SECONDE PARTIE
Bien des années lentes s'étaient écoulées depuis le jour où, après l'incendie de Grand-Pré, les navires chargés étaient partis à la mer descendante, emportant tout un peuple avec ses dieux domestiques dans l'exil, exil sans fin et sans exemple dans l'histoire. Les Acadiens abordèrent
séparément surdos rivages lointains; ils étaient dispersés |, comme les flocons de neige quand le vent du nord-est frappe au travers des brouillards qui obscurcissent les : bancs de Terre-Neuve. Sans amis, sans demeures, sans espoir, ils erraient de ville en ville, des lacs froids du Nord ! aux savanes brûlées du Sud, des rivages nus de la mer aux \ contrées où le Père des Eaux saisit les collines dans ses ' mains, les précipite clans l'Océan, et ensevelit profondément dans ses sables les os dispersés du mammouth. Ils ; cherchaient des amis, des foyers. Beaucoup, désespérés, le cœur brisé, ne demandaient à la terre qu'un tombeau, et
ne cherchaient plus ni amis, ni foyers. Leur histoire est
écrite sur les tables de marbre des cimetières. Longtemps j on vit errer, attendre au milieu d'eux, une jeune fille humble et douce d'esprit, qui souffrait toute chose avec résignation. Elle était jeune et belle; mais, hélas! devant elle s'étendait effrayant, silencieux, immense, le désert de la vie, dont les sentiers étaient tracés par les tombes de ceux qui avaient pleuré et souffert avant elle : passions depuis longtemps éteintes, espoirs depuis longtemps morts et abandonnés, comme ces chemins d'émigrants dans les déserts de l'Ouest, qui sont marqués par des feux de camp depuis longtemps consumés et par des ossements qui blanchissent au soleil. Il y avait dans sa vie quelque chose d'incomplet, d'inachevé, d'imparfait, comme si une
matinée de juin, avec ses chansons et son soleil, se fût arrêtée soudain dans le ciel, et, s'évanouissant lentement, s'en fût retournée à l'orient d'où elle venait de se lever.
Quelquefois elle attendait dans les villes, jusqu'à ce que, poussée par la fièvre qui était en elle et par les fatigues de l'attente, cette faim et cette soif de l'âme, elle recommen-
çaitses recherches el ses efforts sans trêve, Quelquefois elle
errait dans les cimetières, regardant les croix et les pierres tumulaires; elle s'asseyait près de quelque tombe sans nom; elle songeait que peut-être il était déjà là, dans le repos, et le désir lui prenait de s'endormir à ses côtés. Quelquefois une rumeur, un ouï-dire, un murmure imperceptible semblait, comme une main aérienne, lui faire signe du doigt d'avancer. Quelquefois elle causait avec des gens qui avaient vu son amant, qui l'avaient connu ; mais c'était, il y avait bien longtemps, dans un pays qui était bien loin et qu'ils avaient oublié.
— Gabriel Lajeunesse ! disaient-ils, oh! oui, nous l'avons vu, il était avec Basile le forgeron ; tous deux sont partis pour les prairies. Ce sont des coureurs des bois, des chasseurs et des trappeurs fameux !
— Gabriel Lajeunesse, disaient les autres, oh ! oui, nous l'avons vu ; c'est un voyageur des basses terres de la Louisiane !
Et si on ajoutait alors :
— Chère enfant, pourquoi l'attendre et songer à lui plus longtemps? N'y a-t-il pas d'autres garçons aussi beaux que Gabriel? d'autres qui ont un cœur aussi tendre, aussi sincère, une âme aussi loyale? Voilà Baptiste Leblanc, le fils du notaire, qui t'aime depuis tant et de si longues années. Viens, donne-lui ta main, cl sois heureuse. Tu es
trop jolie pour qu'on te laisse coiffer sainte Catherine. A cela, Évangéline, sereine mais triste, répondait :
— Je ne puis, où va mon cœur, ma main suit et ne va pas ailleurs. Car, lorsque le cœur marche en avant et comme une lampe éclaire le chemin, bien des choses deviennent claires, qui, sans cela, seraient restées cachées dans l'ombre.
