre comment Laurent de Fauvel et Thérèse Jacques s'aimèrent et comment ils se quittèrent. Nous aurions préféré qu'il nous apprit pourquoi.

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Trois lettres, dont une de mademoiselle Jacques, servent dMntroduction au roman. S^il n^avait pas fallu faire un livre, ces trois épitres le rendaient inutile. L^opposition du caractère et des idées y est indiquée avec un soin perfide. On sent si bien percer déjà, dans ces protocoles du traité d^union, Fantagonisme futur, que Ton commence à trembler devant un dénoûment inévitable. Ces lettres ont évidemment été écrites pour la cause. (N'oublions pas que ce roman est un plaidoyer.) G^est à ce point que ni Thérèse ni Laurent n'auront le droit de se plaindre tout à Theure de la catastrophe finale. Il est impossible d'entrer en liaison avec moins d'illusions de part et d'autre. C'est un amour dos à dos;

Laurent a bien (A)mpris Thérèse. C'est par l'orgueil qu'il entrera dans la place {i). Thérèse a encore mieux deviné Laurent. Elle feint rindiffércnce, et offre à ce jeune homme blasé qui fait le simple, qui fait Venfant (2), l'amitié d'une sœur, l'affection d'une mère (5).

(1) Vous le savez, vous savez que pour moi vous n'êtes pas mademoiselle

Jacques mais un homme supérieur déguisé en femme. » <p. 6.) — <r Vous

êtes très-orgueilleuse, Thérèse! « (p. 6.)

(S) « Vous ne connaissez pas le malaise, le plaisir qui ennuie et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous parlais l'autre soir. » (p. 6.) — « Je vais donc être obligé ce soir de faire quelque athrease sottise.... Hais, soyez tranquille, je ne vous raconterai pas l'emploi de ma soirée. »

(3) « D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque amitié, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent à votre santé. Je vous permets touu.") les autres. <• (p.7.) » C'est beaucoup de billets de banque dont vous avez besoin, précisément pour ne pas faire de sottises,

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Les citations que oous avons accumulées en notes, pour ne pas interrompre nos déductions, n^auront sans doute laissé aucun doute au lecteur sur Tavenir réservé k une correspondance qui sWvre avec ce sans-géne de part et d'autre, cette mutuelle familiarité, ce désintéressement presque cynique.

La faiblesse de Laurent attire Thérèse comme une occasion de domination (4). L'indulgence de Thérèse tente Laurent par l'espoir de toutes les surprises, surtout de celle de la liberté dans Tamour. Ils se précipitent dans les bras TunMe Tautre.... pour huit jours.

Ce n'est pas cette insouciance d'un côté, cette clairvoyance de l'autre, qui nous gâtent cette introduction. Ce qui nous fâche le plus c'est cette présentation de Palmer au lecteur. Dès les premières pages, apparaît cet Hercule d'Amérique, à la tête d'ÂntinoQs, se carrant dans sou obséquieuse nullité et promenant de l'un à l'autre, avec

c'est-b-dire pour ne pas courir le brelan, dans l'espoir d'un coup de fortune qui n'arrïTe jamais aux gens d'imagination, vu que les gens d'imagination

ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, etc (p. 8.) — « Vous me

trouve! bien positive, n'est-ce pas? Cela m'est égal. « — * Sur ce, mon cher Laurent , déaennuyex-vous de votre mieux de ne pas me voir pendant deux jours.... Moi, je ne suis qu'une vieille prêcheuse, qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous coucher trop tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire excès et abus de rien. • (p. 9.)

(i) • II est d.fficile de définir l'antour : ce qu'on en peut dire est que, dans l'Ame, c'est une passion de régner; dans les eqirits, c'est un sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. • (La Rochs'foocacu».) L'amour de Thérèse ne réalise que la première partie de la définition.

