ÉVAN&ÉMNE
Le gai fermier répondit avec un doux sourire : Nous sommes plus en sûreté, sans armes, au milieu de nos troupeaux et de nos champs; nous sommes plus
,.„ sûreté derrière oes digues paisibles assiégées par l'Océan, que ne le furent nos pères dans leurs forts assiégeai pur les canons ennemis. Ne redoute aucun malheur, ami,' cl puisse aucune ombre de chagrin ne passer ce soir, sur cette maison, sur ce foyer, car c'est le soir du contrat. U
maison et la grange sont construites. Les joyeux gars du village les ont bien et solidement bâties ; ils ont labouré les terres à l'entour, et rempli la grange de foin et la maison de provisions pour un an. René Leblanc sera ici tout à l'heure avec ses papiers et son écritoire. N'allons-nous donc pas rire et nous réjouir dans la joie de nos enfants? Évangéline, qui se tenait dans un coin près de la fenêtre, la main dans celle de son amoureux, rougit en entendant les paroles que son père venait de prononcer. Elles mouraient à peine sur ses lèvres que le digne notaire entra.
Courbe comme un aviron laborieux qui peine dans le ressac de la mer, courbé, mais non brisé par lage, tel était le notaire public. Des touffes de cheveux jaunis, comme la bourre soyeuse du maïs, tombaient sur ses épaules ; son front étail haul el des lunettes de corne, à
ÉVANGÉLINti. 37
cheval sut* son nez, lui donnaient un air supérieurement sage. Il était père de vingt enfants et grand-père de plus d'une centaine de petits-enfants qui venaient chevaucher sur ses genoux et écouter le tic-tac de sa grande montre. Pendant quatre longues années, à l'époque des guerres, il avait été prisonnier dans un vieux fort français où il avait beaucoup souffert pour avoir été partisan des Anglais. Maintenant, bien qu'il fût devenu plus circonspect, et sans qu'il fût suspect d'aucune hypocrisie, il avait mûri en sagesse, s'était résigné, et était resté simple et doux comme un enfant. 11 était aimé de tous, particulièrement des enfants à qui il racontait l'histoire du Loup-Garou dans les bois, du Lutin qui la nuit venait faire boire les chevaux, et celle de la blanche Létiche, cette ombre d'un enfant qui était mort sans avoir été baptisé et qui était condamné à hanter, invisible, les chambres des enfants. Il leur disait comment, le soir de Noël, les bœufs parlaient dans l'étable, comment on guérissait la fièvre en enfermant une araignée dans une coquille de noix, et quel merveilleux pouvoir avait le trèfle à quatre feuilles et le fer à cheval, et généralement tout ce qui se pouvait trouver d'ouvrage quelconque dans le répertoire des savants du village. Basile le forgeron se leva de son siège, secoua les cendres de sa pipe et étendant lentement la main droite : — Père Leblanc, dit-il, tu as entendu tout ce qu'on dit
dans le village, et peut-être peux-tu nous donner des nouvelles de cos navires el de ce qu'ils viennent faire? Le notaire public répondit d'un air modeste :
— J'ai entendu, en effet, bon nombre de commérages, mais je n'en suis pas plus savant et je ne sais pas mieux que les autres quelle peut être leur mission. Cependant, je ne suis pas de ceux qui supposent que de mauvaises intentions les amènent ici. Nous sommes en paix ; pourquoi viendraient-ils nous inquiéter?
— Au nom de Dieu, s'écria le prompt et quelque peu irascible forgeron, faut-il donc s'enquérir en toutes choses et du pourquoi donc, et du comment ça, et du parce que? On commet journellement des injustices, et la force est la raison du plus puissant.
Sans s'inquiéter de l'animation du forgeron, le notaire public continua :
— L'homme est injuste, mais Dieu est juste, lui, et finalement la justice triomphe ; aussi bien je me souviens d'une histoire qui m'a souvent consolé quand j'étais prisonnier à Port-Royal, dans le vieux fort français.
C'était le récit favori du bonhomme. Il aimait à le répéter quand ses voisins se plaignaient qu'une injustice leur avait été faite.
