‹ Eux et elles; histoire d'un scandaleChapitre 5 sur 12 · SB · texte numérisé non relu

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moindre boutade va être regardée comme un congé (^). Et c'est ce qui arrive. Et voilà pourquoi nous le plaignons. Nous' le plaignons parce qu'on Ta pris ait mot. Thérèse et Palmer Tout cru trop vite. Une légèreté , une insulte même n'est pas un pont suffisant pour passer ainsi d'un amour à l'autre. Thérèse s'est offensée trop facilement. Palmer met trop d'empressement à la consoler. L'un y perd notre estime, l'autre sa dignité. U faut sortir d'une passion comme d'un salon , avec décence. L'amour , comme le mariage, a ses veuvages obligés.

Voilà ce que ce livre à'^Elle et Lui, où abondent les subtilités et où manquent les délicatesses, n'a pas compris.

L'effet de ces trois pages, ^57, ^58, ^59, est involontaire et fatal ; qu'importe que par une série de griefs accumulés tardivement , Thérèse essaye de fortifier le tissu de sa défense? Qu'importe qu'elle mette sur le compte de Laurent lui-même cette eiplication brutale qui semble dénouer le lien, et qu'elle prenne la précaution de se faire ; à quatre ou cinq reprises , désigner un successeur par celui m£me qui abdique? Qu'importe enfin qu'elle cherche par des délais et des alibi habilement ealcnlés, à éloigner et à voiler l'heure précise de Fâban-

(1) n aurait dû se modérer; ne fût-ce que pour faire languir Thérèse. Il aurait dû se souvenir de ce qu'il lui avait dit (p. 131) : « Ah ! vous avez la mémoire des mots^ vous !... Avec un mot, on fait pendre un innocent. Je vois qu'il faut prendre garde k ce que l'on dit avec vous. «

don ? Cet abandon , du moment qu'il est prévu , est consommé. Il n^y a pas de distance, en amour, entre la première faute et* la dernière. Il u^est qu^une infidélité qui compte , c'est celle du cœur. Or, dès l'entrée de Palmer, il n'est pas un lecteur qui ne sente pourquoi il revient. Thérèse, ne fût-ce que pour paraître l'ignorer, eût dû le faire attendre. Et cette patience lui était d^autant plus facile que « Laurent valait mieux que ses paroles » et « qu'il ne pensait pas un mot de tout ce qu^il avait dit d^atroce à Thérèse durant cette affreuse nuit (4). n

Pourquoi donc dit-elle a Laurent : « Je n^ai aucun dépit, restons amis. » Pourquoi s^empresse-t-elle de le prévenir froidement : a Je ne vous défends rien , sinon de croire an seul instant que votre maltresse puisse vous pardonner (2). »

On est coupable en amour de ne pas pardonner (5).

Pourquoi n^essayait-elle pas au moins une fois , ne fût-ce que pour avoir le droit de désespérer? Peut-elle invoquer l'entraînement, eUe qui sait se contenir jusqu^è ne pas répondre a une syllabe >» è la catilinaire de Laurent? Peut-elle alléguer la vengeance, elle qui, bien loin de haïr Laurent, lut offre son amitié? Peut-elle pré* tester Pigaorance, elle qui connaît si bien « ce code qui

(3) » On pardonne tant qu'on aime.

(Li RocaBrODGAULO.)

régit PaiDour, » et qui semble reposer comme Tautre « snr cette terrible formule : Nul n'est censé ignorer la loi I » Enfin peut-elle arguer de découragement , elle qui n'a pas seulement essayé de yaincre?

Ces questions sont posées, mais sont loin d'être résolues par cette subtile et sophistique argumentation, qu'on peut appeler la théorie de Tégoïsme par dévouement, et de l'abandon par humanité. Thérèse, qui prétend n'avoir quitté Laurent que pour lui rendre la liberté , et ne l'avoir pas guéri pour ne plus lui faire du mal, n'excuse pas plus sa désertion qu'elle ii'ex(^userait , en parlant ainsi, celle d'un médecin ou d'un soldat. En amour, comme en tout le reste , il n'y a d'honneur qu'à côté du malade ou eu face de l'ennemi. L'amant , c'est le drapeau.

