‹ Évangéline, conte d'AcadieChapitre 8 sur 17 · M EVANGELINE · texte numérisé non relu

M EVANGELINE

tablier de cuir, le sabot du cheval, et clouer le fer à sa place, tandis que, près de lui, la bande d'une roue de charrette, semblable à un serpent de feu, se repliait dans un

cercle de braises. Souvent, les soirs d'automne, alors que dans l'obscurité croissante du dehors, la forge semblait se briser en éclats de lumière, à travers les fentes et les ere-

ÉVANGÉLINE. 2o

vasses rougies par le feu de la forge à l'intérieur ils suivaient des yeux le travail des soufflets, et quand ils cessaient de haleter, quand les étincelles s'éteignaient clans les cen-

dres, ils partaient d'un joyeux éclat de rire et disaient que c'étaient des nonnes qui rentraient à la chapelle. Souvent aussi, en hiver, rapides comme l'aigle qui s'abat, ils se lançaient dans des traîneaux sur la pente des collines et se laissaient glisser jusque sur les prairies. Souvent encore, dans les granges, ils grimpaient aux poutres pour atteindre les nichées d'oiseaux, cherchant d'un œil avide cette pierre merveilleuse que l'hirondelle apporte du rivage de la mer pour rendre la vue à ses petits. Qu'il était chanceux celui qui trouvait la pierre dans le nid de l'hirondelle! Ainsi

Ji. EVANGELINE,

s'écoulèrent, rapides, quelques années, ci déjà ils n'étaienl pins des enfants! C'était, lui, un vaillant gars; la lumière de sa race, comme la lumière du matin, semblait réjouir la terre, el sa pensée mûrie se Taisait acte. C'était, elle, une femme maintenant, avec le cœur et les espérances d'une femme ! « Soleil de sainte Eulalie ! » Ainsi l'appelai t-on ; car c'était ce soleil-là qui, dans la croyance des fermiers, devait charger de fruits leurs pommeraies; elle, de même, devait apporter dans la maison de son mari la joie el l'abondance, et la remplir à pleins bords d'amour et de faces vermeilles d'enfants.

La saison était alors revenue où les nuits deviennent plus longues et plus froides, où le soleil qui fait retraite entre dans la constellation du scorpion. Des oiseaux de passage filaient dans l'air alourdi, quittant les baies gelées et désertes du Nord pour les rivages des îles des Tropiques. Les moissons étaient rentrées; tumultueusement, sous les vents de septembre, les arbres de la forêt se débattaient, comme autrefois Jacob luttant avec l'ange. Tous les signes présa-

geaient un hiver longe! rude. Los abeilles, par un prophétique pressentiment de la disette, avaient fait provision de miel jusqu'à ce que les ruches débordassent, et les chasseurs indiens assuraient que l'hiver serait froid, car la fourrure des renards était ('[laisse. Telle fut l'approche de l'automne. Vint alors celte belle saison que les pieux paysans aeadiens ont nommée l'été de la Toussaint. L'air était plein d'une lumière vaporeuse, magique ; le pays, comme s'il venait de naître, reposait dans toute la fraîcheur de la jeunesse. La paix semblait régner sur la terre, et le cœur tourmenté de l'Océan parut un moment consolé. Tous les sons se fondirent dans une grande harmonie. Les voix des enfants qui jouaient, le chint des coqs dans les cours de la ferme, le bruissement des ailes dans l'air assoupi, le roucoulement des pigeons, tous les bruits s'infléchirent, baissèrent de ton, comme des chuchotements d'amoureux, et le soleil, de son œil grand ouvert, jeta des regards d'amour au travers des vapeurs dorées qui lui faisaient cortège. Cependant, drapés dans leurs robes de feuilles brunes, jaunes, écarlates, resplendissant de l'éclat de la rosée, les arbres de la foret miroitaient et scintillaient comme ce platane que les Persans ornent de voiles et de pierreries.

Alors recommença le règne du repos, de la tendresse et du silence. Le jour, et son fardeau, et sa chaleur avaient

passé; le crépuscule qui tombait ramena au ciel l'étoile du soii' et les troupeaux à l'étable. Ils revinrent, frappant du pied le sol, posant leurs tôtes sur le cou les uns des autres et humant la fraîcheur du soir par leurs naseaux grand ouverts. En tête, et portant la cloche, la belle génisse d 'Évangéline, fîère de sa robe d'un blanc de neige et du nœud de rubans pendu à son collier, s'avançait grave, lente, et comme ayant conscience de l'affection humaine. Puis, le berger, suivi de son troupeau bêlant, arrivait des bords de la mer où étaient les pâturages favoris de ses botes. Derrière elles, venait le chien leur gardien. Patient, plein d'importance, grand dans l'orgueil de son instinct, il allait de droite et de gauche, d'un air de maître, agitait superbement sa queue touffue, et poussait en avant les traînards. C'était lui qui prenait la régence des troupeaux quand le berger dormait, lui qui s'en faisait le protecteur quand, dans le silence étoile des nuits, les loups hurlaient au fond des forêts. Enfin, comme la lune se levait, les chariots revenaient des prairies marécageuses, chargés d'un foin qui remplissait l'air d'acres parfums. Les chevaux, crinières et fanons couverts de rosée, hennissaient1 joyeusement; les lourdes selles de bois, peintes de couleurs vives et ornées de glands rouges, se trémoussaient dans leur éclatant attirail, comme des trémiers chargés de Heurs. Cependant les vaches immobiles et patientes livraient leurs

