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rautoriseraient pas suffisamment, — nous dirons que la critique et le public ont tu dans la Thérèse de madame George Sand et dans la Stéphanie de madame Louise Colet, la personnification, idéalisée à des degrés différents, de leurs auteurs, et dans leur roman le souvenir d^aventures personnelles. De même, tout le monde à salué tristement sous le masque transparent d*Âlhert de Lincel, de Laurent de Fauvel et d'Edouard de Falconey, le pâle visage d'Alfred de Musset. Nous n'avons établi ces identificalions qu'au moment où elles nous ont paru nécessaires', et nous les tenons pour exactes (I), personne
du IS août 1S59). Lb seulement la punition a été proportionnée k la faute -, là seulement on a vu le moraliste aller jusqu'au tuf de ces sophismes du cœur, plus dangereux que les autres ; là seulement la critique a eu son réquisitoire en forme ; là seulement a eu lieu, sit6t après le jugement, l'exécution exemplaire, et ont été fouettées jusqu'au sang toutes les ambitions mauvaises et toutes les vanités coupables de la femme. En relisant ces diverses formules d'une même réprobation, nous ne pouvons nous empêcher de constater que, comme il devait l'être, venant le dernier, notre avis est encore le plus indulgent de tous.
(1) Exactes comme physionomie des caractères, comme signification des actes, plutôt que comme détail matériel des faits. Qu'on ne nous prête donc pas l'absurde et odieuse pensée que. dans chacun des trois livres incriminés, tout événementdu roman est le souvenir d'un événement de l'histoire, en un mot que les auteurs de Elle et Lui et de Lui, sont coupables et responsables de tous les actes de leurs héros. Une pareille assimilation, ainsi poursuivie jusqu'à l'absolu, serait la plus téméraire et, je n'hésite pas à le dire, la plus calomniatrice des interprétations. Elle ferait à la fois rougir la justice, la pudeur et la vérité. Que d'autres se permettent, s'ils l'osent, ce raffinement inquisitorial , et forts de l'aveu d'allusion , appliquent en détail, au profit de leur vengeance, ce supplice de l'assimilation. Pour nous, qui n'avons que les passions du juge, nous méprisons ces plaisirs de bourreau. •
de ceux qu'elles intéressaient n^ayant, à notre connaissance, entrepris la tâche difficile de les désaTouer.
Aujourd'hui que nous possédons dans les œuvres de George Saud et d*Âlfred de Musset une foule de renseignements propres à ûxer notre critérium, nous allons à leur lumière étudier à notre tour cet épisode si diversement raconté et plus diversement apprécié de deux grandes existences, et apprendre de ces aveux, immédiatement confrontés avec les révélations de Lui et Elle, comment ceux qui écrivent les plus heaux romans les font, lorsqu'ils essaient d'avoir un cœur pour leur propre compte. Etude triste et douce à la fois, parce qu'elle compensera les griefs et les torts réciproques dans une commune indulgence, et parce qu'elle ne tournera après tout qu'à la confusion de la faiblesse humaine en général, qui trahit fatalement les meilleures intentions, les plus généreux efforts, les plus légitimes espérances ; conclusion qui n'est injurieuse à personne, et qui |)ourtaQt, dans ce débat d'orgueil et de haine, peut avoir sa moralité et son fruit.
Reprenant donc pour les comparer à la version hostile ou à la version amie , les accusations passionnées de Lui et Elle, et éclairant notre examen h la lumière des oeuvres d'Alfred de Musset et de George Sand qui ont un caractère intime et personnel, nous aboutirons à une conclusion motivée qui, dans ces conflits regrettables.
est toujours aussi nécessaire qu'utile au public; Cette série de vérités qui se dégagera d^une étude si mioutieuse, si laborieuse qu'elle peut passer pour une expérience , nous la corroborerons par Tassentiment unanime des moralistes de tous les temps et de tous les iieux^ ainsi qu'à cbaque occasion qui s^en est ofîerte nous Pavons fait jusqu^ici, appelant la sagesse des nations an secours de notre faillible sagesse. Les vrais mobiles qui ont inspiré ce livre de bonne foi apparaîtront alors dans toute leur évidence aux esprits les plus prévenus. On verra dans notre travail une œuvre de conscience et non de fantaisie, Taccomplissement d*un devoir et non l'exécution d^une gageure, un de ces livres enfip, comme nous en voulons seulement faire, que Pintention sufGralt à rendre respectables , et qui n^ont pas besoin d'avoir réussi.
Lui et Elle, donc, n^est pas un roman ; il n''a emprunté à la fiction que ce qui était nécessaire pour rendre Phistoire supportable. Et encore peut-on dire quMl n^a pas abusé de celte précaution, que le souvenir de la discrétion et de la réserve de ce frère lui-même, qu'on considère comme une victime, eût dû conseiller plus souvent.
Tout ce que ce livre peut dire, à ce point de vue, de plus clair pour sa défense, c'est qu^il a été provoqué, et n'a eu par conséquent, ni le choix du terrain, ni celui des moyens. Cela n^est que trop vrai, et peut* faire com-
prendre, sans Pexcuser, Texoès des représailles. Imi et EUe n^est pas uae apologie comme Elle et Iaù, ni une satire comme lu», c'est une défense ; ce n^est pas un roman, c'est une de ces histoires qu^on ne raconte jamais le premier.
Aussi n^est-ce pas dans le but téméraire de faire absoudre tonte une vie, ni dans le but puéril et sacrilège de s^affabler coquettement d^un linceul et de se draper dans un suaire, que ce livre essentiellement honnête, grave et de bonne foi, a été écrit; il a été écrit par conscience, par devoir, par legs.
« Ce livre n'a pas besoin dVxplicatioQs ; son unique raison d'être, c'est Paccomplissement d'un devoir, et c'est ce que tous les honnêtes gens ont parfaitement compris (-1). •
VEfilogue du livre nous fait assister à la scène qui consacra cette obligation en des termes qu'il n'est pas possible de récuser.