Alors le prêtre, qui était à la fois son ami et son confesseur, lui disait avec un sourire :
— 0 ma fille! c'est ton Dieu qui parle en toi. Ne prononce pas ces mots d'affection perdue : l'affection n'est jamais perdue. Si elle n'enrichit pas le cœur d'un autre, ses ondes, revenant à leur source comme la pluie, la rafraîchiront. Ce qu'épanche la fontaine retourne à la fontaine. Patience ! accomplis ta tâche ; accomplis ton œuvre d'affection. Le chagrin et le silence sont puissants : la résignation et la patience sont divines. Accomplis donc ta tâche d'amour jusqu'à ce que ton cœur purifié, affermi dans sa perfection divine, soit fait plus digne du ciel.
Réconfortée par les paroles du bon vieillard, Évangéline faisait effort et attendait. Elle entendait toujours dans son cœur la psalmodie funèbre de l'Océan, mais à ce bruit se mêlait une voix qui murmurait: Ne désespère pas! C'est ainsi que la pauvre âme errait dans les mornes ténèbres de la misère et de l'affliction, et saignait, nu-pieds, aux
ponces et aux épines de la vie. 0 Muse, laisse-moi tenter de suivre la trace des pas errants de l'enfant, non pas à chaque détour du sentier, non pas à chaque année changeante de l'existence, mais comme le voyageur suit le cours d'un ruisseau dans la vallée. Parfois il s'éloigne de la berge et n'aperçoit le reflet de l'eau que ça et là, aux endroits découverts, et seulement par intervalles ; puis il se rapproche des bords, et, sous sa cachette de verdure sombre, il entend, sans la voir, l'eau faire son murmure assidu, heureux, à la fin, s'il découvre la place où elle trouve une échappée.
C'était le mois de mai ; bien loin, sur la belle rivière, passé les rives de l'Ohio, passé l'embouchure du Wabash, sur le courant doré du large et rapide Mississipi, descendait un bateau lourdement chargé, que des bateliers acadiens guidaient à l'aviron. C'était une bande d'exilés, le radeau, semblait-il, où les restes d'une nation naufragée, épars le long des côtes, flottaient alors réunis et liés ensemble par les liens d'une croyance commune et d'une commune misère. Hommes, femmes, enfants, guidés par l'espérance et par des ouï-dire, cherchaient leurs parents et leurs amis parmi les petits fermiers acadiens, sur les côtes
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d'Acadic et dans les prairies des belles opelousas. Evangeline et son guide, le père Félicien, étaient avec eux. Ils avançaient, au milieu des sables éboulés, dans la solitude sauvage et sombre des forêts. Chaque jour, ils se laissaient aller à la dérive sur la turbulente rivière ; chaque nuit, ils campaient sur la rive, autour des feux qui flambaient; sur les rapides, au milieu d'îles verdoyantes où les cotonniers, comme des ilocons de plumes, balançaient leurs cimes ombreuses, ils filaient avec le courant ; puis, ils entraient dans
de larges lagunes où des bancs de sable argenté étaient couchés dans l'eau, et où, le long des bords que le flot brodait d'écume, de grandes troupes depélicans, dansl'éclat neigeux de leur plumage, allaient et venaient à gué. Le pays alors s'aplanit, et, le long des bords de la rivière , ombragées par des arbres de Chine, entourées de jardins touffus, ils aperçurent les maisons des fermiers avec les cases des nègres et les colombiers. Ils approchaient de la région où règne un
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tiô perpétuel ; où, traversant la Côtc-d'Or, au milieu de bouquets d'orangers et de citronniers, la rivière file à l'est, en décrivant une courbe majestueuse. Eux aussi alors dévièrent de leur chemin ; ils entrèrent dans le Bayou de Plaquemine, et se perdirent bientôt dans un dédale d'eaux paresseuses et vagabondes qui, pareilles à un réseau d'acier, s'étendaient dans toutes les directions. Sur leurs têtes, les cimes brunes des grands cyprès formaient en se rejoignant des arches sombres d'où les mousses pendantes se balançaient dans l'air, comme des bannières suspendues aux murailles des cathédrales. Le silence était de mort et troublé seulement par les hérons qui, au coucher du soleil, retournaient à leurs perchoirs connus dans les cèdres, ou par le hibou qui saluait la lune d'un rire diabolique. La lumière de l'astre se mirait doucement dans l'eau, éclairait les cèdres et les cyprès, piliers des arches de verdure, et filtrait à travers leurs voûtes brisées, j
comme à travers les crevasses d'une ruine. Autour d'eux
tout était confus, étrange, comme dans un rêve. Un senti- I
ment de stupeur et de tristesse s'empara de leur âme :
singulier pressentiment d'un malheur invisible et qu'on
ne saurait définir. Comme au bruit du sabot d'un cheval !