UD sourire de marchand bel esprit, son bana! dévoûment. Eh McB \ cê IHdc Palincr, daos le^pel le lecteur pressent la providence bourgeoise du drame et comme le notaire da diSnoûment, ce Dick Palmer, avec sa fausse discrétion et ses lourdes prévenances, lin crispe les nerfis comme a fiaureot. Thérèse seule Ta deriné, et le' défend avec cette prévoyance «pii la caractérise : « Yons Tavez pris pour un ^ieter, et voas vous êtes trompé (i), » Et dans cette défense intempestive, on sent comme nn des arguments de la future apologie. Palmer s'en va, mais pour tout le monde il est resté. Son souvenir est désor^ mais entre Thérèse et Laurent, entre Pauteur et .le lecteur. Chacun le devine derrière la porte, épiant Theure de sa rentrée. C'est avec raison que Laurent déteste et menace cet intrus souriant, ce parasite de son bonheur. C'est avec raison qu'il s'indigne, sous le coup d'une jalousie anticipée, contre Thérèse, qui se défend avec rimpériense dignité d'un orgueil qui. ne veut pas être soupçonné, l'âpre impatience d'une sécurité que Ton dérange. Et le lecteur, comme eux, se reproche de s'inté-

(1) Quelques pages b peine après ce GommeDcement de réfaabiUtaUon morale vieodra la glorification physique de Paln^er, mise dans la bouche, on du moins dans Tesprit de Laurent : « Laurent put se cahner assex pour étudier la physionomie pltfeide et pure de cet étranger. Il était d'une beauté -accomiriie, ce qui, au premier abord, hii donnait l'air inanimé propre aux formes régulières. En l'examinant mienx , on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu dans son regard. • (p. 46.)

resser à an amour qai commence comme les autres finissent.

La jalousie de Laurent se lit en effet dans ses premières lettres, où un scepticisme d'emprunt cherche en vain h voiler la blessure du cœur. Thérèse ne s'y trompe pas {i ). Laurent, de plus en plus attiré par la réserve habile, jusqu'au point de demeurer bienveillant* ci et paraître sincère , de Thérèse « se monte la tète {i) » ef épie Thérèse à travers la haie de soit isnlto. Manég^e puéril dont il s'accuse comme d^oa ertme, se livrant ainsi à la fois par le fait et ptr Taivett à son amie, qui profite de ses avantages en iemme qui les connaît a merveille (5) et utilise un repentir qui s'est vite tourné en curiosité (4). - •

Quand je di» que Thérèse profile de ses avantages, je me trompe, elle en abuse. Laurent, après avoir calomniét son cœur et s'être- fait plus malade qu^il n'est pour obtenir d^éire guéri, n'hésite pas à humilier jusqu'à lâ conscHfnee qu'il a de sa supériorité d'esprit (5). Ce n'est

(1) • Thérèse comprit fort bien, b première vue, le dépit et la jaloutie qui avitem dicté cette lettre, n (p. 18.)

(^ • M , de Fauvel avait k vingt-quatre an» l'expérience des fait* que r<Hi n'a pas toujours b quarante ; il s'en piquait et s'en afiUgeait tour h tour. Mais Il n'avait nullement rexpérienoe du cœur. « (p. 17.)

(4) • Dès lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette anomalie -. une femme Jeune, belle, intelligente, absolument libre et volontairement isolée. • (p. ST.)

(5) • Il faut (pour foire de l'art) deux choses que vous avex, la réilexion et

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pas assez pour cet orgueil insatiable de Thérèse, qui oe veut se rendre que pour la forme et gouverner à genoux. ' Elle analyse avec une implacable franchise Laurent à luimême. Elle lui compte et décrit tout haut ses infirmités morales, avec le sang-froid réuni du confesseur el du médecin (4).

Et à chaque constatation de ce diagnostic imperturbable, Laurent se frappe la poitrine avec componction et envie de bonne foi la supériorité morale de celle qui ausculte son cœur.

Ecoutez ce dialogue régulier et puritain, dont chaque phrase supplie ou condamne. Ne se figurerait-on pas cette étrange et pédantesque entrevue sur les rives de rOhio entre deux jeunes quakers épris Pun de Fautre, et se le disant solennellement à travers tes grilles de bois du parloir ? Hé quoi ! ce sont là deux artistes qui s^aimentt Ne croirait-on pas plutôt deux sceptiques qui s^analysent. Quelle ironie désespérée d*un côté (2),'

ringpiration. Je n'aurai jamais la première, et j'ai eu la seconde. • (p. 11.) (1) H Je sais que vous avez la prétentiond'ètre vieux, usé et corrompu. Gela ne me fait rien-du tout vos prétentions. C'est une mode bien portée b l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle et douloureuse, mais qui passera quand vous Toudrez. Vous êtes un homme de cœur, précisément parce que vous souffrez du vide de votre cœur. Une femme viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. » (p. 81.)