Menacé par une mort précoce, le poète malade, alité, déjà en proie à tous les fantômes de ses dernières années, sofngc à armer sa mémoire contre les calomnies qu'il redoute, et il dicte à son meilleur ami ce testament sincère sur lequel doit le juger la postérité ; l'heure est solennelle, le témoignage sacré. Il serait aussi in-
(1) Lui et £;//e, préface.
scusé qu^inutile de se refuser à une telle aatoriié. La parole des mourants ne meurt pas, et c^est le caractère de ces aveux suprêmes de ne pouvoir être dénaturés. Je m'incline d'autant plus facilement devant ce lit déjà funèbre, d'où sort la vérité, qu'elle s'exprime avec cette modération particulière, cette clémence et cette pitié que le Besoin du pardon final qu'ils vont demander pour euxmêmes communique jusqu^aux accusations de ceux qui vont mourir.
Edouard de Falconey, usant donc de* ce droit de légitime défense qui est encore plus sacré quand il s'agit de sa mémoire que lorsqu'il s'agit de sa vie, a fait apporter sur son lit « de vieux tiroirs où il n'avait point fouillé depuis bien des années (I). » Il a trouvé des lettres, qu'il croyait rendues, de son ancienne maîtresse, et les pages scellées de ses larmes, où il épancha la première amertume de son désespoir. 11 parcourt ces témoignages d'un malheur dont on voudra peut-être un jour faire des fautes, et il les relie et les corrobore- par un récit qui anime ces pièces justificatives de son histoire ; puis il laisse retomber sa tête sous le poids de ces souvenirs écrasants, mais sa douleur est résignée : si les méchants le calomnient un jour, les gens de bien pourront le venger par leur pitié. Peut-être, après tout, son manda-
(l)lMietElle,jt.tU.
taire n^aura-t-il pas besoin de se servir des armes quUl lui lègue; peut-éire a-t>il désespéré légèrement d^une discrétion qùMmposent a la fois à certains intéressés le respect du public et le respect d'eux-mêmes; — et le malade sVndort sur cette espérance , qui le console jusqu^à un certain point do la perte de toutes les autres.
Pierre, son sage et énergique ami, ne partage pas cette illusion généreuse.
« — Jamais je n^ai oui dire qu'elle eût mal parlé ^o moi, lui a dit Edouard.
» — Je le crois bien : el)e n^en parle pas du tout; mais peut-être ne perdras-tu rien pour avoir attendu.
» — Quel reproche pourrait-elle donc me faire?
» — Je ne sais; mais si elle rompt le silence, sans aucun doute, ce sera pour te déchirer comme les autres. Elle ne manquera pas de te donner à vingt ans les idées et le caractère d'un homme de quarante; elle puisera dans ton âge viril de quoi composer un portrait fort peu aimable d'amoureux adolescent. Parce qu'elle t'a rendu ombrageux, elle dira que tu l'étais avant de la connaître. Cest elle qui t'a ravi la confiance et la foi du cœur, et elle dira que ton cœur était défloré. Parce quo, dans tes moments d'horreur et de souffrance, t^ as parfois applibné des narcotiques sur ta plaie, elle dira que tu étais déjà blasé et que tu aimais les narcotiques. Ces men-
songes par anachronisme volontaire, sont les pins per* fides, les plus difficiles à démasquer (-1). »
Pierre n'espère donc pas un silence qui serait l'excuse du sien. Mais il se promet à lui-même et promet solennellement à son ami de ne parler « qu^à la dernière extrémité ; » alors rien ne pourra lut fermer la bouche.
C'est sous Pimpression austère de ce double serment, qu'il faut ouvrir le livre de Lui et Elle, Nous en avons lu les premières pages avec Tattention respectueuse qu'on apporte dans Tenceinte d^un tribunal, et décidé à cette franchise que l'auteur attend sans doute de quiconque l'estime. Aussi, usant de cette liberté permise vis-à-vis d'un témoin qui a juré de dire la vérité et de ne dire que la vérité, je confesserai que cette impression de confiance ^ et dVstime est quelque peu offusquée tout d'abord par une indiscrétion que le sujet n'autorise point du moment qu'il ne l'exige pas.
r.e récit des aventures d^Edouard de Falconey et d'Olympe début'; par une digression qui lui est absolument étrangère. J'ai peu goflté , je l'avoue, cet exorde par médisance Jean Cazeau et Edouard de Falconey n'ont rien de commun; leurs griefs sont différents, leur intérêt dans cette affaire do cœur est inégal, non simultané, et jusqu'à un certain point hostile ; leur cause est
(1) LMietEUe,ji 192. -
donc disjoinle. Je suis étonné que ce plaidoyer qui respire la bonne foi et embaume rhonnéteté, commence par une violence qui est une maladresse, sinon une injustice. A quoi peut nous servir de savoir qu'avant d'aimer Edouard^ Olympe a aimé Jean, et qu^Edouard n^est pas le premier qu^elle ait trahi? Â quoi peut nous servir de savoir qu^elle a congédié sans géue celui qu'elle avait accepté sans façon, qu'elle Ta expédié pour Tltalie aussi tranquillement qu-un colis, et qu'elle a pu abuser de sa conGance jusqu^à faire crocheter son secrétaire pour y ravir dans ses lettres la preuve de son inconstance ? Cette introduction agressive, cette intempérance de faits odieux, étrangers à son client, semblent accuser la faiblesse d^une cause qui a besoin d^un pareil secours, ou indiquer tout au moins chez Tavocat la crainte d^échouer et le désir de triompher quand même.
Cette hostilité impatiente est d*ufi mauvais effet, surtout dans les débats qui ne sont pas personnels, et choque d'autant plus que la modération était plus facile. EuGn, il se dégage de ces premières pages de Lui etEUe, qui semblent indiquer un parti pris, une pk^vention contraire qu'il eût fallu éviter.
Nous insistons d^autaut plus sur ce reproche que pareille faute nous a surpris de la part d'un homme qui a su se tenir d^ailleurs à la hauteur do la tâche la plus difficile qui soit jamais échue à un écrivain, mais sur-
toat parce qae, maitre expert en délicatesses, M. Paul de Musset a pu paraître ignorer que dans les procès d^amour on n^invoque jamais les antécédents, les femmes sur ce point n^étant jamais égales ni semblables à ellesmêmes.
