‹ Évangéline, conte d'AcadieChapitre 10 sur 17 · G2 EVANGELINE · texte numérisé non relu

G2 EVANGELINE

Fumée se drossa en colonnes éclatantes; des éclairs de flamme jaillirent de ses plis et disparurent soudain, pareils aux mains défaillantes d'un martyr. Alors, le vent secoua des parcelles de bois calciné et des chaumes enflammés, les enleva, les emporta en tourbillonnant dans l'espace, et la fumée, comme un linceul, monta du faîte de cent maisons à la fois, entremêlée de langues de flammes.

La foule des Acadiens terrifiés voyait ces choses du rivage et du bord des navires. Ils restèrent muets d'abord, mais bientôt ils s'écrièrent dans leur angoisse :

Nous ne reverrons plus nos maisons du village de Grand- Pré !

Les coqs, croyant le jour venu, commencèrent tout à coup à chanter bruyamment dans les cours des fermes ; le vent du soir apporta le beuglement des troupeaux interrompu par l'aboiement des chiens. A ce moment, une horrible clameur se fît entendre, semblable à celle qui réveille en sursaut un camp endormi dans les prairies ou dans les forêts lointaines de l'Ouest, au bord de la Nebraska, quand les chevaux sauvages détalent, effarés, avec la rapidité de la rafale, ou quand les troupeaux de buffles, avec de longs beuglements, se précipitent dans les rivières. Telfut le bruit qui monta dans la nuit, quand les troupeaux et les chevaux, brisant parcs et clôtures, s'élancèrent, fous de terreur, au travers des prairies.

Atterrés à ce spectacle, sans voix, le prêtre et la jeune fille regardaient tristement la scène de terreur qui s'élargissait et rougissait sous leurs yeux ; et comme enfin ils se retournaient pour parler à leur muet compagnon, hélas ! le vieillard était tombé de la place où il était assis ; son corps, étendu de tout son long sur le rivage, gisait sans mouvement : l'âme était partie. Le prêtre souleva lentement sa main sans vie ; Ëvangéline, tombant à genoux à ses côtés, se prit à sangloter et à pousser des cris de terreur ; puis elle finit par s'évanouir et laissa aller sa tête sur le corps de son père. Toute la nuit, elle demeura là dans un sommeil profond et plein d'oubli. Quand elle se réveilla de son évanouissement, elle se vit entourée d'une grande foule. Elle aperçut des visages amis qui la regardaient tristement, pâles, avec des yeux mouillés de larmes et des regards pleins d'une compassion douloureuse. La lueur du village incendié éclairait encore le pays, rougissait le ciel au-dessus d'eux et se reflétait sur les visages qui l'entouraient. Il lui sembla, dans le demi-réveil de ses sens, que c'était le jour du jugement. A ce moment, elle entendit une voix bien connue qui disait au peuple :

— Enterrons-le là, près de la mer. Quand des temps plus heureux nous ramèneront dans nos foyers du fond de la terre inconnue de notre exil, nous ensevelirons pieusement cette sainte poussière dans le cimetière.

Telles Purent les paroles du prêtre. Et ce fui là, près de la nier, à la hâte, la lueur du village en Feu pour torches funéraires, sans glas et. sans livre, qu'on enterra le fermier de Grand-Pré! Et voilà qu'au moment où le prêtre disail le sacrifice de douleur, voilà que lamer, avec des accents lugubres, comme la voix d'une immense assemblée, solennellement, fit les répons, et mêla son mugissement à la psalmodie funèbre. C'était la marée qui, des profondeurs désertes de l'Océan, montait à flots gonflés et se hâtait vers la rive. Alors recommencèrent une fois encore le bruit et le tumulte de l'embarquement, et ce fut avec le reflux de cette marée que les navires quittèrent le port, laissant derrière eux les morts sur le rivage et le village en ruines.

Page 1