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son pays en ne laissant d'au Ire alternative à Laurent que de siiuaiilier ou de se brûler la cervelle vis-à-vis d^une femme telle que sa maîtresse, Stéphanie, disons-nous, ne peut se défendre de quelques concessions, et voit malgré elle dans la qualité de femme de génie, attribuée à Antonia, l'excuse sinon la justification de ses prétentions. On le sent, quand une femme de lettres sera citée, même pour an crime d^amoiir, à la barre d^un livre écrit par une autre femme de lettres, elle aura toujours le bénéfice des circonstances atténuantes. Vamour n^est pas seulement une religion pour les femmes, c'est une francmaçonnerie. On est dans le temple d'un avis différent, mais Ton s'entend sur la porte.
C'est ce qui explique qu'à côté du blâme tacite, de la flétrissure implicite infligée à Antonia, Stéphanie, qui traduit des romans anglais et qui va faire des vers, Stéphanie qui a franchi la porte de l'Institut aux grands jours, et qui a fait antichambre chez le libraire Frémont, ne puisse s'empêcher de glisser sa petite théorie de l'amour pour les femmes auteurs, ces femmes « que Ton croit de bon goût de railler, dans notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pois de bière, et au sortir des filles de joie « et avec lesquelles seulement » on goûte la double et complète volupté de Pâme et des sens. »
« C'est surtout après l'expérience des femmes du
moode, des griseiies et des courtisanes, ajoute madame Louise Coiet (je veux dire la marquise Stéphanie deRostang], quVn s'enivre de ces nobles amours, où Tesprit participe ; on se sent planer, et même dans les bras l'un de Pautre, on ne touche pas la terre ; on mêle aux larmes et au rire de la volupté des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les aspirations de rinfini. Gela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu : le cœur s'y consume, mais le génie en jaillit (I).» Madame de Rostang nous parait plus près de la vérité, c'est-à-dire plus modeste, lorsqu'elle avoue « qu'avec ces femmes supérieures qui nous attirent malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort, les luttes inévitables en amour se multiplient *, elles naissent, dit-elle, de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant les sensations et les aspirations peuvent être trèsdiverses. En pareille union , les joies sont extrêmes , mais les déchirements le sont aussi. Les ayant élues audessus des autres, nous demandons k ces femmes l'impossible, l'idéal de l'amour. Â leur tour, elles nous pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination s'indigne de leur hardiesse.
(1) Lui, p. ISS.
Bans les transports de i'araoor, la parité était admise, exaltée, proclamée avec bonheor; car la valeur de 'la femme doublait la puissance de Thomme. Dans toute autre occasion, elle est niée, outragée et parfois rejetée comme une en(ra?e à notre liWté. Il nous en coûte d^avoir à compter avec leur intelligence. Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est du ressort de l'esprit ; elles n^appliquent leur pénétration et leur finesse native qu^à nous enchaîner ou h nous tromper sans nous contredire et avec une passivité d^esclave. »
« Dieu m'est témoin qu^avec Antonia, je ne commençai point la lutte (i), •
Voilà ce qu'Albert de Lincel affirme, ce que Stéphanie ne nie pas, et ce qui accuse Antonia.
Cette lutte que le livre à'^ElU et Lui explique par une grande différence de tempérament, de caractère, de manière de vivre et de sentir, s'expliquerait surtout par Tanlagonisme des idées politiques et sociales, s'il faut en croire les deux ouvrages advers, surtout Lui et Elle, Tout cela pourrait bien être vrai. Les haines de cœur ont toujours commencé par une haine d'esprit ; et c'est surtout dans la sphère des idées que ces deux âmes durent s'entrechoquer. Albert avait perpétuellement la
(1) Lut, p. 1S4.
fièvre au cerveau et au cœur, il vivait dans une exaltation dévorante de passion et d^intelligence. « Antouia Paimait à cause de sa jeunesse et d^s transports qu'elle lui inspirait, mais elle ne ressentit jamais sans doute cette suprême ivresse qu^il lui devait. Elle était curieuse des choses des sens plus qu^ardente et lascive, ce qui souvent me la faisait trouver impudique dans sa froideur même... Elle n^était intelligente et' passionnée que par intermittences, elle déposait son exaltation avec sa plume ; elle devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des raisonnements à perte de vue sur ce . qu^elle appelait la dignité humaine (i). »
Dans le livre de lui, nous retrouvons la scène de la forêt travestie par Elle et Lui eu hallucination effrayante et désespérée, et dans laquelle Stéphanie de Rostang ne voit, avec autant de raison que de convenance à notre sens, qu'un simple délire, ennobli par Tamour, et non dégradé par la peur, qu'un acte d^exaltation, et non de défaillance, qu'un accès de sublime folie à Pun de ces moments où le cœur trouve malgré lui dans la peuiiée de la mort le remède et la punition de ce bonheur si peu fait pour Pbomme que Pexcès en est un supplice.
Le récit de madame Louise Colet prête aussi toute sa vraisemblance, toute sa logique, à ces allusions impru-
(1) Lui, p. 1S6, 1S7.
dentés d^ Alfred à ses anciennes amours, à cette revue rëtro8pecli?e de ses maîtresses dont madame George Sand fait une brutale provocation, et qui ne doivent rester qu^une étourderie.
Ce que le livre de IaU accorde à Antonia en compensation de sa susceptibilité farouche et de son égoïste orgueil, c^est une bonté et un dévouement réels dans les circonstances qui Pexigeaient. Oui, Antonia aimait toujours Albert quand il était mialade. Il redevenait alors soii enfant. Mais elle lui en voulait d^étre de nouveau un homme, une foi guéri. Ne confondons par Tamour avec la charité. En amour, la pitié est une insulte ; Antonia fut donc cruelle pour Albert, non dans le sens vulgaire, mais dans le sens moral du mot. Elle n^eut jamais vis-à-vis de lui « cette sensibilité qui est au cœur ce que le génie est k Fesprit (4). »
Nous ne ferons qu^à vol d'oiseau ce voyage d^Italie dans lequel madame -Louise Golet nous semble avoir le plus souvent suppléé par la richesse de son imagination « la sécheresse des renseignements (2). G^est toujours par l'opposition des deux imaginations et des deux caractères, surexcitée chei Tun par un sentiment opiniâtre du devoir et du besoin, chez Fautre par Pennui de Tisole-
(1) Lui, p. 149.
(t) Et où «lie cite trop lord Byron. C'est en ne le citant pas, et non en le citant, qu'il faudrait prouver qu'on l'a lu.