sur les prairies, bien longtemps d'avance, les feuilles de la
mimeuse se resserrent et se ferment : ainsi, au bruit du
sabot du destin, le cœur plein de sombres présages de mal-
heur se resserre et se ferme bien avant que le coup l'ait frappé. Mais le cœur d'Évangéline était rassuré par une vision qui flottait vaguement devant ses yeux et qui semblait lui faire signe dans la clarté de la lune. C'était la pensée de son cerveau qui prenait la forme d'un fantôme. Sous ces voûtes pleines d'ombre, Gabriel avait erré avant elle, et chaque coup de rame le rapprochait de plus en plus d'elle. A ce moment, de son poste, à l'avant du bateau, un des rameurs se leva, et, en guise de signal, au cas où d'autres, par aventure, navigueraient comme eux, à minuit, sur ces courants sombres, souffla dans sa corne une fanfare; sauvagement, à travers les noires colonnades et les étroites coulées de feuillages, le son courut, brisant le sceau du silence et donnant des voix à la forêt. Au-dessus d'eux, les bannières de mousse s'émurent au son ; d'innombrables échos s'éveillèrent et allèrent mourir au loin sur la surface des eaux et sous les branches sonores. Mais aucune voix ne fit réplique ; aucune réponse ne vint des ténèbres Quand les échos se turent, le silence leur fit comme une impression douloureuse. Bientôt Évangéline s'endormit, et les bateliers ramèrent dans la nuit, tantôt silencieux et tantôt chantant les chants familiers des bateliers du Canada, comme ceux qu'ils chantaient jadis sur leurs rivières à eux, en Acadie. On entendit, dans la nuit, les voix mystérieuses du désert, lointaines, confuses, comme celles de la vague ou
du vent dans la forêt, mêlées aux huées de la grue et au
cliquetis des écailles du hideux alligator.
C'est ainsi qu'ils traversèrent ces ténèbres avant qu'un jour nouveau parût. Devant eux, dans un soleil d'or, reposaient les lacs de l'Atchafalaya. Des myriades de lis d'eau
se berçaient aux légères ondulations que faisaient les rames au passage ; le beau lotus dressait sa splendide couronne d'or au-dessus des têtes des bateliers ; l'air semblait alangui sous l'haleine odorante des fleurs des magnolia et
sous la chaleur du midi. D'innombrables îles verdoyantes, embaumées et comme embocagées dans d'épais buissons de roses tout fleuris, semblaient les inviter au sommeil, comme ils passaient le long de leurs rives. Leurs rames fatiguées s'arrêtèrent bientôt près de la plus belle de ces îles. Sous les touffes de saule de Wachita qui croissaient sur les bords, le bateau fut amarré en lieu sûr. Les voyageurs, las de leur labeur nocturne, se disséminèrent sur le gazon et s'endormirent épuisés. Au-dessus d'eux se déployait, vaste et haute, la coupole d'un cèdre; de ses grands bras mobiles, les bignones et les vignes laissaient pendre en l'air leurs échelles de cordes, semblables à l'échelle de Jacob; les anges qui montaient et descendaient ses échelons flottants, étaient les colibris au vol preste qui voletaient de fleur en fleur. Telle fut la vision qu'Évangéline eut pendant qu'elle sommeillait sous son ombre. Son cœur était rempli d'amour, et l'aurore d'un ciel qui s'ouvre illuminait son âme ensommeillée de toute la gloire des régions célestes.