(> ) « Je ne sais que faire de moi, voyez-vous, l'ennui me tue. L'ennui de quoi? tdlez-vous dire; l'ennui de tout.... Je ne sais pas comme vous ètri attentif et sage pendant six heures do travail, faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux , recommencer h travailler pendant quatre

et de raaire, quel sang-froid superbe. D^un côté c^est une confessioD, de Pautre c^est an interrogatoire.

« — - Alors, c^est décidé, c^est arrêté, dit Thérèse en souriant, tous travaillez an suicide de votre intelligence?

» — Je ne travaille un peu proprement, dit Laurent, que quand je tombe de fatigue....

» — Cesi vrai , dit Thérèse , je Pai remarqué et je m^en étonne comme d'une anomalie ; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue, et je ne peux pas me figurer qu^il en puisse arriver autrement. Attendez, répondez a une question : Avez-vous commencé la vie par le travail et Pabstinence , et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour vous reposer?

» — Non , c'est le contraire. . . .

» — 11 y a longtemps que vous menez cette vie-là ?

» — Il ne peut pas y avoir longtemps à mon âgel II y a trois ans.

» — Eh 1 c'est beaucoup pour votre âge justement ! £t puis, vous avez mal commencé, vous avez mis le feu « vos esprits vitaux avant qu''ils eussent pris leur essor. Vous avei bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir, etc... (i). »

heures, et ensuite sourire le soir h deux on trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du sommeil. • (p. 81 .) (1) P. 3S b W.

Et la condusioa de ce charmant entretien , la Toici : « Peut-être bien votre cœur s^est-il atrophié, peut-être ne serez-vous jamais ni un homme ni un artiste complet. »

Cette épreuve produit son effet inévitable. Laurent sMrrite d'abord, car il se croit méprisé, et on le croirait à moins. Thérèse lui persuade qu'elle le plaint, et Laurent répond à « ses deux gesses larmes » par un déluge de pleurs et d^aveux , dont chacun le lie davantage à celle qui ne se lie pas, dont chacun élève. sur les ruines de sa dignité la prépondérance de Thérèse.

Laurent n^ose plus parler d'amour. Il s^adresse à la pitié même de Thérèse. L^un est trop, Pautre pas assez. On S'arrête, jusqu^à nouvel ordre, à l'amitié. « Thérèse veut bien essayer d^étre un homme ('l) pour Laurent. »

Et Pinlerrogatoire continue afin qu'on sache comment s'y prendre.

« — Si je vous] comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre œuvre a besoin d^étre réchauffée par le sentiment?

» — Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos reproches?

» — Pas précisément... Loin de trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brûlant et passionné;

(1) C'est le rêve, depuis bien longtemps. Quelle femme le réalisera T « Une belle femme qui a les qualités d'un bonnète liomme, dit Labruyère, est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes. •

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mais je cherchais où était en tous le siëgc de cette passion. Je le vois maintenant, il est dans le désir de Tâme. -—Oui, certainement, ajouta-i elle, toujours -rêveuse , comme si elle cherchait à percer le voile de sa propre pensée, le désir peut être une pasâion.

» — Eh hien ! à quoi songez-vous ? dit Laurent en suivant son regard ahsorbé ('l)? »

Ce ({ui songe dans Thérèse, ce n'est pas la femme > c'est le philosophe ; ce n'est pas le philosophe , c'est le médecin ; Thérèse comhine, vis-à-vis de son futur amant, un système de traitement, un régime moral, « un féhrifo^, » comme il le dit lui-même. Son calme et son sang-froid finissent par exaspérer son sujet , qui prend son chapeau et s'en va furieux... et plus amoureux que jamais.

On le savait hien (2).