— Il y avait une fois, dans une ancienne ville dont j'ai . oublié le nom, une statue de bronze de la Justice élevée j
sur une colonne, au milieu d'une place publique. Elle tenait dans la main gauche une balance et dans la main droite une épée, emblème de la justice qui était dans les lois du pays, dans les cœurs et dans les maisons du peuple. Mômement, les oiseaux avaient bâti leurs nids dans les plateaux de la balance; ils n'avaient pas eu peur de l'épée qui luisait au soleil, au-dessus d'eux. Mais, avec le temps, les lois du pays s'étaient corrompues; la force avait pris la place du droit, les faibles avaient été opprimes, et les puisssants avaient gouverné avec une verge de fer. 11 arriva un jour que, dans le palais d'un noble, un collier de perles s'égara. Les soupçons tombèrent aussitôt sur une jeune orpheline qui était servante dans la maison. Condamnée, avec forme de procès, à mourir sur l'échafaud, elle attendait son arret avec résignation aux pieds, de la statue de la Justice. Comme elle élevait son âme innocente vers le Père qui est aux cieux, voilà qu'un orage fondit sur la ville; le tonnerre tomba sur la statue de bronze, arracha de sa main gauche les plateaux de la balance qui, frappant l'un contre l'autre, furent précipités avec violence sur le pavé. Sur ce, on trouva dans le creux d'un des plateaux le nid d'une pie et, enlacé dans ses parois d'argile, le collier de perles.
L'histoire finie, le forgeron, muet mais non persuadé, demeurait là comme un homme qui veut parler et qui ne trouve pas de paroles. Toutes ses pensées semblaient figées
K) ÈTVANGÉLlNi:.
dans les plis de sa figure, comme ces vapeurs qui en se congelanl dessinent, en hiver, sur les vitres dos fenêtres, des images fantastiques.
Alors Évangéline alluma la lampe de cuivre et la posa sur la table. Elle remplit jusqu'aux bords le pot d'étain d'une aie brune brassée au logis et renommée pour sa force dans le village de Grand-Pré. Le notaire lira de sa poche ses papiers et son écritoire, écrivit d'une main sûre la date, l'âge des parties et désigna la dot de la liancée, qui consistait en troupeaux de bêtes à laine et de bêtes à corne. On procéda par ordre en toutes choses, et quand tout l'ut bien et dûment parachevé, le grand sceau de la loi fut apposé sur la marge, comme un soleil. Le fermier tira d'une poche de cuir et posa sur la table le salaire triplé du vieillard en bonnes pièces d'argent. Le notaire alors se leva, bénit la liancée et l'époux, et, tenant en l'air le pot d'ale, but à leur prospérité; puis, essuyant la mousse restée à ses lèvres, il fit un profond salut et sortit. Les hôtes songeaient assis silencieusement près du feu, quand Évangéline alla prendre l'échiquier dans son coin. Le jeu commença bientôt; dans cette lutte amicale, les vieillards riaient à chaque coup heureux, à chaque manœuvre sans succès, riaient quand un pion allait à dame, ou qu'une brèche était faite dans la rangée du roi. Cependant, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, les deux amants, à la lueur indécise du cré-
puscule, se parlaient tout bas, et regardaient la lune se lever sur la mer pâle et sur les brouillards argentés des
prairies. Silencieusement, dans les immenses plaines du ciel, fleurissaient une à une les belles étoiles, ces « ne m'oubliez pas » des anges.