Cependant, se rapprochant de plus en plus au milieu de ce fouillis d'îles, un canot léger, rapide, parut, qui filait sur l'eau, hâté dans sa course par des chasseurs et des trappeurs aux bras nerveux. L'avant était tourné au nord, vers la terre du bison et du castor. Au gouvernail se tenait un jeune homme; son attitude était soucieuse et
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1) lei ne de pensées; des cheveux noirs, négligemment, ombrageaient son front; une tristesse quelque peu excessive pour son âge était écrite lisiblement sur sa figure.
C'était Gabriel qui, fatigué d'attendre , malheureux et inquiet, allait chercher dans les solitudes de l'Ouest l'oubli de luimême et de son chagrin. Ils filaient rapidement, au plus près, sous le vent de l'île, mais c'était sur la rive opposée et derrière un rideau de palmiers nains , de telle sorte qu'ils ne virent ni le bateau caché dans les saules,
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ni les bateliers dont les coups d'aviron ne troublèrent pas le repos. Aucun ange de Dieu ne fut là pour réveiller la jeune fille endormie. Ils filaient rapidement , comme l'ombre d'un nuage sur la prairie.
Quand le bruit que faisaient leurs rames sur les tolets se fut perdu dans l'éloignement, les dormeurs s'éveillèrent comme d'une extase magique , et la jeune fille, s'adressant au bon prêtre, son ami, lui dit avec un soupir :
— 0 père Félicien, quelque chose me dit au cœur que Gabriel est là, errant, près do
moi ; est-ce un rêve insensé, une superstition vaine et vague? Ou bien un ange a-t-il passé, qui a révélé la vérité à mon âme ?
Puis, en rougissant, elle ajouta :
— Pauvre imagination crédule ! des paroles semblables n'ont pas de sens pour des oreilles comme les vôtres.
— Le vieillard vénérable lui répondit, et en même temps il souriait :
— 0 ma fille ! ce ne sont pas là de vaines paroles; elles ont un sens pour moi. Le sentiment est profond et paisible et les paroles qui flottent à sa surface ressemblent à la bouée ballottée qui trahit l'endroit où se cache l'ancre. Crois-en donc ton cœur et ce que le monde appelle illusions. Gabriel est véritablement près de toi; car, non loin d'ici, au nord, sur les rives de laTèche, sont les deux villes de Saint-Maur.et de Saint-Martin. C'est là que la fiancée longtemps errante sera rendue à son fiancé ; c'est là que le pasteur longtemps absent retrouvera son troupeau et son bercail. C'est un beau pays avec des prairies et des forêts d'arbres à fruits ; on y foule sous les pieds des jardins de fleurs ; un ciel plus bleu qu'ailleurs s'y déploie au-dessus des têtes et pose sur les murs de la forêt la courbe de son dôme : ceux qui l'habitent l'ont nommé l'Éden de la Louisiane.