Le lendemain de cette explication, j'allais dire de cette comparution , Laurent écrit à son amie , j'allais dire à son juge, pour s'excuser de quelques mots « amers et glacés » qui lui étaient échappés , et à propos desquels Thérèse lui avait demandé : « Âvez-vous des accès de folie? » Laurent se disculpe en se diminuant. rejette

(DP. 88 et 89.

(S) • Ce puissant et malheureux esprit était ainci fait que pour désirer quelque chose, il lui suffisait du mot impossible, et c'est justement Ik ce mot que Thérèse venait de dire. Aussitôt ses TeUéités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps, ses soupçons, sa jalousie et sa colère. • (p. 40.)

« Bon énormité » sur le compte d^un ébloaisseineot , « qui ne s^est pas dissipé dehors, car il s'est trouvé à sa porte, eo voiture, sans pouvoir se rappeler comment il y était monté. -— Gela m'arrive bien souvent , mon amie , ajouta-t-il, que ma bouche dise une parole quand mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi et pardonuezmoi. Je suis malade ('l). »

Faible au moral, malade au physique, comme vous le sentez déjà livré, flme et corps liés, à celle qui le fascine 1

Thérèse accorde Tentrevue qu^on lui demande au nom « de la charité (2). »

Comment mérite-t-elle ces éloges anticipés, ces impétueux élans de reconnaissance qui devancent la première réalisation de ses promesses?

Elle répond trois mots : Venex ce soir!

Ce n'est pas sans raison que cette réponse « fait trembler Laurent comme un enfant. »

« Etait-ce un congé 1 était-ce un rendez-vous (5)? »

L'entrevue tant souhaitée s'ouvre par cette brusque

(2) • Je sait que sage, laborieuse, tranquille, respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque tous êtes heureuse, vous trouvez le temps et la charité (le itte plaindre, de savoir que j'existe, et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse? qui ne tous bénirait serait un ingrat, et tout misérable que je suis, je ne connais pas l'ingratitode. • (p. 44.)

interpellation de Thérèse, er laquelle Favea, par Laurent, du tort qu^il a eu de l'épier, un soir récent, dans son jardin, a fourni une arme dont elle veut tout de suite essayer la pointe.

«( — Si vous êtes uu homme d'honneur, lui dit-elle en lui prenant la main avec plus d'autorité que d'affection , vous allez me dire tout ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez 5 j'écoute. »

Laurent, irrité de cet accueil inusité, veut « Pinquiéter en lui faisant des réponses évasives ; mais elle le domine par une attitude de mécontentement et une expression de visage qu'il ne lui connaissait pas [i). »

Thérèse a pour le coup cessé d'être « un sphinx bon enfant, » et son visage ne se détend pour prendre « un air de satisfaction étrange » que lorsque, poussé a bout, Laurent lui avoue que l'interlocuteur de cet entretien mystérieux , dont il n'a entendu qu'un mot , ne saurait être que Palmer.

El cependant Thérèse le rassure.

« Mon cher enfant...., M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu*un ami fort estimal)le. »

Mais elle profitera du doute éveillé dans l'esprit de Laurent pour se dérober à lui par une ruse qui n'est •ni loyale, ni sincère.

Cependant rentrclien a dégénéré en conflit. Laurent, . après avoir voulu « confesser Thérèse, » refuse de se laisser « confesser. » (Le mot est répété trois fois.)

Et voilà une rupture.

« — Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c^est fini entre nous?

» — G^est fini et adieu, répond Thérèse d^un ton seyère (^). »

Cette rupture ne dure que le temps de faire trente pas; A peine sorti , Laurent est rentré. Le malheureux? il a oublié, dit-il, quelque chose. Il a oublié, quoi? son chapeau? Non, son cœur.

Son cœur, Thérèse, après avoir joué un moment avec lui conune un chat qui pelote, finit par le lui rejeter à la tête , avec ces mots foudroyants : « Eh bien t soit , j^ai un amant. Etes-vous satisfait (2)? •

Le fait nVst pas encore vrai. Cet aveu prétendu n'est qu^une manœuvre suprême destinée à éloigner définitivement Tennemi, le vainqueur, que Thérèse pressent malgré elle dans son insatiable et incorrigible ami.

Laurent emporte le trait au cœur et cache sa douleur sous un sourire.