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ment et riofluence d'un ciel étranger, que commence le conflit au sein de la vie commune.
Pendant qu'Antonia accumule la c(^ie avec un courage qui ressemble assez à l'indifFérence, et refuse avec obstination toute distraction, Albert se promène dans et hors de Venise, plus malheureux encore qu'humilié d'une supériorité qui le laisse seul.
Ici se place un reproche que nous adresserons à Tauleur du livre de lui. Avec une franchise qui n'est peutêtre qu'une maladresse dans un livre de justice, sinon d'apologie, elle met par deux fois Albert face à face avec des tentations dont il n'est peut-être pas intérieurement vainqueur. On laisse dans tous les combats douteux quelque chose de sa fidélité en même temps que do sa force. Zéphyra, la danseuse, Négra, la baladine, me paraissent deux personnages inutiles d'un drame qui se joue surtout dans le cœur ; j'ajouterai que leur présence, en leur supposant quelque influence sur le dénouement, n'est pas de nature a l'ennoblir. Thérèse, trop flère pour s'abaisser jusqu'à la jalousie, n'a jamais daigné éclaircir des soupçons qui restent à l'état de doutes, et qu'elle se borne à exprimer sans leur faire l'honneur de s'en servir [i).
Elle affecte alors ces allures maternelles, cet héroïsme
(1) £/{eefLtt». p. 140, 141.
trop facile pour être naturel , celte prévoyance indulgente, qui s^inquiëte surtout de la santé de son « enfant, » qui exaspèrent Albert et qui Péloiçnent , tandis que des reproches violents sur ses soirées passées au jeu, sur ses promenades qui ressemblent à des aventures, Fauraient irrité d'abord , puis ramené dans ses bras. Ce qu^un homme passionné ne pardonne pas a sa maîtresse, cV*st de le pardonner trop facilement (^).
Nous arrivons enfin à l'épisode Palmer, troisième et honnête larron du pouvoir qu'on se dispute. Dans ces amours orageux, drames à deux personnages, le troisième personnage apporte le dénouement.
La fièvre des. lagunes a saisi Albert de Lincel. Il est couché dans son lit, brâlant ; il a le délire, il pleuce, il il va peut-être mourir. Non, il est sauvée II n'est pas de meilleure garde-malade qu'Antonia, et le jeune docteur nouvellement arrivé de Padoue, qui le soigne, va débuter par qn coup de maître. Comment la maîtresse et le médecin réunis ne tireraient-ils pas d'affaire ce pauvre poète qui soupire après la vie et après la France? lia sVntendent déjà si bien !
Le jeune docteur de Padoue « était grand , d'une taille bien prise et vigoureuse qui trahissait son élégance sous une redingote mal faite. Sa tête, aux traits réga-
(1) Lui, p IM, 113, 119, 148.
liera, était couronuée d^épais cheveux bruns, soyeux et bouclés ; son front était bas comme celui de TApollon ; ses beaux yeux noirs lançaient une flamme toujours égale ; le nez aquilin avait des narines mouvantes ; sa bouche était souriante et charnue, et ses dents blanches embellissaient son sourire. C'était comme la personnification de la santé, de Tenjouement et de Tinsouciance de la vie (^). »
Mais il avait pour lui plus que sa beauté, Tiberio Piacentini. Il avait Tattrait du contraste. 11 était h la fois la nouveauté et Toccasion. Aussi n^attendii-il pas longtemps. Et c^est là que Lui est plus sévère et plus vrai que EUe et Lui, Dans ElU el Lui, Palmer est longuement et minutieusement présenté au lecteur dès les premières pages. Il traverse de temps en temps l'action pour ne pas déchoir de ses privilèges d*en cas. Quant h un dernier tiraillement, plus violent que les autres entre ces deux cœurs turbulents, la chaîne se dénoue, Thérèse a la précaution et la pudeur de rester en apparence attachée è ce lien relâché qui ne gène plus sa liberté. Elle laisse partir Laurent pour Florence. Elle se fait demander en mariage par P&lmer. Elle se donne enfin les honneurs d^un siège en règle, dont Pâmant délaissé n'est plus le témoin, et dont le but est en quelque sorte légi-
(1) Lui, p. t52.
time! Aussi, en dépit de la répugnance qu^inspire ce calcul égoïste d^une vertu qui inarque au calendrier ses jours d^abstinence , malgré le peu d'estime que nous avons pour Thérèse répondant à Laurent qui s'indigne ou supplie : « Est-ce que je vous appartiens? est-ce que depuis la première nuit que vous avez passée à Gènes, nous n'avons pas été étrangers Tun à Tautrc? Est-ce qu'il n'y a pas de cela quatre mois et plus (4 )? » on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle a' raison à la façon d'un avocat qui aurait la loi pour-lui, et non la justice. Mais dans Lui, qui nous parait avoir servilement copié la version de Lui et Elle h cet endroit, la scène du baiser surpris dans une glace par Albert, que Tiberio et Anionia croient endormi ; la scène de la lettre à Tiberio avalée, rejetée dans une cuvette et de là dans une impasse où le lendemain matin, Antonia et Albert se rencontrent dans un même dessein ; cet aveu cruel d' Antonia : « J'ai pu aimer Tiberio sans honte : il est beau comme l'idéal, et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie (2) ; » toutes ces scènes, avec les paroles où plutôt les cris qui leur servent de légendes, se succèdent Tune a l'autre comme les verres d'une lanterne magique infernale. L'infidélité tombe sur Albert, sans transition.
(1) Elle et Lui, p. 168.
(î) Lui, p. 878.
sans éclair, comme la foudre, et riofidéUté vis-à-vis d'un mourant, c^est plus qu^une faute, c^est un sacrilège.
Fidèle à son système de dénégation, servi par une impénétrable impassibilité, et par la circonstance, habilement exploitée, des hallucinations, je sais bien qu^Antonia, comme Thérèse, prétend être restée pure jusqu'à la séparation. Mais je ne crois là-dessus ni une femme comme Thérèse, ni une femme comme Ântonia. Peu m'importe l'heure de la prise de possession. LMnfidélité ne s'évalue pas un chronomètre à la main. On est au second amant dès qu^on n^aime plus le premier (^).
Cependant Albert pari pour la France, pâli éternellement, à jamais brisé (2), mais accompagné par Antônia jusqu^à Padoue, et comblé de gâteries maternelles.