Quoi qu'il en soit, j^ai dû constater que le vestibule n^est pas digne de rédificC) quUl est tortueux et sombre, et qu'en y suivant malgré lui son introducteur, le lecteur éprouve ce dégoût que causerait à un juge même une horreur inutile.
Laissons donc là cet épisode intempestif des amours et infortunes de Jean Cazeau , fâcheux hors-d'œuvre qui rend d'autant plus exigeant qu'on a é(é plus sévère, et qui inspire au lecteur toute la réserve qui a pu manquer a l'auteur. Nous l'avouons, nous-méme n'avons pu nous défendre de ces scrupules qu'éveille tout excès, et nous avons ressenti au début de cet exposé, qui commence par noircir Olympe, quelque chose de cet effarouchement que causent certains passages du roman de madame Louise Colet, dans cette histoire d'Alfred .de Lincel par lui-même, qui la discrédite sans s'en douter en prétendant faire de cette confidence aux yeux de Stéphanie la preuve irrécusable de son amour. Evidemment, Albert aura diminué la valeur d'Antonia, pour faire hommage de ce qu'il lui prend à sa rivale. De même, uiafs dans un plus noble but à coup sûr, peut-on accuser l'auteur
de l'épisode de Jean Cazeau d'avoir voula flalter son client aux dépens de son adversaire.
Mais entrons dans ce drame et constatons d^abord, en présence des personnages, les difTérences qui les séparent dans ces trois pièces vouées au mém^ sujet, et les ressemblances qui, sur les trois théâtres diflerents, permettent de les reconnaître.
Et d^abord, par une bienséance indispensable en pareille matière, certains déguisements ont permis à Tau* teur de Lui et Elle de déconcerter les gens trop empressés à confronter Thistoire avec le roman, et à appliquer sur la réalité le calque de la fiction.
T/auteur de Lui, avec une étourderie qui paraît par momenU être Passurance de Pimpunité, a négligé ces ménagements, courtoise tradition des pamphlets honnêtes. Dans Tœuvre de M. Paul de Musset, Thérèse s'appelle Olympe de B.... et son pseudonyme, musical et non littéraire, est William Caze; Laurent de Fauvel s^ncarne dans Edouard de Falconey, qui change de profession, et de peintre se fait compositeur. Quant au Richard Palmer de la légende, il demeure, sous le nom de Palmeriello, le médecin de Phistoire.
Plus habile, sinon plus clément que madame Louise Colet, M. Paul de Musset, au lieu de disserter, de faire d^Ântonia une critique exacte et un portrait diffus, laisse au développemeut même de Paction le soin du dévelop-
peinent des caractères, et se borne à tracer de son héroïne, à habits dUioinme, ce malin croquis.
- « Le portier fit un sourire malin en \oyant passer un bambin coiffé d^un chapeau à larges bords, vêtu d^une redingote trop large pour lui , la main gauche dans la poche d^un pantalon k plis, maniant de la droite une badine de jonc et marchant d'un pas résolu, comme un écolier qui en est à sa première paire de bottes (1). »
Voilà Olympe en petite tenue, en bonsingot. Voici maintenant à côté de cette esquisse familière, le portrait tragique.
tt Elle est très-belle ; c^est une femme comme je les aime : brune, pâle, olivâtre avec des reflets de bronze, et des yeux énormes, comme une Indienne ; je n^ai jamais pu regarder ces visages-là sans émotion ; sa physionomie peu mobile prend un certain air indépendant et fier lorsqu'elle finit par s^animcr en parlant. Cependant, je confesse que la première impression ne m'a pas été agréable (2). »
Pour être juste, voici la charge d^Edouard.
« Un jeune blondin, un homme du monde, un élégant, portant touffe de cheveux d'^un côté, chapeau sur Poreille de Pautre, taille de guêpe, Tair fat, haut sur
{i) Lui et Elle, j> 11.
(S) Lui et Elle. p. 41, 4S.
talons, «dédaigneux des petites ^cns comme nous, et coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris (I). » . Voici maintenant le portrait ':
« Sa beauté, sa jeunesse, ses eicellentes manières, la recherche un peu outrée de sa mise en faisaient un cavalier fort remarquable et fort remarqué, surtout des femmes; mais il avait d'autres avantages plus rares : c'était Thomme le plus heureusement doué de cette génération ardente et vivaee qui mettait tant de passion à toutes choses qu'elle sut faire d^une querelle littéraire une guerre aussi longue et aussi acharnée que celle de Troie.... 11 avait reçu de la nature un caractère aimable et facile, que d'étranges chagrins devaient altérer plus tard. Après des études brillantes, il s^était fait, par beaucoup de lecture et de réflexion, une seconde éducation, plus solide encore que la première, etc.. (2) »
11 ne nous restera plus qu^à suivre dans une action simple comme les actions antiques que dominait la fatalité, la déduction morale inflexible dont chacun de nous porte pour Tobscrvateur la révélation dans ses traits et dans son caractère.
Dans Lui et Elle, comme dans Elle et Lui, Edouard et Olympe font connaissance à un diner d^auteurs au Rocher de Cancale. La semaine ne s'écoule pas sans que
(l)Lute/£//e, p. 19.
(S) Lut et Elle, p. 33.
cetle rencontre soit suivie d^une visite, et enfin d^ane lettre qui amène ane réponse, qui provoque une> visite, laquelle visite dure toute la semaine suivante ('l).
II y a dans ce brusque assaut, dans cette défense cavalière, dans cette rapide conquête, dans cet amour im- • promptu enfin, une rondeur, une franchise, un sans façon qui s'accommodent mal avec Porgueil d'une femme et les nécessités d'un roman. Aussi dans Elle et Lui, procédons-nous plus méthodiquement, plus pudihondcment, sans que, chose étrange et fatale ! le ton de la conversation et de la correspondance de Thérèse et de Laurent, la familiarité impertinente de Pun, l'ironique bon sens de l'autre, démentent l'idée d'un prompt et facile rapprochement. On sent à merveille qu'il y a dans les mots une distance qui n'est pas entre les personnes et que le siéjjo ne continue que pour la forme devant une vertu prise du premier coup. Nous donnons donc sur ce premier point de comparaison à la version de Lui et Elle la préférence sur toutes les autres ; si elle n'est pas la vraie elle est du moins la plus vraisemblable.