Ainsi s'écoula la soirée. La cloche du beffroi sonna neuf coups : c'était l'heure du couvre-feu du village. Les hôtes se levèrent aussitôt et partirent, et le silence régna dans la maison. Les longs adieux, les doux bonsoirs sur le pas de la porte firent écho longtemps encore au cœur d'Évan-
12 ÊVANGÉL I WE.
géline el le remplirent de joie. La braise qui Luisait sur la
pierre du foyer fui couverte avec soin; le pas du fermier
résonna sur les marches de chêne, suivi bientôt du pas muet d 'Evangeline. En haut de l'escalier, un point lumineux trembla dans l'obscurité qu'éclairait moins la lueur de la lampe que le visage rayonnant de la jeune fille - Elle
traversa sans bruit le vestibule et entra dans sa chambre. C'était une chambre bien simple, avec des rideaux blancs, avec des armoires larges et hautes, où, sur des rayons spacieux, étaient soigneusement pliées les étoffes de laine et de toile tissées de la main d'Évangéline. C'était là la dot précieuse qu'elle apportait en mariage à son mari, bien mieux que ses troupeaux et que ses bestiaux, car c'étaient les preuves de son habileté de ménagère. Elle éteignit sa lampe, car la molle et radieuse clarté de la lune ruisselait à travers les vitres et éclairait la chambre. Le cœur de la jeune fille, cédant à sa puissance, se gonfla sous sa lumière tremblotante, comme les marées de l'Océan. Elle était belle, adorablement belle alors avec ses petits pieds nus et blancs comme la neige sur le plancher luisant de la chambre. Elle songeait peu qu'en bas, au milieu des arbres du verger, son amoureux était là qui attendait, guettant son ombre ou la lumière de sa lampe. Cependant, ses pensées étaient avec lui; par instants, un sentiment de tristesse passait sur son âme comme l'ombre voyageuse des nuages qui, au clair de lune, courait sur le plancher, et, pour un moment, obscurcissait la chambre. Et comme elle regardait à la fenêtre, elle vit la lune sortir, sereine, d'un pli de nuages, et une étoile suivre ses pas; ainsi, sorti de latente d'Abraham, le jeune Ismaël errait avec Agar.
Le lendemain matin, le soleil se leva gaiement sur le village de Grand-Pré ; gaiement, dans l'air doux et frais du matin, brilla le bassin de Minas où, avec leurs ombres mouvantes, les navires étaient à l'ancre. Depuis longtemps la
vie avait brui dans le village, depuis longtemps le travail avait frappé de ses cent mains retentissantes aux portes dorées du matin ; bientôt, de toutes les contrées environnantes, des fermes et des hameaux voisins, arrivèrent.
gaillards et dans leurs habits de fête, les paysans acadiens. Les joyeux bonjours, les francs rires des jeunes gens semblaient donner au matin clair quelque chose de plus clair encore, à mesure que, du fond des immenses prairies où l'on ne pouvait distinguer d'autres chemins que les traces
EV ANGE LINEJ des roues dans l'herbe, les groupes apparaissaient l'un après
l'autre, so rejoignaient ou passaient sur la grande route. Longtemps avant midi, tout bruit de travail avait cessé dans le village. Les rues étaient encombrées de peuple; des groupes bruyants étaient assis aux portes des maisons, riant et bavardant sous le soleil en fête. Chaque maison était une auberge, où tous étaient bienvenus et fêtés; car, pour ces gens simples qui vivaient entre eux comme des frères, tout était mis en commun, et le bien de l'un était le bien de l'autre. Sous le toit de Benedict, cependant, l'hospitalité semblait plus abondante, car Évangéline était au milieu des hôtes de son père. Son visage était comme éclairé de sourires, et de ses jolies lèvres tombaient des paroles d'allégresse et de bienvenue qui bénissaient la coupe qu'elle présentait.
Ce fut à ciel ouvert, dans l'air odorant du verger dont les arbres ployaient sous leurs fruits dorés, qu'on fit les apprêts de la fête des fiançailles. Le prêtre et le notaire public s'assirent à l'ombre du porche, avec le bon Benedict et Basile, le vigoureux forgeron ; non loin d'eux, près de la presse cà cidre et des ruches des abeilles, se plaça Michel, le ménétrier, le plus gai des cœurs, le plus gai des gilets. L'ombre et la lumière se jouaient alternativement dans ses cheveux blancs comme neige qui flottaient au vent. et sa figure réjouie luisait comme un tison ardent quand on
souffle sur les cendres qui le couvrent. Le joyeux vieillard chantait, aux sons vibrants de son violon, « Tous les Bourgeois de Chartres et le Carillon de Dunkerque... » et battait en même temps la mesure avec ses sabots. Gai ! gai ! Le
tourbillon des danses étourdissantes passait en tournoyant sous les arbres du verger et sur le sentier des prairies ; vieillards et jeunes gens s'y lançaient, pêle-mêle avec les enfants. La plus jolie de toutes les filles était Évangéline, la tille de Benedict ; le plus beau de tous les garçons était Gabriel, le fils du furueron.