Antonia, après lui avoir fait l'oîTre d^un sacrifice que nul homme de cœur ne veut devoir à la pitié, lui a avoué « que peut-être ce qu^elle éprouve pour Tiberio n^est qu^une illusion; i» mais elle a daigné convenir « quMl était bon qu^il parte, » ne fût-ce que pour quHls puissent se retrouver un jour « plus affectueux et moins exigeants. » La maxime des femmes comme Antonia
(1) * La violence qu'po se fait pour demeurer fidèle oe vaut guère mieux que l'infidélité. • La Rochkfoucaold.
(2) » Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie heureux ci malheureux d'en être guéris. ■ L* RocnroocAVLo.
SiB-
est de ne décourager personne. H leur faut Fespoir du retour, la part de Tabsente, en un cœur même qii^elled désespèrent.
« Quiltons-nous pour mieux nous réunir un jour; n tel est Tadieu de celte femme prévoyante. Tel est aussi Tadien des femmes qui n^aimeronl plus.
Tandis qu^Âlbert , arrivé en France , cherche eu vain à réchauffer sa vie aux pdies joies du retour, et rapporte à la famille et à la patrie une jeunesse à jamais blessée du trait mortel de Tennui , — Ânlonia , par des lettres mensongères » le dispute en vain à ce désespoir qu^il va éteindre dans Tivrcsse et la débauche, — et comme une Teuve qui triche son deuil, se ménage senlenlieusement une chute décente.
Elle avoue enfin a quelle s^est donnée à Tibcrio. » Ce n^est là qu^une bassesse ; mais elle sVst donnée à un autre, tout en demeurant à lui, « car dans ses bras elle b voyait encore (1). » C'est là une lâcheté. Il n^y a que les femmes lettrées pour trahir ainsi deux hommes à la fois.
De temps en temps , dans cette action complexe , le récit est rattaché au drame par nue interjection habilement placée, par un aveu dont profite, pour se grandir, cette personnalité mystérieuse et jalouse dont le livre de
(i) Lui, p. tSS.
Lui est Tégolste piédestal. Ne perdons pas de vae cette dualité. Dans Elle et Lui il n^y a que Thérèse face à face avec ce pâle amant , dont elle boit le sang avec ses leyres de vampire ; dans Lui, il y a Thérèse d^abord qui a accaparé le vivant , et Stéphanie ensuite , qui lui dispute le mort.
Il ne suffit pas à Stéphanie d^avoir flétri l'œuvre d'une rivale, il lui reste k faire la sienne. Et de temps en temps cette impatience de possession , qui ne doit bientôt être quUm regret, se trahit par des compliments par trop intéressés mis dans la bouche du complaisant conteur.
« Oh! pourquoi ne nous sommes -nous pas aimés alors! s^écrie Albert, je pouvais encore être sauvé et redevenir un être énergique que vous auriez dirigé (-1). »
Je nHnsisterai pas sur la scène, que nous retrouverons tout à Pheure, — non au milieu, mais au commencement de Tamour en deux parties (comme un roman), d'Albert pour Antonia, — sur la scène, dis-je, du souper chez Frémont, « ce paysan du Danube des libraires. »
Nous glisserons aussi sur cette passion grotesque de Tiberio qui', présenté par Antonia comme une justification de son infidélité, en devient le châtiment et la ven-
(1) Lut. p. 284.
geance, et où cet infortuné patito, battu tour h tour par Dormois, La Baumée et Saiate-Rive des verges de Tironie , est crucifié dans sa nullité , à la suite de cette couversatioii- interrogatoire dans laquelle il est convaincu successivement d^ignorance en musique , en peinture , en littérature et en archéologie. Ân(onia remmène humiliée ce pauvre jeune homme quelle avait amené triomphante. Elle répudie avec tout le cynisme de Torgueil froissé cet amour si cruel à son amour-propre , et Tindigne vainqueur d*Âlkert ne rentre au domicile commun que pour y faire son paquet. Le beau Tiberio, qui n^est qu^un sot, est congédié avec un billet de mille francs et un baiser, comme un caprice de sultane.
Le dépit de la défaite , le désir d^une revanche , poussent de nouveau Antonia sur les pas d^Âlbert. Il lui faut à tout pris reconquérir celui qu^elle a chassé dans rintérét de cette réputation équivoque que les femmes veulent conserver après la perte de Phonneur, dans Tintérét de cette fausse pudeur dont elles veulent couvrir Tabsence de la vérilable, de cette bienséance qu'elles veulent mettre jusque dans leurs passions, de cette moralité des circonstances atténuantes qu'elles cherchent même à leurs vices.
En attendant Albert , le poète , elle s^empressa d'attacher, au moins par intérim, un pianiste à son service.
Sainte -Rive et le libraire Frémont, officieux amis,
nliésileiit pas, celui-ci dans Tiotérét peut-être de ses «ludes psychologiques sur le cœur des autres ; celui-là, dans le but d^avoir à . éditer un de ces beaux livres qu^ Albert ne sait faire qu^ainoureux et écrire qu^après les avoir soufferts , — à favoriser ce retour qui va les associer, Tun à une expérience unique pour Tanalyse, Tautre à une de ces passions fécondes en beaux vers qui font aller son commerce.
Antonia, qui épiait les démarches et suivait les pas de ses deux avocats, de ses deux complices plutôt, tombe à Timproviste, par une nuit propice, dans les bras d^Ibert suffisamment échauffé; et le supplice recommence dans un nouvel amour indigne de ce nom.
Cette scène incroyable où ces deux galériens du sentiment se retrouvent et se rivent de nouveau à la chaîne, cette profession de mépris mutuel par laquelle ils en> trcnt en matière, ces cyniques aveux dans lesquels ils s^embrassent , ces caresses sans illusion dont ils se déchirent , ces voluptés flétrissantes dans lesquelles ils s'ensevelissent, tout cela est d^une impression à soulever de dégoût un cœur auquel est resté le moindre sentiment de sa dignité.
Et ici se présente une double question à adresser à Stéphanie. Si Antonha fut capable de ces hypocrisies et de ces abaissements, quel honneur y a-t-il dans cette rivalité affichée , qui n'a pas même de victoire ? Et si
Albert put jamais être ce débaucbé sans cœur offrant h la seule femme qui pût y souscrire, « une ivresse souillée , » pourquoi Pavoir disputé à Antonia jusqu^au delà de la tombe? 11 y a là une de ces inconséquences dont on ne se tire pas avec des subtilités. Yoi^à donc uu plaidoyer qui finit par ne défendre personne, et oii Tavocat de héros indignes est déshonoré par leur indignité même.