C^st donc en vain que Thérèse veut s'excuser j c^est en vain surtout qu'elle prétendrait avoir gardé son amitié à celui à qui elle a repris son amour, L'<amitié peut quelquefois précéder l'amour, elle ne lui succède jamais(4 ). Je -parle de Tamour et de l'amitié véritables. L'amitié,

(1) Ce n'est donc qu'à titre de rêve, d'utopie morale, que nous enregistrons cette pensée de Daniel Stern. « Le sentiment le plus parfait, le plus doux à rftme, daAs sa plénitude tranquille, c'est l'amitié qui succède k l'amour entre un homnfe et une femme qui n'ont à rougir ni de s'être aimés passionnément, ni d'avoir cessé de s'aimer avec l'ardeur première de la Jeunesse. >^ Nous ne croyons pas aux délices tranquilles d'une pareille amitié, impossible d'ailleurs, dans l'espèce-, et nous avons pour nous l'avis de La Rochefoucauld lui-même, qui parlait par expérience de ces affectlbns moroses où l'on n'a plus • de plaisirs, mais seulement des maux k mettre en commun ■

en effet, succédant a l'amour, en est la décadence. Celui qui accepte cette diminution est aussi lâche que celui qui Pofîre. Les femmes qui offrent leur amitié aux hommes qu'elles ont aimés , me font le même effet que celles qui offrent une pension h ceux qu'elles ont ruinés.

Thérèse, du reste, n^a pas même le mérite de s'être fait illusion. Quand Palmer lui demande : Vous ne Paimez donc plus? elle répond : a Non, plus du tout, »

Et CCS quatre mots , terribles comme un arrêt , qui condamnent, sans phrases, Tamour à mort, étonnent jusqu'au béat Palmer lui-même.

Palmer, dans l'intention , dans l'espoir, dans l'ambihition de Thérèse, devait être Tabsolution vivante de son cœur. Elle voulait pouvoir dire à tout le monde , dans la logique hautaine de son égoîsme : Palmer était meilleur que Laurent ; donc, j'ai eu raison d'aimer Palhier. Mais les calculs du cœur sont les plus chimériques de tous, et il n'y a pas de plus grande folie que la sagesse de certaines femmes.

Il' n'arrive, dans certains cas, que ce qu'on n'a pas prévu. Donc, Palmer, qui a séduit Thérèse par son éternel unisson, par son infatigable approbation, va se trouver en contradiction, une fois mis à l'épreuve, avec cet orgueil dont il semblait le docile esclave. Pahner, l'homme fort, va se trouver plus faible que Laurent devant la même situation que lui. Et la douleur concentrée, lourde,

bovine de Palmer nous fera rire ; tandis que la douleur enfantine, éloquente, gracieuse de Laurent, nous faisait pleurer. Mettez un homme et un enfant devant le même fardeau. Nous plaignons Penfant qui recule. Nous méprisons rhomme qui succombe.

Donc il arrive que Palmer, qui devait venger Thérèse de Laurent, se trompe malgré * lui de^ rôle, il vengera Laurent de Thérèse.

Palmer a fait à Thérèse la déclaration obligée. Il s^est chargé de détruire un à un tous ses scrupules, et de la justifier à. ses propres yeux, en se justifiant lui-même, de tout ce qui peut advenir.

Thérèse, cependant, n^a pas encore dit oui, elle n^en est encore qu^a Tespoir et ne laisse qu^espérer. L^occasion qui lui manquait pour se déclarer lui est offerte par une propre lettre de Laureqt, malade à Florence, qui rappelle à son secours. Thérèse y court avec Palmer. Il nVst pas bon, sans doute, qu^une femme voyage seule.

Je passe rapidement sur les nuances, sur les transitions, sur tous les petits événements,^ obstacles que saute successivement, pour arr^^er au but en y mettant le temps, la souple conscience de Thérèse.