Ce qui contribue à nous le faire croire, c'est la force même des situations et la logique des caractères. Falconey, habitué au succès, a dû être entreprenant ; Olympe, dégagée des scrupules et des préjugés, qui forment au-
(i)LuietEUc.i}.10.
devant de toute femme une barrière plus solide souvent que sa vertu, à dû se défendre en femme libre, c^est-àdire qui aspire à no plus Tétrc. Entre les deux il n'y avait que Tamour propre. Edouard, qui a bien vite deviné Tunique obstacle, s^humilie galamment, et Olympe se rend, du moment qu^on lui assure les honneurs de la guerre. Voilà évidemment comment la chose a eu lieu ; les hésitations, les répugnances, la résistance enfin de Thérèse, c^est le roman de Thistoire. Il fallait allonger le combat pour ennoblir la défaite. Et loilà un mot qui nous blesse : la femme qui cède nVst pas vaincue ; Tamour est comme Dieu, il élève les humbles et n^abatssé que les superbes.
Dans Elle et Lui, Olympe aime donc Edouard tout simplement parce qu^il lui convient et qu'il la flatte.
Nous sommes loin, je Tavoue, de cette orgueilleuse théorie de Tamour-maternité,- de Tamour- rédemption ; mais nous sommes, à coup sûr, plus près de la vérité.
Si la version de Lui et Elle me parait plus près de la vérité des faits, elle me parait Tétre encore davantage de la vérité des caractères.
Dans Elle et Lui, Thérèse, qui est Texpérience même, se trompe parfois puérilement ; Thérèse, qui est la bonté même, rend malheureux celui qu^elle voulait régénérer; Thérèse, qui est la chasteté même, analyse sa chute en des termes qui, en enlevant à la faute Texcuse de la sur-
prise et de l^cnlralnemeiil, lui doimeat, par la réfleiion, Pair d^une corruption d'esprif pire que celle des seos.
Dans Lui et EUe^ au contraire ^ Olympe est sincère au moins dans son orgueil et franche dans sa sensualité, ce qui lui permet de garder intact le mérite de son dévouement, et d^invoquer jusqu^à un certain point, pour une faute qui peut être une erreur, le bénéfice 4es circonstances atténuantes.
Si Olympe est plus vraie et plus vivante que Thérèse, combien Edouard est-il plus naturel que Laurent ? Laurent est déjà un raisonneur, un eunuyé, un brutal, un cynique ; Edouard est charmant jusque dans ses défauts, parce qu^il n'affecte aucune qualité incompatible avec la jeunesse, parce qu'il est étourdi, généreux et bien portant comme elle.
Aussi ne trouvons-nous pas dans Lui et Elle cette hor- ^rible scène d^faalluciuation dans la forêt 'de Fontainebleau, aussi nécessaire au but du roman advers qu^elle est inconciliable avec cette vigueur de 'corps et cette vivacité d^ esprit, cette triomphante et souriante harmonie du physique et du moral qui marquaient une jeunesse, célèbre. 11 y a quelque chose quUl ne faudrait pas- calomnier chez certains hommes plus légèrement que leur vertu : cVst leur santé.
Nous nous en rapportons encore sur ce point au témoignage de M. Paul de A(usset. Edouard de Falconey
-JB
n^avait pas, à i^âge de vin^tAdeux ans, « la prétention d^étre ^ieux, usé et corroTnpu. » Il était pleiii d^illusibns et d'espérances ; il n'aspirait pas à être sage ; il ne songeait qa^à être heureux, et il le fut plus longtemps qu'Olympe elle-même, par qui seule il devait cesser do Pétre. Quand il alla en Italie avec elle, ce fut son amour et non son ennui qu'il y porta ; il n'allait pas y chercher la guérison, mais la liberté du cœur.
Toute cette fantasmagorie intéressée d'^ElU et Lui, l'hallucination dans la forêt, les réminiscences injurieuses, les croquis insultants, l'inquiétude perpétuelle, la domination brutale, sont des griefs imaginaires que contredit l'examen le plus superficiel. Dans cette enquête où nous n'avons d'autres guides que les yeux de l'esprit et du cœur, nous n'hésitons pas a préférer la version de M. Paul de Musset, qui donne à son héros des qualités logiques, à la version do madame George Sand, quiprête au sien des défauts contraires à son caractère.
Mais c'est durant ce fameux voyage d'Italie, qui nous conduit au dénouement , que nous signalerons de bien autrement grandes différences, et de non moins flagrantes contradictions.
Ce voyage d'Italie se fait dans des conditions bien différentes selon qu'on écoute EUe el Lui ou Lui et ElU. Et, chose étrange I le livre de M. Paul de Musset est plus feyorable à Olympe que le livre de madame Sand à Thé-
rèse, et tout lecteur qui veut se mettre à la place de Laurent aimerait mieux avoir affaire à la première qu^à la seconde.
Thérèse, en effet, part pour Tltalie pour fuir les reproches de ses amis et essayer d^y guérir les doutes douloureux qu^elle apporte avec elle; Thérèse obéit à un calcul égoïste on à une inspiration désespérée. Dans Pun et dans Tautre cas, elle se trouve bien inférieure à cette Olympe qui étale triomphalement un choix dont elle est fière, qui promène courageusement son bonheur à travers ses amis et ses ennemis, qui aime enfin avec franchise, et part heureuse et confiante pour un voyage et non pour un exil.
Pour moi, je préfère hautement, en ce qui concerne le départ pour l'Italie et set motifs, Phistoire au roman; j'aime mieux la généreuse élourderîe d'Olympe jetant au nez des gens le nom de son amant, que les précautions et les réticences de la positive Thérèse; j'aime mieux cette surabondance de cœur, que cette sécheresse subtile; cette prodigalité de dévouement que ce pompeux égolsme ; j'aime mieux enfin le mépris exagéré des convenances, que la préoccupation timorée du qu'en dira-t-on. Et il ne s'agit pas seulement de sympathie, mais d'estime. Olympe jetant hardiment son cœur par dessus les moulins, est plus noble après tout que cette maîtresse hypocrite qui aspire a la fois aux avantages du vice et de la
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vertu, et qui passe sa vie à friper et à défriper sa robe.