La lutte fatale, implacable, recommence bientôt entre ees deux cœurs déçus, qu^ont engourdis un moment, mais non pacifiés, les diversions des sens. — Les dissidences de toute espèce s^accusent de plus en plus. Ceux qui ne s^eslimeut plus ne peuvent rien se pardonner. En présence du mépris dWlbert se dresse donc, sifflant comme un serpent, Torgueil d^Antonia, qui ne veut ^lus être traitée comme une maîtresse par cet homme à qui il n'est plus possible de la traiter autrement.
Cependant Albert va se battre pour venger Antonia d^une critique trop injurieuse. Se battre I Quelle est la femme qui à ce mot terrible ne se sent pas prête à donner tout son cœur à celui qui va donner son sang pour elle! Quelle est la femme qui ne frémit pas à la fois d^espérance et de crainte, d'inquiétude et de joie? Quelle est la femme qui, dans un ravissement mêlé d^angoisses, ne se sent pas partagée entre la douleur et Torgueil , la douleur du sacrifice et Torgueil de la posses-
sion ? Quelle est la femme qui ne pardonne pas en pleurant h i^hommc qui a confessé son amour dans le sang, de s^étre exposé à ne plus la voir plutôt que de la laisser soupçonner? Hélas! ces délices troublées, ces terreurs délicieuses, ces rudes voluptés du cœur, n^étaient plus faites pour Ântonia. Le duel d^ Albert n^était pour elle qu'une insulte de plus ; Albert allait se battre pour elle sans l'aimer, et défendre son bonneur sans y croire.
Albert Nattier, un ami généreux , sceptique et mondain, spirituelle et vraiment française contre-partie du type de Palmer, ce diplomatique et filandreux ami pour lequel un quaker a posé , Albert Nattier arrive à temps pour empêcher cette dangereuse folie. 11 montre à Albert, d'après les propres et spontanées révélations de Tiberio^ honteux d^un bonheur coupable, Antonia se donnant en riant à un autre pendant qn^il mourait, et ce sinistre hymen accompli presque en face d'un cercueil.
Albert jette son épée et s'enfuit; Albert Nattier la plonge au cœur de l'infidèle dans un ie ces billets méprisants où la main d'un ami ressemble à la main d'un bourreau.
11 faut, pour effacer ces trois lignes, ces trois petites lignes, toutes les larmes d'un repentir ou toute l'encre d'une apologie. Il faut le cloître, ou le livre ; c'est le livre qu'a choisi Antonia, au dire de Stéphanie, mais 11
tt-
est advenu de ce petit billet ce qui était arrivé de la clef de Macbeth. Toute Fencre du livre n^a pu faire disparaître cette petite tache de sang, éternellement rouge, qui dit la vérité.
Une troisième et dernière tentative d^Ântonia échoue devant le parti invinciblement pris d^une rupture. C'est en vain qu^elle se présente è lui dans Tattitude et le costume de Madeleine. Albert la renvoie impitoyablement avec sa tête de mort, qu^elle laisse à la porte.
Ainsi finit, ou plutôt ainsi devrait finir ce récit, auquel Albert ajoute une sorte de confession que Stéphanie aurait dû arrêter sur la bouche de ce repentant cynique, ou dont elle ne devrait pas se souvenir tout haut , car cette confession qui n'excuse pas celui qui la fait , accuse qui récoute.
De cette confession il se dégage trop bien cette triste mais irrécusable vérité, qu^ Albert est désormais incapable et indigne d^aimer, pour que nous ne trouvions pas quelque^peu risquée cette déclaration en forme qui lui sert de péroraison (^).
Stéphanie ne peut rappeler que par vanité cette offre perpétuelle de son cœur devenue la manie d^ Albert, et à laquelle elle ne dut pas croire.
Pourquoi alors lui faire répéter si complaisamment le
(1) Lui, p. sn.
motif à ses yeux de ce récit dont il a dit en cotmiiençHii ; « Quand vous m^auVez entendu, vous ni^aiincrez (t); • et oii il veut voir, en finissant , la plus éclatante preuve qu*il est encore capable d'aimer, alors quMl doit prouver le contraire (2)?
Et cependant, ô vanité! Stéphanie prend un plaisir qu^on pourrait croire mafin, s^ii n'était intéressé, à exciter cette recrudescence illusoire, cette soif stérile de régénération, cette impossible aspiration à une secoûde jeunesse, et par une incrédulité affectée, amène enfin Albert à lui immoler juaqa'ao souvenir gênant de cette rivalç quVlle ne veut pas, dit-elle, rerapiicer.
« Ce que vous aimez, Albert, lui dis^je^ e^est ra** mour ! c'est votre souvenir ! c'est elle I c'est Antonta î car lorsqu'on a aimé de la sorte, on n'aime qu'une fois. — Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien (5). »
Et alors, avec une verve impie, une ironie sacrilège^ Albert fait à cette indifférente et intolérante jalousie, jusqu'à ce dernier sacrifice qu'un amant ne fait jamais^ surtout quand il est un poète, de la poésie de son ancien amour. Il profane jusqu'au souvenir -de celle qu'il a aimé. Il insulte dans son. déclin cette beauté tant ado<* rce à son aurore. Il viole le double respect dû à ce senti) Lut, p. 124.
12) Lui, p. 32S.
(3; Lui, p. 823.
tinient dont la vieillesse a sacré Tobjel, et à la vieillesse eUe-<méine. Il esquisse la caricature d'une Autonia en cheveux gris, ridée, jaunie, grossie, hommasse, et il la fait danser sa cigarette à la bouche, devant les yeos ta» tisfaits de Stéphanie. Si cette triste page eût été écrite avant celte dont elle est Tindigne reprëssHfo^^ elfe serait de celles qui excuseraient Thérèse. Le Urre de Lut , par nnoments, justifie EiU ti lui.
Pourquoi donc Stéphanie i»Vt-elle pas répondu à ce railleur dégradé, qui lot dit après cette exhibition : « Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus I m pourquoi ne lui a-t-elle pas répondu : Vous voyez donc bien que vous n'êtes plus digne d'être aimé 1
Mais no0, toute autre est la contenance de Stéphanie ; il faut que cet homme lui appartienne, bon ou mauvais ; il faut qu'elle le traîne à ses genoux jusqu'à la tombe ; il faut, c'est la la fatalité de cet ailiour et de ce livre, il faut qu'elle se calomnie elle-même après avoir calomnié Albert y et, jusqu'à un certain point, Antonia ; il faut qu^elle établisse dairement qu'elle eût été capable d'aimer un homme qui, s'il a fait et dit le quart de ce qu'elle lui fait dire ou faire, eq est indigne.