Est-il permis, je le demande, de croire à la sincérité, à la loyauté d^un pareil manège?

Si Thérèse n^aime pas Laurent, n^a-t-elle pas trop tardé k le lai dire? Et si elle Taime déjà, par quel TaDÎteux calcul, par quel brutal stratagème écarter aiosi sa défaite?

Mais si elle est déjà coupable dans le présent, combien plus coupable sera-t-elie dans > Pavenir, elle qui n^a pas subi, qui a dirigé les entraînements de son cœur ; elle qui a été clairvoyante là où tout le monde s^aveugle ; elle qui avance ou recule à volonté, et qui discute savamment avec cette' implacable justesse qui distingue les femmes en ces parties de cceur; qui raisbnne ses coups en artiste consommée, expérimentée, arrivée à jouer froidement avec le pion humain?

Si elle avance, c^est par pitié ; si elle recule, c^est par crainte.

N*est-on pas doublement coupable lorsqu'on nVpargne pas à autrui les malheurs qu'on a prévus? N'est-on pas doublement coupable lorsqu'on décourage mal ou trop tard, pour lui céder enfin, un ami aspirant à devenir un amant, qui ne connaît rien de vous, et dont on connaît à fond tous les secrets? Feront-elles croire à la fatalité des circonstances, ces femmes habiles qui font les ingénues et qui sont elles-mêmes, avec conscience et ivresse de leur rdle, les fatalités vivantes de leur amour (^)?

(1) • Ce n'était certes pas cne bonne passion que celle-lh. 11 s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette fenune dont tous ses amis disaient : • Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fût moi, mais ce n'est personne,

De pareils calculs sont souTent, du reste, puuis par eux-mêmes. Thérèse, tout habile qu'elle est, est prise à son propre piège et punie par où elle a ''péché, par Torgueil; son aveu Ta diminuée aux yeux de Laurent (^).

Elle y perd donc en dignité. Elle y perd surtout en ce que cette déchéance Tassocie, en la justifiant jusqu^à un certain point, k la responsabilité de la catastrophe finale. Elle ne sera plus seulement Toccasion du malheur qui suit la désillusion ; elle en sera un peu la cause. Cependant plusieurs semaines s^écoulèrent pour Laurent « dans une alternative de rage, de froideur et de tendresse (2). »

Pendant ce supplice, y assistant tour à tour en consolatrice ou en juge, avec compassion ou indifférence, tour k tour sereine ou inquiète, tranquille ou déchirée, Thérèse persistait dans cette fraude qui tantôt lui apparaissait comme une expiation pour Laurent, tantôt comme une hypocrisie.

De ce culte qu^elte avait voué dès les premiers jours

1 ui était apparue comme un idéal k saisir. Son imagination t'était enflammée, etc... (p. 66.) Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement b l'orgueil. . C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, au moins fourvoyé et malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il se demandait avec efAroi s'il n'avait pas d^k trop abusé de la vie et s'il lui restait la force d'être beureui . • (p. S6.)

(1) ■ ., Thérèse perdit tout d'abord son prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux autres. • (p. 56.)

de leur rencontre, à ce qu*ii eAt fm êlrê,.,. Elle avait gardé en effet « une pitié pleine de gâteriei, un sentiment maternel, où il entrait « a son insu » de Tamour. « Thérèse croyait être sûre de ne jamais songer à sa propre satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais.... Elle savait bien que f^aurent était incapable d^aimer comme elle Tentendait Elle s^applau-

dissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen d^en prévenir le retour ( de cette crise qui l'avait effrayée]. EUe s'habituait à vivre sans brûlure au milieu du feu (^). »

Quand on est si prévoyante, il faut être plus forte. Quand on connaît si bien les routes du cœur, on n'a pas le droit de s'y fourvoyer. Quand on connaît Laurent, au point de l'analyser aussi impitoyablement que nous Pavons vu, on est inexcusable, après l'avoir accepté pour amant, de le remplacer par un Palmer. Il était permis de se tromper sur le compte d'un homme de génie, à Pflme mystérieuse et immense ; mais se tromper sur un niais , tomber de Laurent à Richard ! Après avoir envisagé sans trouble l'éclat orageux d'un grand cœur, et en avoir, è travers les rayons, compté les petitesses, échouer misérablement devant un cœur de marchand puritain, et croire y trouver la perfection et l'infini! Fi

donc 1 Ccsï \k, une errear trop humiliante pour être possible. Aussi ne oroyotts-nous pas aux erreurs de Thérèse. Nous ne croyons qu^à ses fautes. Quelle excuse d'illusion ou de défaillance apporter à un sentiment qui emprunte pour se définir ces termes mathématiques qui font de la musique comme une algèbre du son ? •

« — Je suis relati?ement à lui (a Palmer), la note élevée de la tierce majeure.