in évangéline;
Ainsi s'écoula la matinée. Soudain, dû haul de sa tour, la cloche lança un appel sonore, el un roulement de tambour courut sur la prairie. L'église était depuis longtemps remplie d'hommes. Au dehors, dans le cimetière, les
femmes attendaient. Debout près des tombes, elles suspendaient aux pierres tumulaires des couronnes de feuilles d'automne et des rameaux d'arbres verts, fraîchement cueillis dans le bois. Les troupes des navires passèrent fièrement au milieu d'elles et pénétrèrent dans le lieu saint. La clameur discordante de leurs tambours de cuivre retentit sous les voûtes et dans les vitraux L'écho se tut bientôt ; le lourd pprtail se referma lentement, et la foule muette
attendit les ordres des soldats. Alors, leur commandant se leva, et, du haut des marches de l'autel, montrant sa commission scellée du sceau royal, il dit :
— C'est par ordre de Sa Majesté que vous êtes aujourd'hui convoqués. Le roi a été bon et clément. Comment avcz-vous reconnu sa bonté? Que vos cœurs répondent. Le devoir que je remplis, coûte à mon caractère et à ma nature, car je sais qu'il vous sera pénible de vous soumettre ; mais je dois m'incliner et obéir et vous faire connaître la volonté de notre roi, à savoir que toutes vos terres, vos maisons, vos troupeaux de toute sorte sont et demeurent confisqués au profit de la couronne, et que vous-mêmes vous serez transportés de cette province dans d'autres pays. Fasse le ciel que vous puissiez y vivre toujours en loyaux sujets, peuple heureux et paisible ! Je vous déclare maintenant prisonniers : tel est le bon plaisir de Sa Majesté! — Quand, dans la sérénité de l'air, au milieu du brûlant solstice d'été, un orage soudain s'amasse, la fronde désastreuse de la grêle couche dans la plaine les blés du fermier, fait voler ses fenêtres en éclats, cache le soleil, et jonche la terre du chaume arraché aux toits des maisons ; les troupeaux fuient en beuglant et cherchent à briser les clôtures. Ainsi tombèrent sur les cœurs de ce peuple les paroles du commandant. Ils restèrent un moment muets, dans une stupéfaction sans voix ; mais bientôt une grande cla-
rneur d'angoisse el de colère s'éleva, grandissant, grandisi
sont toujours ; tous, dans l'élan d'un môme mouvement,! se précipitèrent désespérément vers la porte : tout espoir de fuite était vain. Alors la maison de la prière retentit de cris et d'imprécations furieuses ; par-dessus toutes les têtes de la foule, Basile, le forgeron, les bras levés, se dressa : tel, sur une mer d'orage, un espars ballotté par les| vagues ; sa face, tordue par la colère, était pourpre :
— A bas les tyrans anglais ! s'écria-t-il en fureur ; nous ne leur avons jamais fait serment d'allégeance. Mort à ces1 soldats étrangers qui s'emparent de nos maisons et de nos moissons !
11 en eût dit davantage, mais la main impitoyable d'un soldat le frappa sur la bouche et le renversa sur les dalles.
Alors, au milieu de la mêlée et du tumulte de cette lutte furieuse, on vit la porte du sanctuaire s'ouvrir, et le pèrq Félicien entra. Avec une attitude digne, il monta les de-j grés de l'autel, puis, levant ses mains vénérables, d'ur geste il imposa silence à toute cette foule en clameur, et it parla à son peuple. Le son de sa voix était profond et solennel, son accent triste et calme : ainsi, après le tocsir! d'alarme, l'horloge frappe ses coups distincts.