Mais y je foas le répète, la question n'est pas là pour Stéphanie ; elle hait assex Antonia pour lui prendre Albert tel qu'il est. Le triomphe pour elle n'est pas dan? rbomme soumis, mais dans la soumission.
Elle encourage donc Albert, elle laisse « ses lèvres muettes boire ses pleurs qui coulaient toujours sur ses inâins croisées (^ ] ; » elle est prise pour lui d'une immense pitié, et ce n^est que lorsqu^il est parti qu^elle se trouble en pensant & Léonce.
Il est bien temps en vérité. Pour Léonce, il faut avouer qu^il n^a que ce qu^il mérite. A force d^oublier, il va être oublié ; que dis-je? méprisé même. Léonce est un homme égoïste, froid, un cerveau et non un cœur, comme va le dire Albert, qui passe tranquillement sa vie à là campagne, loin de Stéphanie, Paimant par lettres, plus occupé du roman qu'il écrit que de celui qu^il doit faire, et plus soucieux de la gloire que du bonheur. Il a été prévenu, des le premier jour, des accès de frénésie amoureuse d^ Albert, de ses tentatives, de ses assauts, de ses eftorts pour amener à une nouvelle épreuve de son cœur sa trop pitoyable hôtesse ; et au lieu de lui crier : Prends garde, éloigne^toi de cette contagion vivante, ferme tes yeux à ces traits flétris par la plus noble des maladies, à cette jeunesse ravagée par la plus sublime des douleurs, ferme tes oreilles à ce désespoir' encore si éloquent I ce philosophe encourage sa maîtresse, par une frivole curiosité d'esprit, à faire, au profit de ses observations, le rôle dMnfirmière et à toucher à toutes les plaies de cette grande âme qu^il vent connaître.
(1) Lut, p. SS5.
HR
. Stéphanie uc proQ(c que trop de cette aveugle permission. Décidément toutes les héroïnes des romans écrits par des femmes sont les mêmes. Stéphanie, comme Thérèse et Ântonia, déhute auprès d^Âlbert dans les rôles de sœur de charité, d'ange gardien; elle ne le repousse pas comme amant, -« pour ne pas le perdre comme ami, pour ne pas renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à cette camaraderie de Fesprit qui lui était si douce ; » et pourtant elle « savait bien qu^il ne voudrait pas de son« amitié [\). »
. Albert profite de cette mollesse, peut-être calculée^ de la défense. 11 s^empare peu à peu de la confiance de Stéphanie. Hier, elle tenait trop à lui pour vouloir le perdre. Aujourd'hui, elle y tient déjà trop pour ne pas Téconter même quand il n^a pris la parole que pour démolir le piédestal sur lequel trône si insoucieusement son rival. Pourquoi refuserait-elle de Técoutcr? Ne lui a-t-ellc pas en quelque sorte tracé son sujet, en lui confiant les lettres de Léonce?
C^est alors qu^ Albert, en froissant ces lettres médiocres et maussades d'un amant sans imagination et sans délicatesse, lui inflige, comme Tessayeur qui essaie un métal à Tean-forte, cette épreuve de son ironie si terrible aux rivaux absents. Il faut voir avec quelle verve
(1) Lui, p. Si7.
forieuse de moqaerie , avec quel bonheur d^indiçnaiioa , il fait passer, soas les fourches caudines de son esprit, l'image de plus en plus courbée de cet amant à jamais dépoétisé.
Cette scène est tellement et si craellement réussie, que je n'hésite pas à penser qu^elle a été un des véritables objets, sinon le but principal du livre de Jmu Ce livre de îm, qui a paru aux uns la réhabilitation d'Albert, aux autres une vengeance contre Antonia, pourrait bien être tout simplement Pexécution , la démolition de Léonce. Madame Louise Colet a la haine en tout cas plus éloquente que Famour. Quiconque lira, dans ce livre agité de passions et d'ambitions si diverses, cette scène qui va de la page 554 à la page 545, sera sans doute de mon avis. Le fiel y coule de source; c'est Léonce, ce n'est pas Albert qui est la vraie blessure de Stéphanie.
Toujours est -il qu'après ces dix pages de dissection sur le modèle vivant où, sottmi& à une analyse impitoyable, Léonce finit par n'avoir ni cœur, ni esprit, ni sens; après ces dix pages dans lesquelles cette victime grotesque, qu'on voudrait et qu'on ne peut pas plaindre, est secouée, bernée, houspillée, gouaillée, comme Sancho dans ses couvertures, il est impossible de n'être pas de l'avis de Stéphanie.
« Tandis qu'Albert parlait, j'éprouvais ce genre d'angoisse qu'une femme, qu^une mère peut seule compren-
lire. C^était quelque chose d'analogui» aux transes de ravoHemeat, quand ce poids mort, qu'hier encore nous sentions tressaillir, se détache de nos entrailles vivantes : tous les instincts maternels se révoltent ; on voudrait garder et porter toujours le cher et déchirant fardeau; mais c''en est fait, il nous échappe en nous torturant.
» Ainsi, sons la parole acérée d^Âlbert, il me semblait sentir se dissoudre et tomber mon amour {i). »
Pour éviter de tomber dans le sans-façon expéditif de Thérèse ou d^Antonia, Stéphanie voudrait prendre son temps, prolonger convenablement le siège, imaginer enfin la transition de Pinfidélité.
Albert, que le respect seul pourrait rendre patient, et qui semble décidé k trouver dans la journée Pemploi de sa jeunesse, se refuse à ce manège.
« Ne prolongeons pas ce supplice! Adieu donc, puisque vous ne pouvez m'aimer. . . .
» — Oh ! non, lui dis-je en joignant les mains comme en prière, je vous en conjure, restons amis (2)... »
Albert insiste avec raison pour sortir d'un lieu où il n'a rien à faire. « Je ne veux pas vous perdre, lui dit Stéphanie sur lé seuil, promettez-moi que vous revien* drez. » Toujours la même théorie italienne du paiito^ de l'amant en expectative, de Pami attendant un grade de
(1) Lut, p. S44.
(2) Lut, p. S45.
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plus. Toujours, quoique madame Colet s^eo «oit fort et justement moquée, Tétemelle et absurde théorie de la fraternité entre homme et femme, théorie qui abaisse Fuu sans rehausser Tautre, théorie qui pknte dans toutes les galanteries de ce monde un confessionnal où siège la femme-directeur, consolant et bénissant, en échange d^aveui qui le rapetissent, un homme qui pleure et auquel on donne pour pénite&ce un petit chapelet de compliments, à Tadresse du sexe, k égrener tous les jours.