Laurent une fois sauvé, Thérèse, avec une présence d^esprit qui répond à tout, lui explique que Famour est fini entre eux, lui prouve catégoriquement qu'elle est d^autant plus libre que lui-même il Ta affranchie, Fen-

gage maternellemeDt à chercher ailleurs, à se corriger, k se marier, etc., et Texpédie en France à sa famille, hicn convaincu de son indignité. Laurent pris au piège de Tattendrissement, donne à ses deux amis sa bénédiction, et pour ne pas perdre son repentir, s'emploie k convertir à sa résignation un sceptique ami, M. de Vérac qui, dans son bon sens mondain, se refuse à comprendre qu'on se laisse congédier par sa maltresse en rappelant ma mère et ma sœur, et en lui envoyant de loin des baisers et des larmes, des adieux et des demandes de pardon, qu'elle reçoit comme un dernier encens, debout sur un rocher avec le majestueux sang-froid de Corinne au cap Misëne.

A peine est-elle descendue de son trépied, qu'elle est< punie par cette première punition de l'orgueil , l'isolement.

Palmer, retenu à Florence malgré lui, n'a pu accompagner Laurent et Thérèse dans leur dernier voyage. 11 insiste pour que Thérèse conduise Laurent jusqu'à la Spmia. Celle-ci s''irrite de cette confiance qui la laisse partir, comme elle se sei;jait offensée d'un doute qui l'eût retenue ; elle part cependant, après avoir fait jurer a Palmer sur son honneur : 4^ qu'il est absolument et légitimement retenu à Florence ; 2» qu'il la rejoindra dans vingt-quatre heures.

A peine seul, Palmer tremble sur les suites de ce

Toyage commun qui ressemble à une épreuve. Mais il regarderait cemme une honte d^éclaifcir ses soupçons. Il attend en vrai gentleman que Thérèse Pappelle.

Thérèse, par le même scrupule d'orgueil, avec un surcroît de puérHité, ne retourne pas à la Spezzia. S'apercevant que Laurent, en véritable artiste, partait sans argent, elle à rempli, à son insu, ses poches de tout ce qu'elle possède. De plus, elle a changé de batelier, le batelier qui Ta conduite d'abord, étant ivre. De tout cela il résulte qu'elle ne retourne pas à la Spezzia, et attend à Porto-Venere Palmer, qui, de son côté, ne la retrouvant pas à la Spezzia, la croit par suite d'une suprême défaillance, partie avec Laurent, et juge contraire à sa dignité de l'appeler, c'est-à-dire de la poursuivre.

Pour tuer le temps, elle écrit à sa mère et lui confie longuement sa situation vis-à-vis de Laurent et de Palmer.

Elle a voulu se faire trop haute aux yeux de Laurent. Voilà le secret de sa chute. C'est en amonr surtout que la roche Tarpéienne est près du Capitole. Quand il faut, pour arriver jusqu'à la femme aimée, monter un à un les degrés du piédestal, il est bien rare qu'on ne s'en lasse pas. Que celles qui cherchent dans l'amour une satisfaction d'orgueil, en jouissent bien, car celle-là tue toutes les autres. Thérèse le confesse trop lard.

« Il faut que, sans m'en douter, je sois bien vaine.

pour avoir pu accepter la tâche d^inspirer un culte. Mais non, je ne rétais pas, je vous jure. Je ne songeais pas à moi ; le jour où je me suis laissé porter sur cet autel, je lui disais : Puisqu^ilfaut absolmnent que tu m^adores au lieu de ih^aimer, ce qui me vaudrait bien mieux, adore-moi, hélas ! sauf à me briser demain.

Il m^a brisée, mais de quoi puis-je me plaindre ? je l'avais prévu et je m^y étais soumise d^avance (^). »

Pour Palmer, il baisse déjà dans son estime. £st«>ce par sa méfiance ou par sa confiance ? 11 est à la fois coupable de Tavoir laissée partir et de ne pas la rejoindre. Tire-toi de là, Palmer! si tu crois à la parole de Thérèse, c'est de Pindifférence ; si tu en doutes, c'est une insulte. Toutes les fois qu'une femme raisonne en amour, cVst pour placer Tamant dans une impasse.