» — Alors, moi, je ne suis qu'une fausse noté? reprenait Laurent.

» — -Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie, et descends à former la tierce mineure.

» — C'est qu'alors, avec moi, vous baissez d'un demi« ton?

» — Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de Palmer (^]. »

Qu'yen dites-vQus I est-ce assez technique ? Ne croirait-on pas assister derrière un rideau à la conversation d*une institutrice et d'un pianiste épris Tun de l'autre ? Quel duo de préciosités empruntées au solfège de Panseron I Quelles métaphores à la Panofka ! Quel morceau d'effet pour le cours de littérature du Conservatoire I — C'est le destin et je le trouve juste. 11 faut, par la grâce de Dieu, que la mauvaise prose serve aux mauvais sen-

timents, que les idées fausses s^exprimeot a^ec un faux goût, que quand on pense en chrysocale, on écrive en melchior.

Nous avons, avec la patience minutieuse d^un juge d^instruction, feuilleté longuement ces deux cœurs comme un dossier. Nous arrivons au terme de notre analyse, et n^avons plus à attendre pour poser nos conclusions que le moment très-prochain où Thérèse franchira ce demp-iniervalU qui la sépare de Palmer. Pour le demi^tervalle qui la rapproche de Laurent, Thérèse, après ce triple aveu qu^elle a laborieusement extirpé de ce cœur tourmenté, qu'elle a dû s^arracher à elle-même, qui va lui échapper tout haut malgré elle, elle met encore des façons à le traverser. Elle se traîne à son amant avec toutes sortes de scrupules d^orgueil, de fausses pudeurs d'esprit. Personne autour d^elle ne doute qu^elle soit la maîtresse de Laurent. Palmer le lui dit à lui-même en lui donnant des conseils dignes d*un homme qui sait qu'il aura son tour. Palmer connaît le cœur de Thérèse. 11 en met bénévolement la clef dans la main de son rival heureux, a Je crains que vous ne connaissiez pas Thérèse, lui dit cet officieux sigisbé, et que vous ne sachiez pas assez que si votre amour est une gloire pour elte, le sien en est une égale pour vous {i). i>

Et il raconte à Laarent une histoire dHnfortunes imméritées et de dévouement stolque qui l'enthousiasme^ Cette lettré qu^ii lui écrit aussitôt, véritahle et définitive déclaration d'amour, n'est au fond qu'une profession de foi quand même. « Je ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette vie là ou la mort qu'il me faut (4). «

A la lecture de cette lettre, Thérèse essaie en vain de lutter. Elle ne peut plus résister sous peine d'être vaincue, non par Laurent, mais par son orgueil qu'il a su mettre de son côté.

Un dernier mot emporte la dernière résistance, t Vous ne m'aimex pas, lui a écrit encore Laurent, et moi je vous aime comme un enfant. »

Ce mot va droit au cœur de Thérèse, qui caresse en amour le dada de la maternité. Une galante inspiration de Laurent achève sa victoire. 11 a déposé sa fieKé d'homme et de gentilhomme jusqu'à vouloir servir Thérèse de ses propres mains. Il lui a servi à genoux une tasse de thé préparé par lui-même. Qui pourrait tenir contre tant de bonne grâce? « De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extrême (2). »

Thérèse se rend, et la bonne Catherine, ta gouvernante, n'a plus tort. « Catherine, malgré tout son respect et son dévouement pour Thérèse, était persuadée que Laurent était son amant [i), »

Toute la vanité de Thérèse, forcément détournée de la défense de sa vertu qui a succombé, se concentre dèsl<Mrs dans le soin puérilement solennel qu^elle met à expliquer et justifier sa chute (2).