C'est avec ces paroles d'encouragement qu'ils se levèrent
et qu'ils continuèrent leur voyage. Le soir vint doucement. Le soleil qui se couchait à l'horizon étendit sur le paysage, comme un magicien, sa baguette d'or; des vapeurs vacillantes montèrent; le ciel, les eaux, la forêt semblèrent s'enflammer à ce toucher, puis tout se fondit et se mêla. Suspendu entre deux cieux, comme un nuage aux franges d'argent, le bateau coulait sur l'eau immobile avec ses avirons ruisselants. Le cœur d'Évangéline s'emplit d'une inexprimable tendresse. Touchées par le charme magique, les sources sacrées du sentiment s'éclairèrent de toute la lumière de l'amour, comme les cieux et les eaux qui l'en touraient. Alors, d'un fourré voisin, l'oiseau-moqueur, le plus sauvage des chanteurs, se balançant dans l'air sur une ramille de saule qui pendait sur l'eau, laissa tomber de son petit gosier un tel flot de notes délirantes que l'air tout entier et les bois et les eaux semblèrent faire silence pour écouter. Les sons, d'abord plaintifs et tristes, s'exaltèrent bientôt jusqu'à la frénésie ; on eût dit quils accompagnaient ou suivaient quelque danse folle de bacchantes en délire. Puis, il fit entendre des notes isolées d'un ton de lamentation et de chagrin profonds. Enfin, les rassemblant toutes, il les lança au large d'un air de raillerie : ainsi, après un orage, une rafale de vent dans les cimes des arbres secoue la pluie qui tombe à petit bruit sur les branches en ondée cristalline. C'est avec un pareil prélude, et le cœur battant
d'émotion, qu'ils entrèrent lentement dans la Tèche, qui
coule là au travers des vertes opelousas. Dans l'air ambré,
au-dessus de la cime des bois, ils virent des colonnes de
fumée monter d'une habitation voisine, et ils entendirent
les sons d'un cor, mêlés aux beuglements lointains des
troupeaux.
Près des bords de la rivière, et ombragée par des chênes aux branches desquels se pavanaient des guirlandes de mousse d'Espagne et de ce gui mystérieux que les druides coupaient, à la Noël, avec des serpes d'or, la maison du pâtre s'élevait, retirée et paisible. Un jardin l'entourait d'une ceinture de fleurs luxuriantes qui remplissaient l'air de parfums. La maison elle-même était faite de planches coupées dans le cyprès et soigneusement ajustées; le toit était bas et long; supportée par de légères colonnettes,
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enguirlandée de roses, enclose de vignes, une large et spacieuse véranda, hantée par l'oiseau-mouche et l'abeille, l'entourait tout entière, A chaque extrémité de la maison el au milieu des fleurs du jardin, étaient établis les colombiers, symbole d'éternel amour, de tendresses sans (in et d'incessantes rivalités. Un profond silence régnait : une ligne d'ombre et de lumière courait sur les cimes des arbres, mais la maison elle-même était dans l'ombre ; du faîte de la cheminée montait et s'évasait lentement dans l'air du soir une mince colonne de fumée bleue. Sur les derrières de la maison, un sentier partant de la porte du jardin courait sous les grands bouquets de chêne jusqu'à l'extrémité d'une longue prairie, où le soleil descendait lentement dans une mer de fleurs. Au beau milieu de ses traînées de lumière, comme des navires dont les voiles pleines d'ombres pendent lâches aux mâts, dans l'immobilité des calmes des tropiques, un groupe d'arbres apparaissait avec son pêlemêle de cordages de vignes.
A l'endroit où les bois arrêtaient les vagues fleuries de la prairie, un pâtre parut, monté sur un cheval avec une selle et des étriers à l'espagnole ; il était vêtu de guêtres et d'une veste en peau de daim. Large et brune était la figure qui, sous le sombrero espagnol, regardait le pays silencieux de l'œil superbe du maître. Tout autour de lui, d'innombrables troupeaux de vaches paissaient tranquillement dans
les prairies, humant la fraîcheur vaporeuse qui montait de la rivière et se répandait sur le paysage. 11 souleva lentement le cor qui pendait à ses côtés et, gonflant à plein sa large et profonde poitrine, il en tira une fanfare qui reten-
tit au loin, sauvage et molle à la fois, dans l'immobilité de l'air frais du soir. Soudain les longues cornes blanches des troupeaux montèrent des herbes profondes, comme des flocons d'écume sur les courants contraires de l'Océan. Les bctcs se turent un moment et regardèrent, puis elles se