Cependant le quiproquo s'explique, le malentendu se justifie de pari et d'autre, mais le charme est rompu : Palmer a avoué sa jalousie. Or, si la première jalousie est une preuve de faiblesse, la seconde est une preuve de force. Thérèse redoute un mariage qui justifierait la prétention de Palmer d'être maître d'elle. Aussitôt apparaît la fameuse formule , si souvent prononcée dans ce roman : a Soyons amis , » dit Auguste à Ginna, et nous l'admirons parce qu'il ne le dit qu'une

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fois ; le « restons amis » de Thérèse nous paraît quelque peu moDotone. Cette femme veut garder derrière son char tous ceux qu^elle en a fait descendre. Elle a la passion des cortèges.

Je ne veux pas prolonger davantage cette minutieuse analyse durant laquelle nous avons dû poursuivre de sophisme en sophisme un orgueil fécond en ressources. Elle était nécessaire à Pintelligcncc de cet examen com- . paratif des trois oeuvres, qui est notre but principal. Les caractères une fois posés, les types esquissés, les faits indiqués dans le roman de madame George Sand, nous n^aurons plus dans les deux romans adverses qu^à noter les différences et les ressemblances, à c^ter la iraleur de réalité et du sincérité donnée aux personnages déjà connus, à apprécier la signification variée donnée aux mêmes événements. Nous n'aurons plus enfin qu*à examiner deux versions duiiiéme texte.

J^arrive donc rapidement au dénouement inévitable. Laurent se reprend encore à aimer Thérèse qui feint de se laisser toucher, pour pouvoir un jour mieux se défendre (1). Cette seconde union dans laquelle Laurent ne cherche qu^un peu de bonheur, Thérèse y cherche une

(1) Thérèse, qui connaît son cœur et qui a lu les moralistes, aurait dû se souvenir de La Rochefoucauld . • Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a véritablement cessé d'aimer ; ■ et de La Bruyère : • L'on n'aime bien qu'une fois; c'est la première. ■

confirmation pour ses arguments, un redoublement de réhabilitation.

Le premier essai de bonheur avait duré buit jours. Le second ne dura que vingt-quatre heures. Aux prises avec une double jalousie, celle de Pahner et celle de Laurent, qui se justifient si bien Tune par Tautre, Thérèse rend sa parole à Richard, qui s^en retourne en Amérique; puis rompt avec Laurent, qu^elle abandonne à son sort,, et « aux infirmités de son génie. »

Ce dénouement excusera-t-il Thérèse? Je ne le pense pas. En voulant trop prouver, 'Thérèse ne prouve rien. A une femme aussi clairvoyante et aussi expérimentée, les déceptions ne sont pas permises. Echouer deux fois c^est Tavoir mérité. Il est des malheurs qui sont des fautes.

Thérèse ne se réhabilite pas davantage à nos yeux par le motif qu^elle donne à son double sacrifice. GVst en vain qu^elle prétend s^étre retirée dans Pamour maternel, comme dans un temple ; c^est en vain qu'elle prétend n^avoir renoncé a améliorer Laurent ou à mériter Palmer qu^a cause de cet enfant, qui lui est subitement rendu, et qui exige tout son cœur à lui seul.

due pareille excuse est une défaite, car personne n'y croit. Thérèse a trop prodigué a ses amants les douceurs énervantes d'une fausse maternité pour avoir gardé la force de la véritable. Dans ce cœur profané, nulle fleur

ne peut refleurir. La passion lue à la fois Pinnocence et raffection.

Non , ce n^est pas pour son enfant que Thérèse a quitté Laurent pour la dernière fois. Le cœur sorti de la règle passe sous Tempire de la fatalité. Ceéi la destinée des femmes qui ont Torgueil de Pesprit et du cœur (4), le^goût de la domination et le goût de l'analyse, de passer leur vie à chercher, sans jamais les trouver, une proie ou un sujet.

Toutes les fois que Thérèse a quitté son amant... ça été pour en prendre un autre.