Il était impossible qu''Âlbert, pour peu qu'il demeurât dans la logique^ sinon de son caractère, du moins de celui de son modèle, se résolût longtemps à attendre et a conjuguer ainsi h tous ses temps le joli verbe aimer.
Albert, en effet, ne revient pas; il a eu bien soin, en partant pour « retomber dans une fange où les étoiles ne se reflètent pas, » de prévenir Stéphanie qu^ii faudra rappeler pour le revoir.
« Les jours sVcoulaient, je Tespérais chaque matin et chaque soir je me disais : C^est donc fini, il ne reviendra plus (^). »
Pourquoi donc alors, ô peu candide Stéphanie I le mettre à la porte Tautre jour? Léonce était décidénicnt inférieur à Albert ; pourquoi différer Taven d'une préfé-
(1) Lui, p. 847.
reacc qui est dans voire cœur! Pourquoi no pas faire eomine ces femmes des ports ^ ces lionnes des halles, qui, naïvement dépravées, se font Fenjeu d'une lutte, et quit^ tant Tamant vaincu, prennent tranquillement le bras du portefaix qui les a gagnées a la force du poignet? Etait^ <H) le portrait de Léonce qui vous gênait? eh! moa Dieu I il fallait retourner le portrait.
Cependant, Albert ne venant pas, Stéphanie, accompagnée de cet enfant par trop Êommode qui joue dans tout ce procès le rôle de circonstance atténuante, s^eo va acheter des fleurs pour son ami, et monte l'escalier d'Albert, suivie d'un commissionnaire porteur d*un superbe camellia aux pétales roses, emblème involontaire de son amour.
On s'embrasse et Ton va promener en coupé aux Champs-Elysées, puis on dîne chez Stéphanie, et on emploie la soirée chez elle à passer toute la littérature contemporaine au fil de la plaisanterie. On attache comme un pétard un quatrain moqueur à toutes les renommées du jour. Agréable passe-temps pour deux amis qui se revoient I Hé quoi, un homme et une femme se retrouvent, dont l'un aime l'autre prête à Taimer à son tour, et on passe la soirée à faire des bouts-rimés I Pour moi, je suis de Tavis de cet enfant bien innocent, qui bâille à ces tours de force et qui en aimerait mieux d'autres, et qui vent sans doute retourner à THippodronie I
Je passe, précisément parce que Fauteur y a appuyé, sur cette scène absurde du retour en voiture de la représentation à'OEdipe au Théâtre-Français ; Stéphanie se vante de n^avoir échappé cette nuit-là à une tentative de viol, i|u^en s'élançani par la portière sur un tas de décombres où cette vertu robuste ne se fit pas le moindre mal.
Pour moi, je demeure très-incrédule à Tendroit des résistances qui provoquent, et très-indulgent pour les indiscrétions qu^on encourage. Enfin, vous le dirai-je? pour que je croie à la sincérité d'une femme qui revient en voiture, à minuit, d^une représentation d'OE<<ip«,.avcc un homme qui n^est ni son père, ni son frère, ni son mari, ni son amant, il faut qu^en se jetant par la portière pour se dérober à un danger qu^elle a assis h côté d^elle, elle se soit an moins cassé une jambe. ïe me méfie des vertus qui ne se font pas de mal en tombant, et qui n^ont eu besoin que de vulnéraire. Que voulezvous ? en amour je suis comme Pascal : je ne crois volontiers qu^aux histoires dont les témoins se font tuer.
Stéphanie disgracie le téméraire, qui vient tous les matins chercher un pardon qu^on lui refuse. L^enfant, toujours cet enfant, que j'ai besoin de croire innocent (quel âge a-t-il cet enfant?), l'enfant entrouvre la porte que sa mère a fermée, et par cette ouverture passe une promesse d'audience dans quelques jours.
Albert éerit. .
Siéphaoie qui n'ose se décider à lui répondre : « Venei ! » trouve ce qu'elle appelle uu mezzo-termine.
« Elle lui fait dire par son domestique qu'elle ne sortira pas de la journée ('l). » Je trouve moi, tout simplement, cette phrase admirable. Quelle diplomatie 1 Tout accorder sans se compromettre ; tout offrir même en parinssant refuser, voilà qui n'est qu^un jeu pour ces Talleyrand en jupons, qui savent à merveille que si la parole a été donnée à Thomme pour déguiser sa pensée, elle a été donnée à la femme pour déguiser son intention.
Dans Lui comme dans Elle et Lui, Albert a des visions, des hallucinations. Dans Lui, comme dans Elle et Lui, il faut que Thomme monopolise toutes les faiblesses de rhumanité. Depuis Fivrognerie jusqu^à la catalepsie, aucun vice ne lui répugne, aucune maladie ne lui est étrangère. Stéphanie persiste à hériter de Thérèse sa sagesse, son bon sens, son dévouement Voulez-vous que je vous caractérise ces deux livres en un mot? G^est le roman de l'exploitation de Phomme par la femme.
Stéphanie, pour multiplier les témoignages d^un amour auquel on a peine à croire quand on la connaît un peu, ne se borne pas à accuser ainsi , jusqu^à soulever les der-
niera voiles ce signalement qui est une ressemblance. Elle Ta jusqu'à eitcr eu compagnie des siens ( mauvaise compagnie ! ) les vera d^un homme qui en a fait que nous savons tous par cœur.
Finissons-en, le dégoût nous prend. Stéphanie qui hésitait, en Tabsence de Léonce, entre lui et Albert, n^bésite plus à la nouvelle qu^il va venir. Pourquoi cette incertitude entre celui qu^elle n^aime déjà plus et celui qu^elle n^aime pas encore? D'un côté, il n'y a qu'une imprudence, de Tautre il y a une lâcheté. Léonce est-il le meilleur, le plus spirituel? Non. C'e^t donc parce que Léonce est le plus robuste [i). Peut-être?
EnBn, Léonce monte, Albert descend cet escalier banal j Stéphanie, qui a congédie Tun avec des larmes, s'empresse de les essuyer pour l'autre. Léonce arrive à la porte ; on lui saute au cou ; la table est mise ^ des bouquets embaument la cheminée ; une tarte aux cerises se prélasse sur le buFTet.
Et l'enfant de Stéphanie est à la campagne.
