‹ Eux et elles; histoire d'un scandaleChapitre 6 sur 12 · SI · texte numérisé non relu

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dW ; deux boutons d^onyx fermaient sur sa poitrine les plis de batiste de sa chemise. Son étroite cravate de satin noir, serrée au cou comme un carcan de jais, faisait ressortir le ton mat de son teint ; ses gants blancs dessinaient d^nne façon irréprochable la délicatesse de ses mains ; mais c'était surtout dans l'arrangement de ses beaux cheveux blonds qu'un soin particulier se révélait. A Pexemple de lord Byron, il avait su donner une grâce pkine de noblesse à cette couronne naturelle d'un front inspiré ; des boucles nombreuses ondulaient sur les tempes et descendaient en grappes vers la nuque , et je fus frappée, à mesure que le cercle rapide décrit par la valse la ramenait sous la lumière du lustre, des teintes diverses de cette chevelure pour ainsi dire diaprée. Les premiers anneaux qui caressaient le front étaient d'un blond doré, ceux qui suivaient avaient la nuance de Pambre, et ceux plus abondants qui se pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au bnm. Je le retrouvai plus tard avec ces beaux cheveux d*un effet si rare, et qu'il, garda inaltérés jusqu'à sa mort. A l'inverse des hommes blonds qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses yeux presque noirs, ce qui donnait à sa physionomie plus de vigueur et plus de feu ; il avait le nez parfaitement grec , et sa bouche , fraîche alors, montrait en souriant des dents blanches. L'ensemble de ces traits frappait par une distinction aristo-

cratique qu^illumioaii réclat des yeux et qu^agraadissait la courbe idéale du front. C'était le géuie primant les signes de race (-1). »

Voilà un portrait quVn peut dire écrit avec amour. Nous ne nous sentons pas la force de citer, à côté de ce portrait de belle jeunesse, ce portrait de la décadence qn*on trouve à la page 51. Pauvre Alfred de Musset! Pauvre Albert de Lincel î voulais-je dire.

On comprend parfaitement que nous n^appliquerons pas h Lui le même procédé d'analyse minutieuse qu'il nous a paru indispensable de poursuivre sur ElU et £vi. On comprend aussi que nous détournerons notre examen de toute question accessoire. Le livre de Lui est un livre très-complexe , écrit dans des intentions très-multiples. C^est la Divine Comédie de madame Louise Golet. Usant du privilège d'Âligheri et de Micbel-Ânge, elle l'a divisé en trois compartiments, Fun supérieur, céleste, dans lequel les Duverger, les Delmart, les Sainte-Rive, les Albert de Germiny, se promènent avec Pauréole paradisiaque ; l'autre , intennédiaire et voilé , dans lequel le libraire Frémont et la princesse X... expient leurs péchés;, le troisième enfin, inférieur, sombre, orageux, infei^ial , où , parmi les ombres fatales , on peut voir le spectre lubrique de Duchemin danser la danse de Tours,

(1) Lut, p. B k ».

et Antonia Bach, attachée au pilori, se défendre en vain d'une meute de dogues enflammés. Dans le plus haut éther, au-dessous des pieds rayonnants de Dieu le père, la poétique sibylle appelle une ombre pâle, dont le flanc nu saigne de la blessure de Paolo.

Nous négligerons toute cette fantasmagorie satirique, toute cette contrefaçon dantesque, pour nous en tenir à la partie de Tœuvre dans laquelle Albert de Lincel raconte, faute de mieux, à sa curieuse amie, Thistoire de ses amours avec Antonia Bach.

Il est facile de prévoir tout d^abord un certain nombre de différences entre cette version autobiographique et le mémorandum psychologique intitulé Elle et lui.

Lui débute par une sorte de profession de foi , q^i , combinée avec un passage saillant de la page 595, donne une sufGsante idée de Tinspiration mère et de la manière assez notablement différente dont l'auteur d^EUe et Lui et de Lui envisagent les droits et les devoirs de Tamour.

La Thérèse d^Elle et Lui ne se rend aux désirs de Laurent que lorSqu^il lui a écrit ces mots magiques : « Je vous aime comme un enfant. » Elle est de Fécole de madame de Warens et de ramour-maternité. Elle se donne systématiquement, froidement, de parti pris, par raison , par nécessité , pour éviter une peine ou un danger à celui dont elle a pris la direction, et qu^elle. retient par le plaisir pour mieux lui imposer le devoir.