Lui, bien qu^ayant paru le dernier, est vraiment le livre intermédiaire entre Elle el Lui et Lui et ElU,

(1) C'est Ik le double écueil sur lequel sombrent tant de passions. C'est k ce double et pertide attrait que se prennent ces belles et frêles ambitieuses, qui, jusque dans l'abandon veulent Jouir de leur puissance. Ecoutez Ik-dessus une femme qui a beaucoup pensé et beaucoup senti. Dès les premières pages, vous vo^ez pi>rcer la grande illusion du sexe : • Je veux bien qu'une grande àme si uévoue k l'amour, dit Daniel Stern, mais que ce soit en reine et non en esclave. • Lisez aussi et méditez cet autre passage significatif : • Lk où les hommes, fatigués d'agir au-debors ont cherché l'oubli des choses, les femmes en ont cherché l'explication. Elles se sont plu k surprendre, dans

EUe et Lui raconte les amours de Thérèse et de Laurent et dit ce qu^elles auraient dû être. Lui dit ce qu'elles durent étre.'liuî et Elle dit ce qu^elles furent. Dans Lui la réhabilitation de Laurent nVst qu^ébauchée. Dans Lui et Elle, Laurent, réhabilité, se soulève de sa tombe pour accuser à son tour.

Elle et Lui est un livre triste ^ c'est un drame intime, le drame de Tég^olsme à deux , le drame de Porgueil dans Pamour, les Victoires et Conquêtes de la femme forte aux prises avec Thomme faible. ImI est un livre triste aussi, mais d'une tristesse plus douce, et qui laisse place au sourire. Elle et Lui est triste comme la haine ; Lui, comme le regret. L'u« cherche à défendre une réputation compromise , à changer . en calomnies , pour qu^on n^y croie plus, des médisances auxquelles 6n croira toujours ; à dégager de son voile de deuil une image è laquelle ce deuil reste attaché comme une infamie. L^autre, écrit, non au profit de Torgueil, mais de la vanité, cherche k s<e consoler par des coquetteries rétrospectives de déceptions que la mort a rendues étemelles, et k faire d'une passion obscure un amour illustre.

Il y a entre ces deux livres, tous deux écrits par une

l'ivresse des sens et de la raison, le secret de la nature masculine, parce que de ce secret dépendait souvent toute leur destinée. Il y a eu toujours jusqu'ici, il y aura longtemps encore, un peu de Dalilah dans chaque femme • {Pensée», réflexionê et maximes de Daniel Stern-, Techener, 1859, p. îl et 49.) Et nunc erudimini.

femme, tous deux ëloquenta, subtils et passionnés , la différence de h situation , pendant sa vie , ide leurs • auteurs vis-à-vis de ce mort , unique objet «t malgré lui victime de tentatives si diverses. Dans Fun, on procède avec toutes les cruautés de Pesprit à une sorte d^exécution pédantesque. L'autre n'est qu'une longue et inutile évocation devant le public de ce défunt trop aimé après sa mort, et qui, heureusement pour lui, ne se réveillera pas ; une exhibition , sous les formes et le costume modernes, de PArtémise littéraire se nourrissant, pendant trois cents pages, des cendres de celui qui aurait pu être son époux.

Tout peut être amusant en ce monde : j'ai vu des gens ne pouvoir s'empêcher de sourire à la vue des Âbélard de ^ 859 , agenouillant ^ le lendemain de la Toussaint, sur la tombe d'Hélo!se, leur annuelle adoration, et la saupoudrant d'immortelles en papier. Cette impression mélancolique et grotesque est celle qui résulte de là lecture du livre de madame Louise Colet. Seulement ce n'est plus HéloTse qu'on y couvre de fleurs ini^^iles et tardives, c'est Âbélard ; et c'est la marquise de Rostang, déguisée en Hélolse, qui fait rire le lecteur.

