‹ Évangéline, conte d'AcadieChapitre 7 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dans la terre d'Acadie, sur les bords du bassin de Minas, éloigné, solitaire, paisible, le petit village de Grand-Pré est couché au fond d'une vallée féconde. A l'est, s'étendent de vastes prairies qui donnent son nom au village et servent de pâturages à de nombreux troupeaux. Des digues, que les bras des fermiers ont élevées par un

Hi ÊVANGÉLINE.

travail incessant, Ferment toul accès aux turbulentes marées : mais, à des saisons lixes, les écluses s'ouvrent et laissent les eaux bienvenues s'étaler à l'aise sur les prairies. A l'ouest et au midi, des linières, des vergers, des champs de blé, sans clôtures, s'avancent bien loin dans la plaine ; au nord, à l'horizon, le Blomidon et d'antiques forêts. Sur les cimes des montagnes, les brouillards des mers ont planté leurs tentes, et les brumes du puissant Atlantique regardent l'heureuse vallée sans jamais descendre de leur station. C'est là qu'au milieu de ses fermes reposait le village acadien. Ses maisons, solidement construites en charpentes de chêne et de noyer, ressemblaient à celles que les paysans normands bâtissaient sous le règne des Henry. Les toits étaient de chaume avec des lucarnes ; les pignons en saillie protégeaient le pied des murs et ombrageaient l'entrée des portes. C'est là que, dans les tranquilles soirées d'été, quand le soleil couchant éclairait vivement les rues du village et dorait les girouettes des cheminées, c'est là que femmes et filles s'asseyaient en capes blanches, en jupes rouges, vertes ou bleues, et filaient le lin doré des quenouilles pour le métier bavard du tisserand, dont les navettes bruyantes mêlaient au dedans leur tapage au ronflement des rouets et aux chants des jeunes filles. Le prêtre de la paroisse descendait la rue d'un pas grave; les enfants cessaient leurs jeux et venaient baiser

la main qu'il étendait pour les bénir. Lui marchait, vénérable, au milieu d'eux ; femmes et lilies se levaient et saluaient par des paroles d'affectueuse bienvenue rapproche lente du vieillard. A ce moment, les travailleurs, de retour des champs, rentraient au logis. Dans la sérénité de l'air, le soleil couchant allait à son repos, et le crépuscule tombait. Aussitôt, du haut du clocher, Y Angélus tintait doucement ; au-dessus des toits du village des colonnes de fumée d'un bleu pâle, comme des nuages d'encens qui montent, sortaient de cent foyers, séjours de paix et de contentement. Ainsi vivaient simples, unis dans l'amour, les fermiers d'Acadie ; ainsi ils vivaient unis dans l'amour de Dieu et du prochain. Ils étaient libres de la crainte qui règne avec le tyran, libres de l'envie, ce vice des républiques. Us n'avaient ni verrous à leurs portes, ni barreaux à leurs fenêtres ; leurs maisons étaient ouvertes comme le jour et comme les cœurs de ceux qui les possédaient. Là, le plus riche était pauvre, et le plus pauvre vivait dans l'abondance. Quelque peu isolé du village et plus rapproché du bassin de Minas, Benedict Bellefontaine, le plus gros fermier de Grand-Pré, vivait du produit de ses bonnes terres, et avec lui, dirigeant sa maison, la jolie Évangéline, sa fille et l'orgueil du village. Ce vieillard, de soixante-dix hivers, au corps robuste, à la taille élevée, était vert encore et vaillant : un chêne couvert de flocons de neige, à voir ses che-

's ÊVAflGftLINE.

veux blancs comme elle, et ses joues brunes comme les rouilles de chêne. Elle était bien belle a voir aussi la fille aux dix-sept pi intemps! Ses yeux étaient noirs comme la

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baie qui croît sur le buisson, le long du chemin ; ils étaient noirs, et cependant comme ils brillaient doucement sous l'ombre brune de ses cheveux! son haleine était pure comme