L^amour, ainsi compris , est foodé à la fois sur la prédomioanc'e de Pâme sur le corps y et de la femme sur rhomme. La femme qui se donne à un homme, comme Thérèse se donne a Laurent, a pour double but d^ennoblir par un apparent sacrifice cette faiblesse qui Phumilie, et d^abaisser Thomme par le désir et la jouissance d'une volupté qui lai est indifférente , c^est-à-dire inférieure. y4- Madame Louise Golet , ou plutôt la marquise Stépha-

nie de Rostang , blâme a?ec un bon sens un peu cru et une franchise un peu libre , cette théorie subtile de Tamour égoïste et dominateur, qui tombe avec préméditation de peur de s^amoindrir par l'enthousiasme , et voit moins de honte à se prêter qu'à se donner. Elle flétrit avec plus de raison encore le mélange profanateur, la sacrilège confusion de mots destinés à exprimer des sentiments si différents et si peu faits pour se remplacer. Elle dit enfin, non sans éloquence :

a Vous qui écrivez, gardez-vous du pathos en amour et ne dissertez pas de ce sentiment naturel et simple, de cet attrait puissant et bien caractérisé qui attire et confond les êtres, avec le langage de la métaphysique et du mysticisme. Si les héroïnes des romans modernes sont si ennuyeuses et à mon avis si immorales, c'est qu'à propos d'amour, elles parlent religion et maternité, et obscurcissent par des idées tout à fait à part cette belle flamme de la jeunesse qui ne réchauffe plus aucun cœur, et ne co-

lore plus aucun récit. Depu» la Julie de Rousseau et PEWire de Lamartine, toutes les femmes ont plus ou moins prêché, h propos d^ainour, tantôt la philosophie, tantôt la religion, tantôt le socialisme, si bien que Famour s^est trouvé étouffé par ces aspiration sublimes et prétentieuses, qui ne sont guère de sa compétence qu'accidentellement. . . Je ne définirai pas Tamour ; mais je Pai senti par Tesprit, par le cœur, et par les sens, d'une façon très-complète, et je tous assure qu^il ne ressemble guère aux descriptions qu'on en écrit et aux aveux hypocrites de bien des femmes ; très-peu osent ôtre franches sur ce sujet relies craindraient de passer pour impudiques, et je crois, pardonnes-moi mon orgueil, qu'il n^appartient qu^aux plus honnêtes de dire en cette question la vérité : F/amour n'est pas une déchéance, Tamour n'est pas un remords et un deuil {i). » Plus loin , et comme une sorte de conclusion hardie , Fauteur de Lui a écrit une page brûlante où elle glorifie « Fharmonie sacrée de l'indivisible lien des émotions de Pâme et du corps (2). » C'est la théorie païenne de la liberté, de Tégalité et de la fraternité de Pâme et du corps , proclamée avec toute l'énergie d'un tempérament et d'une imagination de Provence.

(1) Lut. p. 1 et S.

(1) Lui, p. ses. Voir ftUMi, et surtont, la page 804, vëriUble déckration des droits de la cbair.

Il nous a suffi d^accuser, dès le début , les dissentiments caractéristiques entre les deux auteurs. Si nous avions une opinion a exprimer, nous dirions que ni Tune ni i^autre de ces deux théories de Tamour ne nous satisfait complètement. En l'une et dans l'autre, nous trouvons les mêmes illusions, les mêmes aveut^Iements. Les deux systèmes nous paraissent également entachés du vice inhérent à toute réaction , et risquer fort de se rencontrer comme les extrêmes. Le matérialisme souriant de Stéphanie ne nous agrée donc pas davantage que le mysticisme hypocrite de Thérèse (^). S*il nous fallait cependant à toute force exprimer une préférence, nous serions pour celle des deux héroïnes qui a du moins le bon goût de tirer le rideau , sans phrases.

La marquise Stéphanie de Rostang , qui ne perd au-

(1) Nous n'aimons pas davantage ce troisième système, émis aossi par une femme, et qui consiste k justifier l'amour pbysiq[ue par la nécessité de ne pas humilier l'&me en la donnant la première et en la donnant seule. Il est certain que le sacrifice du corps est peu de chose devant la soumission de l'ftme. Hais c'est précisément pour cela qu'il est plus noble d'offrir tout d'abord son ftme, c'est-k-dire la partie supérieure, meilleure de soi-même. La maxime suivante, dans laquelle Daniel Stem accuse l'amour platonique d'inconséquence, pourrait bien être taxée elle-même d'inconséquence ou tout au moins de subtilité. « Quelle misère que cet amour prétendu platonique, dont votre orgueil se targue! Songez donc, 6 Batilde, qu'en donnant votre âme k un amant auquel vous refusez votre corps, vous témoignez ainsi faire infiniment moins de cas de l'une que de l'autre. Si je ne me trompe, cette subtilité de spiritualisme a pour principe un matérialisme grossier. »