La divergence que nous signalions dans les causes et les circonstances du départ pour l'Italie, se retrouve dans Phistoire du séjour.
Selon Elle et Lui, Laurent « qui s'élait fait de grandes illusions sur Tltalie, avait tout vu au bout de huit jours. » Laurent trouva « absurde » Tidée de travailler; Laurent essaya en vain de s'occuper, se « sentit frappé d'une impuissance momentanée, » ne cessa de répéter à sa maltresse : « "Quelle assommante ville que celle-ci I » employa ses loisirs à esquisser la figure et l'attitude de Thérèse, rêveuse et triste, dans un album qu'elle feuilleta ensuite, et où elle trouva une douzaine de croquis de « femmes, dont les poses impertinentes et les types effrontés la firent rougir, » fit pleurer Thérèse par des reproches injurieux, l'accusa de pudibonderie, presque de dévotion, et enfin, quand Palmer intervint dans cet ennui à deux, « sauta au cou de TÂméricain en lui disant qu'il était l'envoyé du ciel. »
D'après Lui tt Elle, Edouard se donna la fièvre à force de studieuses et d'artistiques fatigues. De nobles excès seuls purent le rendre malade, et s'il ressentit la lassitude de quelque chose, ce fut la noble lassitude du beau. Pour se guérir, « il demeura huit jours enfermé avec Olympe, jouant aux cartes, faisant des lectures ou de la musique, évitant jusqu'à la fatigue du théAtrCé •
La premiëre querelle vint d'Olympe, de ses manies dogmatiques, de ses sermons républicains, de ses contradicCions blessantes, de la' double affectation qu'elle mettait à se parer d'un cynisme qu^elle disait héroïque, et à oublier à la fois, en parlant de sa mère, les ^devoirs de la fille et la pudeur de la femme.
La lecture de certains passages de VHUloire de ma vie u^est pas faite pour contredire cette imputation.
M. Paul de Musset n^a pas évité complètement Texagération qu^il re^oche a Fauteur à^EUe et Lui, et nous ne pouvons accepter comme une théorie, ni surtout comme une pratique, ce sentiment étrange et féroce qu''il appelle « la haine de Tamour, c'est-à-dire une sorte de rage et de rancune contre Tobjet aimé , par la seule raison qu^il a pu se faire aimer ; une envie de le mordre et de le déchirer; une haine comme celle de Fesclave pour le maître, du faible pour le fort, de l'ingrat contre son bienfaiteur (1). »
De Gènes, que l'on quitte parce qu'on y a eu la première querelle, on part pour Florence où Ton va avoir la seconde.
Durant la traversée s'accuse celte prétention à la -supériorité physique qui va devenir une incurable manie de domination morale. Tandis qu'Edouard se roule sur
(l) Lui et Elle, p. 91.
le pont, « le» traits altérés, le corps plié en deux , les cheveux en désordre, » en proie au prosaïque mal de mer, Olympe seule « brave ce mal terrible et se promène résolument sur le pont, au grand ébahissement de Téquipage , vêtue d^une robe de drap boutonnée du baut en bas, coiffée d^une espèce de pouf comme les femmes de Watleau, chaussée de bottines a la hongroise, les mains dans ses poches, la tête haute, la cigarette à la bouche, droite et ferme sur ses pieds, regardant d^un air de supériorité, comme le vieux seront regarde lo conscrit, son compagnon de voyage (1). »
À Florence, « Edouard relit les chroniques florentines sur le lieu même de la scène ; » il consacre les journées au plaisir des yeux, et à Fexamen des galeries de tableaux, et il emploie une partie de la nuit à ses lectures. En peu de temps, il dévore vingt volumes, menant de front l'histoire du pays, celle des arts et des lettres, et les biographies des peintres. « Il travaille, il compose et souvent le soleil vient le surprendre à sa tâche ; un mois s^écoule dans cette fièvre perpétuelle, et un beau matin' ce qu^il avait dans Tesprit se trouHmt sur le papier, il se couche content et dort près de vingt-quatre heures d'une traite (2). »
(1) Lui et Elle, p. 100.
(S) Lutef£Z2e, p 103.
Puis il lit à Thérèse tout ce qu^il a composé depai» un mois.
« Quoiqu^il y en eût long, fort long, Olympe parut écouter avec une attention soutenue; elle laissa même échapper quelques légers signes dVmotion ou de plaisir, mais quand Tauteur lui demanda ce qu^elle pensait do son travail :
» — Franchement, répondit-éllc, je m'attendais à tout autre chose (I). »
Et ici nous touchons à une cause si évidente, si organique, si fatale, des tourments de cette liaison et de ce voyage, que nous ne pouvons la passer sous silence. Les trois romans sont d^accord pour constater entre nos deux amants des dissidences d^esprit telles qu^elles devaient infaillihlément aboutir à une rupture.
II y avait entre Thornme représenté tour à tour par f^aurcnt, Albert et Edouard et la femme qui s^appellera successivement Thérèse, Antonia et Olympe, une opposition native, un antagonisme instinctif dans la manière de voir, de sentir, Ae comprendre les choses.
« Vous n^avez pastf^esprit du tout, Thérèse, soit dit sans vous offenser, )ui dit Laurent ; vous êtes tout d*une pièce, monotone, têtue, et vaine à Texcès de votre prétendue modération, etc.. (2). »
(1) Lui et Elle, p. 104.
(S) Elle et Lui, p. 14S.
Le livre de Lut, écrit par onc femme, est encore plus explicite.
a Ce qui m^a toujours choqué chez cette femme de {renie, c^st Tahsence presque absolue du sens critique ('l). »
« Elle se plut toujours h prêcher un peu ; cViait la pente naturelle de son esprit qui finit par en contracter quelque lourdeur (2). »
« Elle eut, dès le premier jour, la prétention de me modifier (5). »
a Elle n^était intellig^ente et passionnée que par intermittences; elle déposait son exaltation avec sa plume; elle devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des raisonnements à perte de vue sur ce qn^elle appelait la dig^nité humaine (4). m
Si des différences dVsprit nous passons aux différences de tempérament et de cœur, nous pourrions dire diaprés Elle et Lui que Thérèse « était trop fière, trop sérieuse, trop pudique. Elle ne voulait pas descendre avec Laurent des hauteurs de Tempyrée. Un mot leste lui semblait un outrage, un so^irenir sans importance encourait sa censure (5). »
(1) Lui, p. 86.