— Que faites-vous, mes enfants! quelle folie vous a saisis? j'ai, quarante ans de ma vie, travaillé au milieu d< vous; je vous ai appris à vous aimer les uns les autres
non pas seulement en paroles, mais en actes. Est-ce là le fruit de mes peines, de mes veilles, de mes prières, de mes jeûnes? Avez-vous sitôt oublié toutes mes leçons d'amour et de pardon? c'est ici la maison du Prince de la paix: voudriez-vous la profaner par des actions violentes et par des cœurs débordant de haine, cette maison où le Christ crucifié vous regarde du haut de sa croix ? Voyez ! quelle douceur, quelle pitié sainte respirent dans ces yeux si tristes ! Écoutez ! comme ces lèvres répètent encore la prière : 0 Père, pardonne-leur! Répétons-la cette prière, à cette heure où les méchants nous assaillent, répétons-la maintenant et disons : 0 Père, pardonne-leur !
Les paroles de reproche du prêtre furent courtes, mai elles pénétrèrent profondément dans les coeurs de la foule ; des sanglots de repentir succédèrent à cette explosion de colère, et ils répétèrent la prière, et ils dirent : — 0 Père, pardonne-leur!...
Et le service du soir commença. Les cierges brûlaient sur l'autel. La voix du prêtre fut fervente et profonde, et le peuple répondit, non des lèvres seulement, mais du cœur. Tous tombèrent à genoux en chantant Y Ave Maria, et leurs âmes, dans un pieux transport, s'élevèrent sur les ailes ardentes de la prière, comme Elijah montant au ciel. Cependant la nouvelle du malheur s'était répandue dans le village, où les femmes et les enfants erraient en gémis-
sant do maison en maison. Longtemps Evangeline attendit
sur le seuil de la maison paternelle ; sa main droite abritait
ses yeux contre les rayons horizontaux du soleil qui, sur son coucher, éclairait le village d'une lumière mystérieuse, mettait des toits de chaume dorés aux chaumières des
ÉVANGÉLIINK. 53
paysans et en blasonnait les fenêtres. Depuis longtemps, à la maison, la nappe blanche était posée sur la table; elle y avait préparé la miche de pain de froment et le miel imprégné d'un parfum de fleurs sauvages, et aussi le pot d'ale et le fromage apporté tout frais de la laiterie ; le grand fauteuil était à sa place au haut bout de la table. Ainsi Évangéline attendait sur le seuil de la maison de son père, tandis que le soleil couchant jetait les ombres allongées des arbres sur les grandes prairies parfumées. Hélas! une ombre plus épaisse avait passé sur son cœur, et des champs de son âme montait un parfum céleste, — parfum de charité, de douceur, d'amour, d'espoir, de pardon et de résignation! Bientôt, s'oubliant complètement elle-même, elle se mit à parcourir le village, reconfortant par ses regards et par ses paroles les cœurs désespérés des femmes qui, par les champs devenus sombres, à pas lents, s'en retournaient au logis où les rappelaient les travaux du ménage et les pas fatigués des enfants. Le soleil agrandi se coucha, rouge, et, dans des vapeurs confuses et dorées, voila l'éclat de sa face, comme le prophète qui descendit du Sinaï. Au-dessus du village, la cloche de Y Angélus tinta doucement.
Cependant, dans l'obscurité naissante, Évangéline attendit près de l'église. Tout se taisait à l'intérieur. En vain elle s'arrêta près des portes, près des fenêtres ; en vain elle
.w EVANGELINE.