Allons, allons, finissons. Albert va mourir, et Stéphanie va mourir. Albert va mourir parce qu'il a tué sa vie,
(1) C» peut-être » u'est que de convenance, car l'incroyable page 118 ne saurait laisser de doute. • Allez, allez, dit Albert h Stéphanie, je sais bien ce qui me manque, pour vous attirer, et vous le sentez aussi sans vous l'avouer. Vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace.. . Je suis trop faible, trop grêle et trop vieilli, pour \ow, belle et robuste. • Skocking ! Peut-être disait- il vrai, avoue ingénueuient Stéphanie. Skocking !
parce que ce cœur devenu inutile s'est brisé dans sa poitrine. Stéphanie va mourir parce que Léonce Ta trahie^ et qu^elle a perdu Thomme qui lui était nécessaire.
Mais écoutons cette scène, une de ces scènes implacablement vraies, invinciblement tristes, qui découlent forcément de la logique des situations et des caractères, cette double fatalité du roman et du drame, scènes qu'on voudrait ne pas écrire et qu^on écrit quand même, car après tout, il faut finir un livre aux deux tiers commencé.
« Albert n^avait jamais cherché h me revoir et je n'avais pas osé le rappeler.... Je savais par René qu'il se mourait et cherchait de plus en plus Poubli de ses peines dans des distractions corrosives et fatales....
» Un jour d^avril.... je montai en voiture pour me rendre au jardin des Tuileries; j^allai m^asseoir sur la terrasse du bord de Teau, et sentant que Tair m^avait ranimée, je voulus essayer de revenir à pied chez moi. Comme je traversais lentement le pont de la place de la Concorde, j^aperçus Albert contre le parapet de droite; appuyé sur la balustrade, il regardait un bateau qui descendait la Seine du côté de Saînt-Cloud....
» — Albert, lui dis-je en tremblant, ne viendrezvous pas jusque chez moi ! oh ! je vous en prie, venez.
» — A quoi bon, me répondit-il, j'achève de vivre et vous commencez a mourir. Nous nous attristerions en
nous regardant sans pouvoir rieu dire pour nous consoler. Oh ! ma pauvre marquise ! il n^est plus temps maintenant de nous aimer.
» — Albert, Famour est indépendant du temps et de la vie, TOUS me Pavez dit un jour, et maintenant je réprouve et j'y croîs.
» — Pas de réflexions ni de regrets, reprit-il en s^efforçant de rire, gardons le courage de partir; il appuya sur ce mot, puis tournant sur le pont, il me dit :
» — Adieu, chère, le premier de nous qui guérira ira voir Tautre (i). »
Scène d^une réalité navrante ! cette dernière entrevue entre deux moribonds devait être la dernière. Albert mourut. Stéphanie n'en eut pas la force ; elle vécut pour son fils, entre ce vivant portrait de sa jeunesse et un portrait d'Albert, et à mesure, dit-elle, a que la blessure de mon lâche et aveugle amour s'est fermée, l'image d'Albert a rayonné dans mon cœur; je Pai revu jeune, beau, passionné, et je l^ai aimé dans la mort (2). »
Voilà le dernier mot du livre et le vrai motif pour lequel il a été écrit. Bien que la leçon soit poignante pour Stéphanie, on ne la plaint pas pins que Thérèse de la déception finale. Li'une a ce qu'elle avait cherché ; l'autre ce qu'elle avait mérité. Les femmes comme Thé-
(1) Lui, p. 404, 405.
(«) Lui, p. 409.
rêse doivent tuer leur amant ; les femmes comme Sté* phanie doivent le laisser mourir^ Tune par cruauté d^orgueil, l'autre par nonchalance do cœur. Toutes deux trouvent leur punition dans ce dénouement qui est leur fante. Thérèse lutte en vain contre Taccusation éloquente qui sVlève de cette tombe précoce et muette. 11 sort de dessous terre un reproche qui se mêlera éternellement pour elle au murqnure des herbes, au bruissement des feuilles, à la plainte des vents et des flots.
Pour Stéphanie, elle finira dans Tennui cette vie que sa rivale finira dans le remords. Toutes deux n^auront. Tune d^autre vengeance, Taulre d^autre consolation que de raconter à la foule une histoire à laquelle on ne croira pas. L^une et Tautre diminueront leur héros pour le rendre capable des fautes qu'elles lui prêtent, et digne dçs malheurs qu^elles lui ont causés. Toutes deux se feront les sœurs de charité >d^un amour disproportionné ; comme si ce n'était pas le moins que de panser la blessure qu^on a faite, et comme si on se vantait de soigner les infirmités dont on est cause ! Toutes deux enfin chercheront à s^excuser d^avoir pu préférer un Palmer à ud Laurent, un Tiberio ou un Léonce à un Albert de Lincel, un bellâtre à un homme beau des beautés de l'âme, un réaliste à un homme de génie, et toutes deux se reprendront par vanité à Tamour qu^elles ont rendu impossible. Albert répond, désespéré : 11 est trop tard pour
aimer! Et à toales deux le lecteur, encore plus impla* cable, répondra comme un écbo : Il est trop tard !
Faire le malheur d^un Albert de Liucel, d^un Laurent de Fauvel, est un crime, ô Thérèse ! ô Antonia ! ô Stéphanie ! mais ce qui est plus qu^un crime, ce qui fst une sottise, ce qui ne se pardonne pas, ce qui ne s^expie pas, parce que c^est ridicule, c'^est d'avoir fait le bon-^ heur d^un Palmer, d^un Tiberio, d^un Léonce; et ea cela je mets sur le même niveau Antonia, Thérèse et Stéphanie. On n^est pas plus excusable d^aimer Palmer ou Tiberio ou Léonce, avant qu^après Laurent et Albert. Thérèse a manqué de cœur; Stéphanie a manqué de goût ; mais Albert ou Laurent, dans Pua comme dans Tautre cas, sont victimes, et si on le plaint, on ne peut pas plaindre' celles par qui il a souffert.
Si je veux préciser, après cette conclusion prise au point de vue de la moralité des deux œuvres, une comparaison toute naturelle au point de vue littéraire et artistique; si je mets en présence ces denx livres, Elle et Lui et Lui, qui sont comme le duel de deux femmes de grand talent, je dirai que ni Tune ni l'antre n^a fait un livre complet ni un bon livre.