(2) Lut. p. 130.
(S) Lui. p. 1S4.
(«)*Ltti. P.1S7.
(5) Elle et Lui, p. Ul.
fi» 121 «$
« Le mot de passion la révoUait (I). »
Bile était née « avec un petit ressort d'acier dans le cerveau dont il ne faut que pousser le bouton pour que la volonté fonctionne (3). »
Si nous écoutons Lui, la même Thérèse, sous le nom d'Antonia, était « envieuse des choses des sens, plutAt qu'ardente et lascive, ce qui souvent la faisait trouver impudique dans sa froideur même. LVmportement de la passion Teffrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret ; très-souvent elle semblait déroutée par le tempérament de poète d'Albert (5). »
« Elle le heurtait par ses idées (4). »
Elle n'avait pas « cette sensibilité ardente, cette inspiration spéciale et exquise qui devine les blessures cachées (5). »
Enfin « c'était une intelligence flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dikte a l'infini, en charité, en amour, en utopie, mais h qui le sens individuel et passionné échappe (6). »
Cette lenteur d'esprit, constatée dans Lut et Elle en plusieurs endroits, cette froideur de tempérament, ces
(t) mie et Lui, p. 18S.
(I) Lui, p. 186.
(3) Lui, p. 1S4.
(4) Lui, p. 149.
(5) Lui, p. 188.
(6) Lui, p- 180.
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habitudes régalières et do|*malique8, voilà, je pense, sans qu^il soit nécessaire de la compliquer d'hallucinations, d'injures, de soupçons d^un cAté, de jalousie littéraire, de haine instinctive de Tautre , la véritable cause des vicissitudes d'une union contractée eu défi de toutes les incompatibilités. Cest en vertu de cette disproportion, ou si Ton veut, de cette hostilité intellectuelle, que Thérèse trouvait Laurent maniaque et .exalté ; qu'Ântonia avouait à Albert « qu^elle n^aimait pas beaucoup ses vers légers et satiriques ('I ), » qu'Olympe enfin trouvait détestables et bons à jeter au feu les Tshefs-d^œuvre que lui lisait Edouard, et cela dHnstinct, malgré elle, tout en faisant « d'inutiles efforts pour motiver son jugement et formuler clairement son opinion (2). »
Voilà le vrai motif de ce refroidissement subit en apparence et pourtant progressif, de cette infidélité enfin que Laurent devait trouver cruelle, et qui allant de l'esprit au cœur, paraît presque logique à Tobservateur.
Ce n'est pas, en effet, parce que Palmer est supérieur à Laurent, parce que Tiberio a plus de valeur qu'Albert, parce que Palmeriello dépasse intellectuellement Edouard, que cet ami ou même cet étranger de la veille devient l'amant préféré du lendemain. Non , Palmer n'est pas supérieur à Laurent : il est autre; il est plus froid,
(1) Lut, p. 180.
(t) £ZteefLt4t, p. 106.
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moins «tig^eani ; il peoi donner quelque chose que Ton préfère parfois au bonheur, surtout quand on en doute, la paix. C'est sur cette robuste et tranquille poitrine que Thérèse espère se reposer des agitations d'une vie que riraagination mobile et la sensibilité inquiète de Laurent troublent d'un perpétuel orage. Quant à Ântonia, elle explique en deux mots sa préférence pour Tiberio. Il a la bonté, dit-elle, qui Tant mieux que le génie. Olympe, enfin, durant une nuit de fatigue, cède sans s'en douter au besoin imprévu de la nouveauté et à la surprise des "^sens. Ce n'est ni une ignoble envie, ni une vengeance sacrilège qui la poussent dans les bras de Palmeriello ; elle n'y va pas, elle y tombe, dans une de ces absences de libre arbitre qui sont la punition de l'orgueil humain, dans un de ces aveuglements subits qui rendent en éteignant jusqu'à la conscience de la faute, la résistance im-
Ce qui me fait croire à une fatalité des circonstances, à une impulsion irrésistible, a un entraînement d'autant plus impérieux qu'il est logique et ne trouve rien à heurter dans une âme que les pertes d'un quotidien combat ont laissée sans défense, c'est cette soudaineté, cette impudeur même de la chute, cette effronterie impatiente et cynique de Tinfidélité. Pour qu'Olympe donne ainsi, sans mémo soufQer la bougie , un successeur à son amant mourant, pour qu'elle viole a ce point les conve-
naiices du sexe et outrajj^e jusqu^à la majesté de Tagonie, il faut admettre non un oubli prémédité, mais un oubli foudroyant de toute dignité. Olympe n^a pas vu, n^a pas pu voir Tétendue d'aune faute quVlle n^a pas craint qui fût vue. Â ce degré de dépravation la folie commence et la responsabilité cesse. Olympe a été punie de la punition de Torgucil, et doit être rangée au nombre de ces coupables bibliqnes que Dieu châtiait en les changeant en bétes.
Ce qui vient à Tappui de mon assertion, ce qui doit appeler non Tindignation mais la pitié, c^est Pimperlurbable négation ou la surprise atterrée qui suivent la découverte et plus tard Taveu du crime. *
Et ce n'est pas seulement tout le caractère de Thérèse, d'Ântonia, d'Olympe même, qui proteste contre toute autre interprétation que celle d'une passagère démence donnée à cette scène incroyable de Naples, où Tinfidélité affecte, surtout dans la version si crue de M. Paul de Musset, le caractère hystérique, et appelle un docteur Tardieu ; ce n'est pas cette réserve fondamentale , cette pudeur organique, cette susceptibilité, cet orgueil et ce bon sens, ce goût de la réflexion, ce culte de la mesure, cette habitude du travail, ce n'est pas cela seulement, c'est aussi et surtout cette charité ingénieuse, ce dévouement vraiment fraternel vis-à-vis de la victime, auquel il faut croire, parce que les plus hostiles ne l'ont
pas nié. Le bourreau de la veille ne peut pas cire la garde-malade du lendemain. Si Olympe eût trompé Edouard de sang .froid, elle n'eût pu s'empêcher de se mépriser et de le haïr. Elle eût peut-être déchiré de ses mains ce témoin si facile à faire disparaître de son déshonneur (^). En tout cas elle ne Peut pas revu. Au lieu de cela, elle Tembrasse, elle le caresse, elle le soigne, elle le sauve. Cette conduite, qui «emble exclure la préméditation avant la faute, ne doit pas moins atténuer les hy-. pocrisies et les perfidies que le livre de Lui prête à sa sombre héroïne.