Elle el Lui, drame joué dans les ténèbres du cœur, ne comptait que trois personnages : mademoiselle Jacques le peinlre, Laurent de Fauvel, son malheureux confrère, et Dick Palmer, leur compère.

s : . St

lut, en sa qualité de comédie seotinientale, comporte un plus grand nombre de personnages, tous ?étus moitié h la mode d^sian, moitié à la mode de Marivaux. Parfois la scène y est animée par de nombreux comparses, et comme dans les parades du xviii® siècle, Faction y est double. La pièce aus^i a un double but. Elle se joue à la fois au bénéfice de Stéphanie de RosUng, grande coquette, et d^Âlbert de Lincel, jeune premier amoureux. Elle se joue ensuite au détriment d^Olympia, rivale sans le savoir, et d^un certain Léonce, jeune père noble, financier à littérature , affublé par le caprice de sa destinée d'un rôle d^amoureux dont il s'acquitte fort mal.

Voilà ce que sait à merveille la cabale répandue dans la salle et chargée d'applaudir aux mauvais et de siffler aux bons endroits.

iMi se prête, s'offre même à Fexamen avec une bonne grâce toute française. La critique en est plus aisée, parce que Pexamcn en est permis de plus près. Les allusions en sont on ne peut plus transparentes, et h. def des caractères de cette galerie aux noms complaisants est à la disposition du lecteur le moins au fait, dans la désinence même du nom. En un mot, il est possible de contester que le roman à^ElU et Lui soit une histoire voilée de roman ; mus le roman intitulé Lui ne demande pas mieux que de passer pour une histoire.

Disons' tout de suite que Stéphanie de Rostang nous

semble n^élre pas sans quelque parenté avec Fauteur, madame Louise Golet ; qu^Alfred de Musset est on ne peut plus reconnaissable dans le personnage d^Âlbert de Lincel ; qu'on a jugé iuutile de travestir leur profession, et que ni Pun ni l'autre ne font de la peinture. Je ne crois pas être indiscret en désignant dans le cuistre Duchemin Foriginal de certain portrait de SchefTer, dont madame Louise Colet a fait, en terre glaise, une charge a la Dantan. Quant à René Delmart, Albert de 6erminy, Sainte-Rive et Duverger, personne n'a pu y voir qu'Antony Deschamps, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve et Béranger. Je m^abstiens, sans croire leur être en cela dW grand secours, de démasquer la princesse X... et Léonce, garantis par le bénéfice des initiales de toute violation d^incognito. Nous ne nommerons que ceux dont le loup est de verre.

Lorsque j'ai cru voir dans Stéphanie la personnification même de Fauteur de lui, je n^ai pas cru lui être désagréable. On est toujours bien venu, ce me semble, à trouver ressemblant un portrait flatté. Je désire de tout mon cœur que celui-ci ne le paraisse pas.

« La taille encore svelte de la marquise, son cou d'un blanc de marbre et -sa belle tê^e expressive, couronnée d'une abondante chevelure d^un blond doré, jaillissaient pour ainsi dire, au-dessus des plis nombreux d^une robe violette à deux jupes; la finesse et les flots du tissu

soyeai lVn?eloppaient avec g^ràce ; son buste était appuyé et cambré contre le dossier dVn faateuil en fercreux, tandis que ses deux petites mains croisées soutenaient son genou ployé. Dans cette attitude de la Sapbo de Pradier, ses Larges manches pendantes laissaient k découvert jusqu'au coude deux bras d^un modelé parfait et d^une blancheur éblouissante; Thaletne chaude de cette magnifique soirée de printemps colorait ses joues d'un rose nacré ; je la contemplais avec ravissement , et je me disais : — On devrait encore Tadorer (-1 ). »

M. Dubuffe n^aurait pas mieux, dit.

Pour Albert de Lincel, il est esquissé, à deux reprises, de main de maUre, et je n^ai pas de peine à préférer au portrait de Landelle cehii-d, qui est exquis^ « L^apparition rapide du jeune homme de génie qui glissa un jour devant moi en balançant avec grâce sa tête blonde, m^est toujours restée comme un de ces tableaux dont le souvenir dessine nettement tous les contours. C'était à r Arsenal, dans ce salon que Tesprit et la poésie remplissaient chaque dimanche soir... Je me mis à considérer le valseur : il était svelte et de taille moyenne, habillé avec un soin extrême et même un peu de recherche ; il portait un habit vert bronze à boutons de métal ; sur son gilet de soie brune flottait une chaîne

(1) Lui, p. 8.

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