Lui est surtout une satire et une satire complexe, satire d'Antonia, de f^éonce, de Duchemin, de Frémont, de Daunis, de Sansonnet, d'Ainelot ; c^est une chasse aux mollets de tous ses ennemis littéraires uniquement
vé(us des plus transparents pseudonymes. J'ai le regret de le dire, cette satire est fine, spirituelle, aigOe. Le couteau est bien affilé et ne frappe plus ses victimes dans le dos. La charité seule pourrait trouver à redire à ces analyses poignantes, a ces croquis de verve, à ces caricatures enlevées dVn trait. Mais Tinconvénient de cette multiplicité de but se trahit dans ce grand défaut, la confusion. Pas d^intrigue claire, pas de roman. Une action toute en récit, un drame tout en entrées et sor» ties, mauvais roman.
Le livre de Lui est un mauvais roman dans une méchante satire.
Quant à la part de vanité, de réalité, qui se dégage de ce roman calqué sur une histoire, elle est, comme il fallait s'y attendre, bien plus considérable que dans Elle f ( Lui. Le rideau est de velours dans Elle et Lui, de percale dans lut, et dans Lut et Elle^ il sera de gaze.
Mais si Elle et Lui doit le céder à Lui comme vivacité de dialogue, prodigalité de portraits, comme réalité, comme vérité, comme révélation enfin, quelle différence, tout à Favantage de Elle et Lui, sépare dans les deux romans Tintrigue et les caractères !
Thérèse et Albert sont deux types conventionnels, Tua inoulé sur une femme idéalisée, Tautre sur un homme diminué. Mais quelle surabondance de vie, quelle puissance de mouvement, quelle vigueur abstraite enfin dans
ces deux créations 1 Stéphanie et Albert de Lincel ne sont que des personnages de roman. Thérèse et Laurent sont deux caractères exactement dessinés, rigoureusement logiques, puissants de passion et portant jusque dans leurs erreurs une sorte de grandeur touchante ou sinistre.
L^action simple, nette, progressive, suit pas à pas, comme, les faits suivent Pidée, quand Pidée est assez forte pour leur commander, le développement des caractères.
J^ajoute que si Thérèse est hypocrite, c^est du moins une noble h^'pocrite. Elle n^affecte pas des vices, mais des vertus. Elle cache son égoisme sous le manteau de TafTection maternelle. Elle voile de pudeur la lassitude de ses sens que seule peut animer la curiosiié. Mais eette dissimulation est au moins comme une sorte d^hommage à ces qualités qu'elle n^a pas. Stéphanie, elle, a de la Bacchante ce que Thérèse a*de la Furie. Elle s^élève avec une indignation pleine de bon sens diogénique contre la théorie de Famour-maternité ; mais en revanche elle ne respecte pas assez Tamour maternel. Le c<eur saigne , le front rougit à voir son enfant traverser Constamment, innocent complice, Faction aux endroits les plus équivoques. Thérèse, du moins, ne met pas son enfant en tiers dans son amour, elle ne confond pas ensemble sur son front les baisers de Pâmante et de la mère, les larmes de Pamour légitime et celles de Pamour coupable; elle
ne corrompt pas enfin par un mauvais exemple quotbdien, cette innocence que Stéphanie, prise, d'un tardif scrupule, n^euvoie qu^à Tëpilogue respirer Pair de* la campagne. Mais le pourra-t-il, cet enfant qui a respiré l'air de votre chambre ? '
D'un autre côté, Thérèse est une hypocrite de pudeur et de chasteté, mais au moins ne préche-t-elle pas sans vergogne la théorie de Famour physique, et ne fait-elle ja* mais tout haut leur part aux sens, dont Stéphanie sonne par moments la curée, comme le piqueur aux chiens. Aussi Tœuvre de madame George Sand est-elle d'une autre portée, d'une autre élévation, d'une autre valeur philosophique et d'art, avec ses caractères logiques, son action fatale, ses passions fières, que cette informe fabulation, où un perpétuel feu d'artifice d'esprit n'éclaire que rarement de belles scènes et n'éclaire jamais de grands caractères. L'Ântonia de madame Colet tourne au mélodrame. Albert de Lincel est un jeune premier trop iarmoyeur : il finit par pleurer aigre ; il joue faux parfois son rôle à la Werther. Toute cette intrigue amoureuse tourne puérilement et pédantesquement autour du lit. Les héros, dans leurs mouvements sans motifs, plient souvent sous le poids de vertus d'emprunt qu'ils ne peuvent porter. On ne comprend ni les coquetteries obstinées de Stéphanie, ni les illusions opiniâtres d'Albert. On en vient à se dire que si leur roman dure
iaiit, c'est qu^il faal que le livre qui le raconte ait quatre cents pages. Pourquoi madame Louise Colet n^a-L-eile pas mis le ciseau dans ces développements qui, nécessaires au journal, sont inutiles au livre ? Il y a dans son roman trop d'endroits où Fou croit lire encore : La suite au prochain numéro,
La punition de ce sans-géue littéraire est dans le décousu de Faction, dans le vague des caractères, dans cette impuissance enfin, qui est le trait commun de chacun des types quVUe a essayé de faire vivre, ménageant au lecteur, qui se trouve à la fin entre deux mourants, Pimpression de tristesse et dVnnui qui est bien cejle avec laquelle on sort de ce livre dont on a voulu faire le monument d^un regret. .
L^examen que nous allons faire du livre de. lui et EUf sera rendu beaucoup plus facile et beaucoup plus court par les deux études précédentes. Nous avons cherché à dégager autant que possible à Irayers les allusions disf crêtes et les réticences du roman apologétique, puis à
travers les accusations n peine émoussées par la bienséance du roman satirique, cette part de vérité sans alliage sur laquelle seule le lecteur peut asseoir une conclusion plausible.
Les faits sont aujourd'hui connus en gros, les caractères dessinés en détail, par cette double analyse, f^'étude que nous allons faire de ce livre, qui est moins un roman qu'une histoire écrite dans le ton d'un pamphlet, doit donc se borner à séparer autant que possible, dans cet amour illustre qui a troublé deux grandes vies, et qui semble appartenir maintenant, par des divulgations éclatantes, à la critique comme an public, — de séparer autant que possible la pari de fiiutcs qui doit revenir à chacun et d'aboutir à un jugement qui ne sera ni une condamnation, ni une absolution complète.
Nous essaierons de porter dans ce débat entre un grand écrivain qui est une femme et un grand poète qui est mort, toute la prudence et toute la gravité qui conviennent en ces délicates matières. Nous les concilierons avec un courage qui n*a d'autre mobile que l'amour de la vérité. Nous les concilierons peut-être, étant bien moins directement intéressé dans la question que l'auteur de Lui et Elle, avec une sûreté de main qu'il eût été injuste de demander k un écrivain constamment partage, pendant tout son funèbre travail, entre son indignation et ses regrets.