Cette scène de la menace d^un cabanon dans Averse,
^e Bicctre de Naples, celte course au clocher à travers
la rive de Sainte-Lucie, el jusqu'à Portici, de ce mori<
bond en robe de chambre et eu pantoufles, et de cette
femme en jupon blanc et en bonnet de nuit, est d'une
(1) C'est ce qu'on aurait essayé depuis, s'il faut en croira le joli mot qui sert de titre au spirituel article de M. Taxile Delord, intitulé : Orphée et le» Bacchantes {Matinées littéraires, p. 339) Ainsi, même aux yeux des amis littéraires et politiques de l'illustre auteur d'Elle et Lui, la justiflca- Uon de Thérèse a semblé l'accuser. S'être trompé en pareil cas, est une punition plus que suffisante. Pour Stéphanie, nous lui donnons pour pénitence la lecture de la page S9 des Confessions d'irn enfant du siècle. Quelques malins ont voulu voir dans cet épisode du mollet consolateur une allusion à des prétentions par trop bienveillantes et la vengeance anticipée des indiscrétions de Lut. Nous y sjouterons la lecture des Mémoires de Céleste Mogador, où les femmes qui ont parlé d'Alfred de Musset devront, par un contraste qui les humiliera sans doute plus que tout le reste, aller chercher une leçon de convenance. Nous ne sommes pas le premier à signaler cette modération que la comparaison rend aujourd'hui si méritoire. (Voy. VIndép. belge du 5 nov. 1889.)
invraisemblance toate faatasliqae, en admettant même les circonstances morales qui auraient pu la motiver.
Si les considérations que je viens d^énoncer condamnent comme entachée d^exagéralion et de partialité Thistoire de la rupture dans Lui tl Elle, elles atteignent d'un blâme encore plus légitime cette dialectique suspecte au moyen de laquelle l'auteur d^ElU ei Lui prétend justifier une faute qui n^a pas le droit de prétendre à l'absolution, et qui, digne tout au plus de pardon, doit chercher son excuse non dans les yeux de la justice, mais dans ceux de la pitié. S^il y avait un jury de Tamour, Thérèse y serait condamnée malgré ses phrases. 11 suffit a Olympe, pour être acquittée, d^un rapport de médecin.
11 me répugne d'autant plus d'écouter sur ce point Thérèse, que Técouter c^est la condamner. Un aveu pur et simple était sa meilleure défense. Pourijaoi étaler une il une, pour les réunir ensuite en fdfceaa, ces circonstances atténuantes tirées do earaetère de Laurent, de ses outrages, de cette série d^affronts couronnée par un affront suprême qa( excusera toutes représailles? Pourquoi nous avoir montré Laurent la quittant le premier, et la jetant comme un rebut dans les bras de Palmer? Pourquoi avoir compté dans cette situation équivoque, solennellement, chaque délai imposé à la possession, avoir ménagé des alibis à chaque heure suspecte, avoir voulu
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enfin glorifier sa chute par ce seul motif quWle Fa ajournée? A quoi bon enfin toute cette fantasmagorie de motifs, de griefs et d^obstacles? Thérèse ignore donc qu^il y a parfois moins d'impudeur à trahir un amant en sa présence quVn son absence, et qu^on £st parfois moins criminelle à la lumière que derrière un paravent? Elle ignore doue que ce 'mois de réflexion, d^attente, qu^elle met, Tabnanach à la main, entre ses deux amants, cVst (rente jours de plus qu^il n'en a fallu pour rougir à la pudeur et pour murmurer à la conscience, et que, redevenue libre, elle est redeveune responsable, et que cVst là enfin une de ces défenses comme les aiment les accusateurs?
Mais nous ne la croirons pas sur ce mal qu'elle se fait dans le bien quelle dit d^elle-même. Les critiques justes sont des guerres loyales, où Ton ne profite pas des fautes de ses adversaires.
Que Thérèse donc remette au fourreau cette arme qui la trahirait, et en échange de son acquiescement, de son silence que nous préférerions, s'il en était temps k tout le reste, nous consentons à la relaxer de ces deux imputations si spécieuses et si terribles dont le livre de Lui et Elle flétrit à la fois son intelligence et son cœur, en l'accusant de jalousie littéraire et de perfidie morale. Que Thérèse ne cherche pas à ennoblir,' à honorer son infidélité, et nous la tenons quitte du triple reproche
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qui lui est fait , et qui devient inutile en présence d^un aveu, d^avoir youIu infirmer, en le montrant sujet à rhallucinatiou, le témoignage de Laurent j d^avoir méconnu son génie au point d^y voir une infirmité, et d^avpir calonmié son cœur, en Taccusant de cruauté ; de ravoir, enfin, irrité volontairtment par la contradiction et la critique, et de Tavoir aguerri, par des épreuves calculées et des triomphes habiles, à Pindifférence ou à la sécurité, pire^ que FindifTérence.
Nous le répétons, ce triple reproche, qui conclut à la prénaéditation de Tinfidélité dans le livre de Lui el Elle, n'y est pas suffisament justifié, et si je voulais croire Thérèse menteuse, maligne et perfide, c^est Tapologio plus que le pamphlet qui en serait la cause.