Je ne connais de comparable k ce plaidoyer pro 4omo suâ, que ce chef-d^œuvre de sophistique honnête et. fausse où Rousseau explique et cherche à justifier les bontés uUrà-maternelles que madame de Warens avait pour lui. Mais au moins madame de Warens n^a pas commis la faute de vouloir faire elle-même cette apolo> gie pompeuse de sa fragilité. £Ue n'a pas écrit ses Af«moires. Elle est demeurée au moins au nombre des fem-

(i) •• Thérèse n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et libertin que l'on attribue à ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa volonté, après des nuits de méditation douloureuse, qu'elle lui dit : Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus k ce point où la faute k commettre est l'inévitable réparation d'une série de fautes commises. J'ai été coupable envers tôt n'ayant pas eu la prudence égoïste de te fUir. Il vaut mieux que je sois coupable envers moi-même ; etc... Quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas oublier qu'avant d'être ta maltresse, J'ai été ton amie,.. Je te demande seulement, si lu viens h te lasser de mon amour, comme te voilà lassé de mon amitié, de te rappeler que ce n'est pas un instant^e délire qui m'a jetée dans tes bras, mais un élan de mon cœur, et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupté, h (p. 99-100.)

mes qui dédaignent ou rougissent d'expliquer comment elles sont tombées (4),

Nous passerons rapidement sur leur bonheur. 11 dura sept jours, a C'était une adoration,. une extase, un culte, » ce qui n'empêche pas Fauteur, confident de cette féli-cité, de constater avec quelque regret « que des circonstances fortuites avaient concouru à prolonger cette éternité de joiêê pendant itmte une semaine (2). »

On alla à la campagne, dans les bois, prendre un bain, devenu nécessaire, d'air et de paix.

Dès la première conversation sous les arbm, une allusion intempestive à ses premières amours, faite malgré lui par Laurent, aitombrit Thérèse. Sa moue réagit sur Laurent, qui s^cxalte par degrés, et finit dans le roman par tomber dans des spasmes et des hallucinations dont le tableau savamment pathétique atteste la lecture intelligente du livre du docteur Brière de Boismont. Dès lors le charme est rompu. Un mot, un nom malencontreux, ont suffi pour détruire cette fragile harmonie, bien insuffisante entre deux Ames turbulentes. Nos deux

(i) Penonne ne s'y tronqierait d'aillean. Il existe aux Charmetteê un album où chaque touriste est prié de déposer ses impressions. Voici celle d'un anonyme, qu'un de nos amis y a lue en septembre i8S9 -. Par Anet, par RoUêêeau, tour à tour profanée. Maman Waren», type du dévouement, A tou$ deux s'eêt donnée.

Sans vertu ni tempérament.

amoureux, en retournant au gite, s'égarent dang les sinuosités de la forêt, par suite de l^obstination de Laurent qui se ^enge de s'être trompé de chemin par une mauvaise humeur dont sa fatigue s'accroît et s'aigrit.

De retour k Paris, Laurent, qni, en dehors de ses accès, avait dans le caractère une galté railleuse, résume les infortunes de Texcursion champêtre dans un croquis humoristique, dont il fallait rire avec lui. Thérèse s'indigne de cette plaisanterie comme d'une injure. Il y a dans cette Ame altière un rapide mouvement de bascule. L'orgueil est plus fort que l'amour ; l'équilibre est troublé ; le niveau du cœur ne cessera pas de descendre. ^

Laurent, de son côté, car il faut être juste, commence a s'ennuyer de cette intempérance de sermons qui reprend Thérèse, et souffre impatiemment ses velléités de retour à l'ancienne domination.

Le travail et l'habitude eussent guéri tout autre que lui de l'impatience du nouveau, du besoin de l'imprévu. Mais Laurent, capable de grands efforts, ne Tétait pas de cette longue suite d'efforts qu'on nomme le travail ; Laurent, capable de constance de l'était guère de fidélisé. Thérèse se résigna à partager jusqu'aux défauts de son amant. Comme lui, méprisant pour la première fois le soin de sa réputation et celui de son avenir', elle fit k Laurent le sacrifice pénible de l'estime de ses amis et de sa sécurité matérielle. Ce serait là un des beaux mo-

menis de la ?ie de Thérèse, si elle De le faisait remarquer elle-ffléme.