Nous dirons k cela comme La Rochefoucauld : « La trop grande subtilité est une fausse délicatesse, et la véritable délicatesse est une solide subtilité. »

cune occasion de railler ou de flétrip « ces femmes qui veulent avant tout sentir que Fhomme leur est soumis, soit par une infériorité morale, soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance physique dont elles ont surpris le secret, » de ces femmes « que Tidée de pouvoir faire d^un corps ou d'une âme à peu près ce qu'elles veulent, ravit (-!);» la marquise de Rostang qui en vient à admirer et à regretter les orages de la passion qui n'ont pas grondé dans son amour et ne Tout pas consacré de leurs tonnerres, a dû faire d'Antonia un portrait et de sa conduite un récit en harmonie avec ses principes. Elle a pris pour elle, en véritable femme, le portrait physique. Le voici : il n'est pas inutile à Pintelligence d^EUe et Lui, où nous ne trouvons aucun signalement physique, et où la lutte se poursuit entre deux héros en quelque sorte sans visage, deux héros abstraits dont Tun est tout sentiment et Tautre tout volonté.

« Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber comme une flamme intérieure ; tout son visage -s'en éclairait. Ses épais eheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux ; le reste de son visage me parut assez disgracieux, le nez

(1) Lui. p. 79.

«(ail trop fort, les joues pendantes; la bouche laissait voir des deuts longues, le cou était prématurcmcot rayé. . Depuis quelque temps elle avait renonce à ses habits d^homme ; elle portait ce soir-là un^ robe de soie grise fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille pas asam mince, tout d^unc pièce avec les épaules et les hanches. Je crois que les habits d'homme Pavaient déformée. Sa main, dégantée, était d^une forme aceomplie ; elle Tagitait comme un sceptre naturel, et la tendait à cens des assistants qui étaient de ses ami9(^). »

Nous sommes loin de ce croquis orgueilleusement modeste, qui tient dans une phrase : « Elle a les yeux d'un noir doux, des cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds et qu^elle arrange singulièrement. Elle n^est pas très-grande, elle a de petits pieds et de petites mains. G^est une vraie femme (2). »

Si Stéphanie a besoin de quelques phrases pour peindre la physionomie physique d^une personne, et si elle est matériellement de Técolc flamande, une phrase lui suffit pour expédier une silhouette intellectuelle on morale. Voici une esquisse linéaire à la façon de Ingres.

a — J ^admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa bonté dont plusieurs m^ont parlé.

» -^ Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux

(1) Lui, p. 86. (Voir Aiusi, comme correctif, la page ISO.) (t) Elle et Lut. p. 17.

qui ne Taîment pas, coinme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas du métier. En amour, il lui manque la sensibilité, dans Fart la condensation [\). »

« — Ce qui m'a toujours choquée, ajoute un peu plus loin Stéphanie, dans cette femme de génie, c'est Tabsence presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu^elle commence toujours par exalter outre mesure ses amis (2). »

On Toit déjà les différences de principes, de manières de voir au physique et au moral, qui séparent et arment Tun contre Tautre les deux auteurs de Elle et Lui et de Lui.

Il nous reste à constater et à apprécier les dissemblances de leur .version semi-historique semi-romanesque.

Il serait bien étonnant que le même drame se jouât sur deux scènes si peu conformes.

Dans Elle et Lui, Thérèse est le héros. Laurent, lui, destitué de sa supériorité dMiomme, n^est que Fhérolne. C^est un fou sublime, un extravagant de génie, un enfant terrible, un charmant infirme. Dans Lui comme dans Elle et Lui, entre ces deux esprits et ces deux cœurs qui s'attirent comme les contraires (il ▼ a une électri-

(1) Lui, p. 88.

(1) Lut. p. 86.

cité morale, semblable à Fauire), c^est la vanité qui est Toccasion, la cause, Fétincelle motrice. Antonia se sent flattée dans son orgueil, en Tain démocratisé, de la déférence et des attentions d^un homme bien né (^).

Si nous notons les différences, nous ne négligeons pas les ressemblances, et nous constatons Tunanimité entre les trois livres, sur la vanité comme cause efficiente de Pamou^ d'imagination éolos subitement, comme une fleur de serre chaude, entre Thérèse et Laurent, Antonia et Albert, Edouard «t Olympe.

Le rapprochement commence donc par une galanterie de manières. Il continue par une galanterie d^esprit. Laurent séduit Thérèse en se disant son enfant, en la traitant d'homme supérieur déguisé en femme, en esprit d'élite qui a à la fois la réflexion, et il est heureux avec elle tant qu'il continue de presser le petit ressort qui du cerveau anime ce cœur, tant qu'il pratique cette formule que Piïmer lui a révélée avec un sans-façon tout américain, comme une recette pour guérir les chevaux : « Je crains que vous ne sachiez pas assez que si votre amour est une gloire pour elle, le sien en est une égale pour vous (2). »

Stéphanie de Rostang, tout en convenant qu'Autonia à peut-être été exigeante et que Pohner était par trop de

(l)Ltti, p. 130, 131.

(2) Elle et Lui, p. 66.

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