Mais non, la scène de Naples ou de Venise, selon les livres, n'est pas la cause, mais -bien plutôt Peffet d'une divergence dVsprit, de cœur, de sentiments et d'idées, qui avait avant toute autre chose, cl dès les premiers jours, préparé et assuré cette rupture dont Tinfidélité fut seulement le prétexte. Quand on étudie, d'après les trois romans, le caractère de ces deux amants, on est près de les croire unis moins par le Tœu des cœurs que par le jeu cruel d'une implacable fatalité; si l'on Yeut, enfin, par celte attraction terrible qui fait, comme deux nuages chargés d'électi:icilé, se rencontrer brusquement deux destinées.
C*esi pour cela qa^il n'était pas besoin dans Elle et lui de multiplier, comme dans une enquête en séparation, les ^iefs de la demanderesse ; et que dans Lui et Elle, il était inutile, au nom du défendeur, d^ajouter par les imputations et les détails au grief brutal de Pinfidélité.
Ce qui frappe et ce qui reste, en effet, est ceci :
De Texamen attentif de ces irois livres, au but si différent , Tun, apologie orgueilleuse ; l'autre, satire jalouse ; le dernier enfin, réquisitoire passionné ; de toute cette éloquence funeste, de cet art inutile, de ce style perdu, il se dégage aux yeux de Fobservateur qui a un cœur, un fait unique, préoccupation commune des trois auteurs et pivot de leur système. G^est le fait irrécusable de Tinfidclité. Toutes ces belles phrases n^ont d^autre but que de la justifier jusqu^â Tapothéose, ou de la flétrir jusqu^à rinsuUe. Thérèse avoue sa faute et cherche h lui ménager la double excuse du devoir et de la pitié. Antonia n'a qu'un moyen d'en sauver l'odieux, 6'est de relever jusqu'aux proportions d'une vengeance. Pour Olympe, elle ne peut obtenir le droit d'être plainte que d'une consultation de médecins.
Celte triple situation, a laquelle la haine et l'indignation condamnent Antonia et Olympe, et où Thérèse s'accuse elle-même à force de sophismes, est également fausse. Le lecteur le moins habile peut étouffer à la fois dans un même dilemme la triple argumentation.
H peut dire à Thérèse, à Antonia et à Olympe en même temps : Si Lui était bon, pourquoi lui avez -tous préféré Palmer? Et s^il était méchant comme vous le faites, pourquoi avez-vous eu à le lui préférer? S^il était bon, vous ne pouvez pas vous justiGer par la vengeance ; s^il était méchant, vous ne pouvez pas vous justiGer par Terreur. Vous vous êtes faite trop supérieure à lui pour vous supposer faillible. Vous ne vous êtes donc pas trompée en aimant Laurent j donc vous l'avez trahi en aimant Palmer.
Et à cette Elle, qui a trahi Lui sous sa triple incarnation, il est refusé jusqu'au bénéfice humiliant de cette circonstance atténuante de toutes les fautes du cœur, Tamour : Tamour indigne et subit, irrésistible et incompréhensible^ Tamour-passion, Tamour-caprice, qui ne raisonne pas, qui ne calcule pas, mais qui obéit, en aveugle, à une sorte de magnétique fatalité. On pourrait croire à ce motif de celles qui u^en ont pas d^autre, si Palmer, ïiberio ou Palmeriello, avaient en eux de quoi expliquer cette force, de quoi justifier cet attrait ^ s^ils portaient sur le front, enfin, ce signe de domination qui rend folles même les femmes superbes. Mais cette séduction de prime saut, cette conquête sans coup férir ne sauraient être Papanage de la médiocrité morale, même idéalisée dans la perfection physique. Thérèse ne s^y est pas trompée, malgré sa bonne volonté ; elle n^a pas le
courage de son erreur, Topiniâlreté au moins de son illusion. Pour elle, comme pour tout le monde, Palmer n*a été qu'un sot le lendemain du jour où elle Pavait trouvé sublime, et elle n'a pas osé poursuivre dans une constance impossible, dans une fidélité contre nature, le fantôme de sa justification. Elle a quitté Palmer pour revenir à Laurent ; le second amour de Thérèse , qu'on l'explique comme un essai de réparation ou une tentative désespérée de réhabilitation, qu'on y voie encore dé l'orgueil ou même du repentir, est la condamnation du premier : elle n'a pu revenir à Laurent qu'en le reconnaissant supérieur ou en s^ avouant coupable.
Il ne reste donc à la pécheresse philosophe, pour dernière planche de salut, que l'hystérie : Olympe ne peut être ac>quittée que comme Léonic Chéreau.
Je consens à ajouter à cette triste excuse, qui abaisse la responsabilité morale jusqu'à en faire une question de tempérament, cet antagonisme incurable de sentiments et d'idées, cette incompatibilité intellectuelle et morale qui devait aboutir fatalement à un divorce.
Voilà ce que personne jusqu'ici n'a voulu comprendre ou constater, voilà la solution du problème, le mot de Pénigme , la réponse, simple et terrible, logique et cruelle, à toutes les demandes, la solution enfin de cette question mystérieuse dont Thérèse sonde si élo({acmtmen et si stérilement les parois, qu^Olympe cherche en
vain à briser. Ni ange ni bétel cVst le mot de Pascal, «ju'il faut répéter pour toute leçon aux efforts également impuissants des deux livres ennemis pour exalter ou calomnier dans un type inexact Tàme de la femme ; c^est là aussi le mot qu^il faut répéter, en les fermant, aux lecteurs déroutés qui, dans le roman métaphysique, ne trouvent que des sentiments qui démentent les faits ; et qui, dans le pamphlet, ne trouvent que des faits que h^explique aucun sentiment. Le comment pris pour le fourqmi, le fait pour la raison, Teffet, si Ton veut, pour la cause, voilà Técueil inévitable d^un pareil sujet. En dépit d^un talent tel qu^il méritait d'être plus heureux, ni madame George Sand, ni M. Paul de Musset, n'ont pu tourner Tobstacle. Thérèse est absurde. Olympe est odieuse, Thérèse n'a pas compris Laurent et Olympe n'a pas mérité Edouard, Edouard n'estime pas l'une et méprise l'autre, c'est trop peu pour celle-ci et trop contre celle-là. Les deux auteurs ont donc manqué leur but, et dans ce grand débat dont une mémoire était l'enjeu, ils ont été moins éloquents que le silence d'une tombe.