‹ Évangéline, conte d'AcadieChapitre 3 sur 17 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

spontanéité du sentiment religieux et la profondeur du sentiment moral. La philosophie de Longfellow, naïve, involontaire, sans subtilité dogmatique et utilement applicable aux faits, serre de près la vie, ses devoirs et ses luttes et s'y adapte comme une théorie bien laite qui contiendrait tous les accidents de la pratique. Le mot de cette philosophie, de cette morale, de cette religion, est résignation. 11 semble qu'on n'imagine pas deux manières de comprendre et d'appliquer cette grande vertu. Il y a cependant une sorte de résignation qui n'est qu'une forme de la lâcheté d'esprit et du manque d'énergie morale. C'est celle-là que Silvio Pellico a mise à la mode et qu'un christianisme de couvent proclame volontiers la grâce suprême. Elle est tout entière dans une espèce d'inertie et d'abandon, force négative que la nature a mise au service de ces existences inférieures dont toute la défense consiste à faire le mort, à l'approche du mal, mais à laquelle l'homme, armé de l'idée, ne saurait recourir sans honte. Cette résignation-là énerve la volonté, détend les ressorts de l'activité, soumet d'avance l'âme, l'esprit, le corps, à une espèce de prédisposition d'insensibilité qui n'est pas sans analogie avec le fatalisme mahométan et l'anéantissement des bouddhistes. Elle dirige toutes les facultés de l'être vers ce but : prévoir la douleur pour en neutraliser ou en fausser le choc par une attitude (rame particulière, et fait de la vie une mort anticipée en

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rendant l'homme indifférent aux injustices, làehe aux humiliations et dévot aux hasards.

La morale de Longfellow est d'autre sorte, et c'est là précisément l'intérêt de ce petit livre, et noire excuse d'avoir osé traduire des vers. Elle a cela de bon et de sain, qu'elle pose nettement la limite et marque l'heure où le sentiment de la résignation devient avouable, légitime, chrétien. Loin d'exclure l'effort constant, la lutte héroïque, loin de faire redouter le danger, la douleur, la mort, elle les idéalise et fait de la rude bataille humaine quelque chose de prévu, d'intelligent qui l'ennoblit et lui donne des proportions grandioses.

Intéressante à ce point de vue général et élevé, l'œuvre du poëte américain l'est encore à cet autre titre particulier, qu'elle est le résultat, sur un sol nouveau, de la fusion de deux peuples d'origine distincte. Longfellow est, en effet, à notre époque, le représentant direct, en poésie, du compromis moral qui devait, tôt ou tard, se signer entre l'intolérance du vieux monde latin défendu par les races espagnoles et l'ardeur religieuse souvent excessive des premières colonies puritaines de l'Amérique du Nord. La passion du devoir, passion essentiellement anglaise, avec ses héroïsmes farouches et ses sombres énergies, et l'amour de la vie contemplative, avec ses paresses et ses répugnances à la lutte, se sont rencontrés dans l'âme d'un poëte

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