EVANGELINE. \u

l'htlleine de la génisse qui pail clans lus prairies. Quand; au temps chaud des moissons, elle apportait aux moissonneurs, à midi, les flacons d'ale brassée au logis, elle était certes bien belle, la jeune fille ! Et cependant, comme elle était plus belle encore le dimanche au matin, quand, du haut de sa tourelle, la cloche égouttait dans l'air ses sons religieux, alors que le prêtre aspergeait avec l'hysope la foule assemblée, et répandait sur elle ses bénédictions ! Elle descendait la grande rue, son chapelet de perles et son missel à la main, avec sa cape normande et sa jupe bleue, et ses boucles d'oreilles importées de France au temps jadis, et que depuis, comme un bien de famille, on se transmettait de mère en fille, à travers de longues générations. Mais une clarté divine, quelque chose d'une beauté plus éthérée, éclatait sur sa face et l'enveloppait tout entière, quand, après la communion, elle revenait sereine à la maison, la bénédiction de Dieu sur elle ! C'était, quand elle avait passé, comme les derniers accords d'une symphonie suave.

La maison du fermier, solidement construite avec des poutres de chêne, était posée sur le penchant d'une colline qui dominait la mer; près de la porte un sycomore ombreux croissait, tout enguirlandé de chèvrefeuille. Le porche, de sculpture rustique, abritait des sièges; un sentier menait au travers d'un grand jardin et se perdait dans les

prairies. Sous le sycomore étaient des ruches surmontées

d'un de ces appentis que le voyageur a pu voir dans les

contrées lointaines, le long des roules, cl destinés à couvrir

un hour pour les pauvres ou l'image bénie de la Vierge Marie. Plus has, sur la pente de la colline, était le puits avec

so

n -eau moussu, cerclé de fer, et près de là, une auge pour j

les chevaux. Au nord, défendant la maison contre les orages, étaient les granges et la cour de la ferme. Ici, les chariots aux larges roues, les antiques charrues et les her-

ses; là, les étables à brebis ; plus loin, dans son sérail emplumé, le coq d'Inde se pavanait en grand seigneur, et le coq lançait ses cocorikos de cette même voix qui, au temps jadis, avait fait tressaillir si fort le repentant Pierre. Les granges, vrais villages elles-mêmes, regorgeaient de fourrages. Sur chacune d'elles, le pignon projetait très-en avant son toit de chaume, et, sous l'abri de cette saillie, un escalier montait aux odorants greniers à blé. Là aussi per-

tt EVANGELINE.

• h iicni les colombiers, avec leurs hôtes doux ci inoflensifs qui roucoulent sans cesse d'amour ; tandis qu'au dessus, à tous les vents, nombre de girouettes criardes grinçaientel

chantaient les changements de temps.

(Vest ainsi qu'en paix avec Dieu et avec le monde, le

fermier de Grand-Pré vivait du produit de sa Terme en plein soleil, et Évangéline gouvernail sa maison. Plus

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d'un gars, on s'agenouillant à l'égliâe ou en ouvrant son missel, fixait ses yeux sur elle comme sur la sainte pour laquelle il se sentait le culte le plus profond. Heureux celui qui pouvait toucher sa main ou le bord de son vêtement! Plus d'un amoureux, à la faveur de l'ombre, vint frapper à sa porte, qui, dans l'attente du bruit des pas de l'enfant, n'aurait su dire qui battait le plus fort ou de son cœur ou du marteau de fer. Plus d'un, à la joyeuse fête du saint, patron du village, s'enhardit, lui pressa la main à la danse et lui balbutia précipitamment des mots d'amour qui se confondaient dans la musique. Mais, parmi tous ceux qui vinrent, le jeune Gabriel fut seul bienvenu; Gabriel Lajeunesse, le fils de Basile, le forgeron, qui était un homme puissant dans le village et honoré par tous ; car depuis que le temps est né. dans tousles âges, chez toutes les nations, le métier de forgeron a été en grand renom dans le peuple. Basile était l'ami de Benedict. Leurs enfants, depuis leur plus tendre jeunesse, avaient, grandi ensemble, comme frère et sœur. Le père Félicien, qui était à la fois le prêtre et le maître d'école du village, leur avait appris leurs lettres dans le même livre avec les hymnes et le plain-chant. Mais quand l'hymne était chantée, quand la leçon du jour était achevée, vite, ils prenaient leur course vers la forge de Basile, le forgeron. Là, debout contre la porte, les yeux émerveillés, ils le regardaient poser, comme un joujou, sur son

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