Mais le sacrifice fat pénible à cette âme hautaine et réglée, avide de considération et d^ndépendance. Son amour en tomba malade. On résolut d^aller le guérir en Italie, cette terre des corps affaiblis et 'des cœurs convalescents.

A mesure que le dénouement approche, on le voit, nous précipitons notre analyse. L^accident final est prévu.

Il suffit d^y arriver par une série de faits pareils k une série de déductions.

'A peine arrivée à Gènes, Thérèse, qui est peintre, qui vit de son talent et qui a engagé d'^avance, pour en obtenir le viatique nécessaire, son travail à un marchand de tableaux, Thérèse se met à travailler. Laurent parcourt la ville, et comme on a bientôt tout vu dans une de ces cités antiques et monotones, où, la première surprise passée, tout spectacle aboutit a la même impression, Laurent, cœur inquiet, esprit impatient, se lasse et s^enouie.

c La causerie du soir commençait toujours à peu près de même : «Quelle assommante ville que celle-ci (4 )! » Alors reviennent malgré lui ces souvenirs intempestifs, ces regrets involontaires, traduits, selon Thabitude, en croquis ironiques ou en bâillements significatifs.

Thérèse se fAche, elle se prétend insultée par ces étourderies d'une verve oisive, et elle ne veut pas en convenir. Elle est jalouse , elle affecte d^étre indifférente. Laurent a croqué sur son album une douzaine de têtes de femmes parmi lesquelles est la sienne. Elle déchire son image et la jette au feu. C'est le contraire qu'il fallait faire , comme le lui observe Laurent , qui a raison d'ajouter : « C'est de l'orgueil cela , et non de l'amour (4). »

C'est de J'orgueil en effet : l'orgueil qui s'offense d'un souvenir et s'afflige d'un mot; l'orgueil qui engendre la méfiance d'abord , puis le dégoût ; l'orgueil qui voit dans toute indépendance une rébellion ; l'orgueil qui affaiblit pour gouverner, et si l'amant garde encore assez de force pour obéir, se soucie peu qu'il en garde assez pour aimer. C'est l'orgueil qui prêche quand il faudrait donner l'exemple , qui veut avoir raison à tout prix , même à celui du bonheur ; l'orgueil qui fait du plaisir un devoir et de la fidélité un esclavage.

Pourquoi diable Laurent s'est-il avisé d'aimer une femme qui portait si bien les habits d'homme ? L'absence de pudeur n'indique-t-elle pas toujours l'absence de tendresse?

Bientôt, dans cette vie commune, les cœurs vivent

séparés. Si Laurent est malheureni, faute d^indalgence, Thérèse est malheureuse aussi, par eicës de fierté. Laurent songe déjà a s^affranchir d^un lien devenu trop lourd. Mais Thérèse ne vaut pas mieux , quand elle s'écrie : « J^irai jusqu^au bout de ma tâche (^). »

a Une surprise vint les distraire (2). » C^est Pahner qui arrive au bon moment, comme un créancier à Fheure de la faillite. Un regard lui suffit pour établir le bilan moral dé la situation , et s^inscrire à Factif. Thérèse accepte le sauveur, et Laurent saute au cx>u du successeur qui va payer les dettes de son ingratitude.

Le livre du moins le dit ainsi et il a tort, car par excès de circonstances atténuantes, il manque complètement son but. Si Laurent est réellement homme à dire sérieusement à Thérèse : « Quel mal y aurait-il à ce que ce bon Palmer fût amoureux de vous ? n sUl a regardé réellement Palmer « comme un envoyé du ciel, » Laurent est odieux , et Palmer n'est que ridicule , et Thérèse, entre cette dupe et ce fripon, peut passer pour une victime. Mais d'où vient que ce n'est pas Thérèse ni Palmer que nous plaignons j mais Laurent? Je vais vous le dire. C'est que Laurent est trop malheureux pour être coupable. Laurent est trop délicat pour être brutal, trop franc pour être cynique. Mais Laurent ignore que sa

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