écouta, regarda. Enfin, envahie par l'émotion : Gabriel! cria-t-elle tout haut d'une voix tremblante. Aucune réponse ne vint du tombeau des morts, aucune du tombeau plus sombre encore des vivants. A la fin, elle s'en retourna lentement à la maison paternelle sans maître. Le feu couvait dans l'àtre ; sur la table, le souper était intact: les chambres, vides, lugubres et hantées de fantômes de terreur. Son pas résonna sinistrement sur l'escalier et sur le plancher de sa chambre. Dans le silence de mort de la nuit elle entendit le crépitement de la pluie qui tombait à flot sur le feuillage sec du sycomore, près de la fenêtre. Un éclair I aigu jaillit ; la grande voix du tonnerre répondit et sembla lui dire qu'un Dieu était au ciel et gouvernait le monde qu'il avait créé. Alors elle se souvint de la légende qu'elle avait entendue sur la justice du ciel; son âme troublée se rasséréna, et elle s'endormit paisiblement jusqu'au matin.
Quatre fois le soleil sétait levé et couché. Le cinquième jour, le coq éveilla joyeusement les filles de ferme endormies. Bientôt, par les prés jaunis, en procession silencieuse, éplorée, on vit arriver, des hameaux, des fermes voisines, les femmes acadiennes. Elles amenaient au rivage, dans de lourds chariots, tout ce qu'elles avaient dans leurs maisons. Elles s'arrêtaient, regardaient en arrière pour voir une dernière fois leurs demeures, avant qu'elles disparussent à la vue au tournant de la route et derrière les bois. A leurs côtés, les enfants couraient, chassant les bœufs devant eux, et leurs petites mains serraient encore quelques débris de jouets.
Elles arrivèrent ainsi, en hâte, à l'embouchure du Gaspereau. Là, sur le rivage de la mer, était entassé pêlemêle tout ce que possédaient les paysans. Tout le jour durant, les bateaux accomplirent leur labeur du rivage aux navires; tout le jour durant, les chariots descendirent en peinant du village. Sur la fin de la soirée, quand le soleil fut près de son coucher, des roulements de tambour qui firent écho au loin sur les plaines, partirent du cimetière.
;;(i EVANGELINE.
Les femmes et les enfants y étaient rassemblés. Les portes
de réélise s'ouvrirent soudain, les soldats sortirent, puis,
marchant en procession sombre, les paysans acadiens depuis longtemps prisonniers, mais résignés. Comme des pèlerins en voyage, loin de leur foyer et de leur pairie, chantent le long du chemin et oublient en chantant qu'ils
sont las et épuisés, ainsi, le chant aux lèvres, les paysans acadiens descendirent de l'église au rivage au milieu de leurs femmes et de leurs filles. Aux premiers rangs venaient les jeunes gens. Leurs voix s'élevaient en chœur ; ils chantaient, et leurs lèvres tremblaient, ce chant des missions catholiques :
« 0 cœur sacré du Sauveur ! ô fontaine inépuisable ! Remplis aujourd'hui nos cœurs de force, de soumission et de patience. »
Puis les vieillards tout en marchant, et les femmes debout sur les côtés de la route, se joignaient au psaume sacré, et, au-dessus d'eux, dans le soleil, les oiseaux, comme les voix d'âmes parties, mêlaient leurs chants aux leurs.
A mi-chemin du rivage, Évangéline, muette, attendait; forte à l'heure de l'affliction, elle ne se laissait pas abattre par le chagrin ; elle attendait, calme et triste, que la procession arrivât jusqu'à elle. Elle aperçut alors le visage de Gabriel pâli par l'émotion. Des larmes remplirent ses yeux; elle s'élança vivement à sa rencontre, lui prit les mains, posa sa tête sur son épaule et lui dit tout bas :
— Gabriel, prends courage, car si nous nous aimons, rien, en vérité, ne saurait nous atteindre, quelque mauvaise fortune qui nous arrive.
Elle dit cela en souriant, puis s'arrêta tout à coup en apercevant son père qui s'avançait lentement. Hélas !
58 ÉVANGÉLINK.
comme il était changé ! La rougeur avait disparu de ses joues et le feu de ses yeux ; son pas semblait alourdi par le poids du cœur fatigué qu'il portait en lui. Elle, souriant et soupirant, lui jeta les bras autour du cou en lui disant des paroles de tendresse quand les paroles d'encouragement ne servaient à rien.
La lugubre procession arriva ainsi à l'embouchure du Gaspereau. Là, le désordre, le tumulte et le fracas de l'embarquement étaient au comble. Les bateaux chargés allaient et venaient, affairés. Dans la confusion, des femmes étaient séparées de leurs maris, et des mères, trop tard, s'apercevant que leurs enfants étaient restés sur le rivage, leur tendaient les bras avec de folles supplications. Basile et Gabriel furent ainsi transportés sur deux navires différents, tandis qu'Évangéline au désespoir était restée au rivage avec son père. La tâche n'était pas achevée à moitié quand le soleil se coucha. Le crépuscule tomba profond et sombre : l'Océan reflua en hâte du rivage, laissant sur les sables du bord une ligne d'épaves apportées par le flot, au milieu de caillotis et d'algues glissantes. Plus loin, parmi leurs chariots et leurs biens épars, semblable à un camp de Gypsies, ou à une armée assiégeante après une bataille, tout espoir de fuite coupé d'un côté par la mer, et de l'autre par les sentinelles postées près d'eux, la foule des fermiers acadiens sans demeure allait camper, la nuit, sur
le rivage. L'Océan reculait en mugissant jusque dans ses plus creuses profondeurs, entraînant avec un bruit strident les galets de la plage, et laissant échoués bien avant sur la rive les bateaux ensablés des marins.
On vit alors, à la tombée de la nuit, les troupeaux revenir de leurs pâturages ; l'air tranquille et doux était im-
prégné de l'odeur du lait de leurs mamelles. Longtemps ils attendirent en beuglant aux barrières bien connues de la ferme ; longtemps et vainement ils attendirent la voix et la main des laitières. Le silence régnait dans les rues ; à l'église aucun Angélus ne sonnait ; nulle part la fumée ne montait des toits ; nulle part la lumière ne brillait aux fenêtres.
Cependant, au rivage, les feux du soir avaient été allu-
niés avec les épaves de bois arrachées aux navires naufragés et jetéssur Le sablepar la tempête. Toutautour, desformes sombres, des visages mornes étaient rassemblés. On entendait les plaintes des femmes et des hommes, cl les pleurs des enfants. Comme autrefois, dans sa paroisse, de foyer en foyer, le fidèle curé allait de l'eu en feu, consolant, bénissant, encourageant, comme Paul naufragé sur les plages désertes de Mélila. Il approcha ainsi de la place où étaient Évangéline et son père. A la lueur vacillante de la flamme, il vit le visage du vieillard qui, blême, le regard creux et hagard, avait l'air de ne pensera rien, de ne rien sentir, semblable au cadran d'une horloge dont on aurait enlevé les aiguilles. En vain Évangéline, par ses paroles, par ses caresses, s'efforçait de lui donner du courage ; en vain elle lui offrait à manger ; il ne bougeait pas, ne regardait pas, ne parlait pas. Ses yeux vides et immobiles fixaient toujours la flamme ondoyante. « Benedicite! » murmura le prêtre d'un accent de compassion. Vainement il eût essayé d'en dire davantage ; son cœur était plein; les mots se troublèrent et s'arrêtèrent sur ses lèvres; ainsi, sur un seuil, les pieds d'un enfant stupéfié par le spectacle qu'il a devant les yeux et par l'apparition terrible du malheur. Sans dire un mot, il posa sa main sur la tête de la jeune fille, il leva ses yeux pleins de larmes jusqu'aux étoiles muettes qui, là-haut, suivaient leur route, que n'interrom-
EVANGELINE, (il
paient ni les taules ni les malheurs des hommes ; puis, il s'assit à leurs côtés, et tous ensemble, ils pleurèrent silencieusement.
Tout à coup, au sud, une grande clarté parut. Ainsi, à
l'automne, la lune, rouge et sanglante, franchit les murs de cristal du ciel; elle étend, à l'horizon, ses cent mains de Titan sur les montagnes et sur les prairies, saisit rochers et rivières et fait un entassement d'ombres énormes. La lumière allas'élargissant, s'élargissant toujours ; elle éclaira le ciel et la mer, et les navires à l'ancre dans la rade. La