pis aux mains des laitières, et des filets de lait écumeux, d'un jet lourd et régulier, tombaient dans les seaux sonores. Les meuglements des troupeaux et les volées d'é-

clats de rire retentissaient dans la cour de la ferme, renvoyés par l'écho des granges, et se perdaient bientôt dans le silence. Les lourds battants des portes des granges se fermaient avec un bruit discordant ; on entendait grincer les barres de bois, et, pour une saison, tout rentrait dans le silence.

Au dedans, se chauffant près du foyer à la large embou-

chure, le fermier, paresseusement assis dans son fauteuil, suivait de l'œil les flammes et les tourbillons de fumée qui bataillaient, comme des ennemis, dans une ville en feu. Derrière lui, mobile et moqueuse, avec des gestes fantastiques, son ombre énorme faisait des soubresauts sur le mur, puis s'évanouissait dans la nuit. Des figures, gauchement sculptées dans le chêne, sur le dos de son fauteuil, riaient dans le vacillemcnt de la lumière ; sur le buffet, la vaisselle d'étain saisissait au passage et renvoyait la flamme, comme les boucliers d'une armée au soleil. Le vieillard fredonnait des passages de ces mêmes chants, de ces mêmes noëls qu'au pays, jadis, ses pères avaient chantés avant lui dans leurs beaux vergers normands et dans leurs beaux vignobles bourguignons. Assise tout pies de son père, la gentille Évangéline filait le lin pour le métier placé dans un coin derrière elle. Pour le moment, les marches du métier étaient muettes et ses navettes diligentes au repos; seul, le ronflement monotone du rouet, comme le ronflement d'une musette, accompagnait le chant du vieillard et en reliait les parties. Puis, comme à l'église, quand le chant du chœur cesse par intervalles, on entend des pas sur les bas-côtés ou les paroles du prêtre à l'autel; ainsi, chaque fois que le chant s'arrêtait, l'horloge faisait son tic-tac en cadence.

Comme ils étaient assis là, on entendit des pas; le lo-

:\ï EVANGELINE,

quel de bois, soulevé soudain, résonna, et la porte pivota sur ses gonds. Au son de ses souliers ferrés, Benedict reconnut Basile le forgeron ; au battement de son cœur, Évangéline reconnut celui qui l'accompagnait.

— Sois le bienvenu, s'écria le fermier en voyant ses hôtes s'arrêter sur le seuil, sois le bienvenu, ami Basile! Viens prendre ta place sur le banc, dans ce coin de la cheminée qui sans toi est toujours un peu vide. Prends sur la tablette qui est au-dessus de ta tête, ta pipe et le pot à tabac. Tu n'es jamais si bien toi-même que quand ta bonne et joviale figure luit à travers les enroulements de la fumée de ta pipe ou de ta forge, ronde et rouge comme une lune d'été au milieu des brouillards des marais !

Le forgeron répondit avec un sourire de satisfaction en prenant familièrement sa place accoutumée auprès du feu : «

— Benedict Bellefontaine, tu as toujours le mot et la chanson pour rire. Tu es toujours de la plus joyeuse humeur quand les autres ont le cœur plein de sombres présages de malheur, et ne voient devant eux que ruine. Tu j es heureux comme si tu avais ramassé tous les jours un fer à cheval !

11 s'arrêta un moment pour prendre la pipe qu'Évangéline lui apportait, et, après l'avoir allumée avec un char-

bon qu'il prit dans la braise, il continua lentement :

— Il y a aujourd'hui quatre jours que les vaisseaux anglais ont mouillé à l'embouchure du Gaspereau, les canons pointés sur nous. Quel peut être leur dessein, on l'ignore ; mais nous avons tous reçu l'ordre de nous rassembler demain dans l'église où le décret de Sa Majesté sera proclamé pour faire loi dans le pays. Et en attendant, hélas ! mille conjectures de malheur jettent l'alarme dans le cœur du peuple.

Le fermier répondit :

— Ce sont, sans nul doute, des intentions plus amicales qui amènent ces navires sur nos rivages. Peut-être, en Angleterre, les moissons ont-elles été gâtées par des pluies intempestives ou par des chaleurs plus inopportunes encore, et viennent-ils chercher dans nos granges approvisionnées de quoi nourrir leurs enfants et leurs troupeaux.

— Ce n'est pas ce que pensent les gens du village, reprit vivement le forgeron, qui secoua la tête d'un air de doute ; et un soupir gonfla sa poitrine quand il ajouta : On n'a pas oublié Louisbourg, ni Beauséjour, ni Port-Royal. Beaucoup, déjà, ont fui du côté des bois, qui guettent, de la lisière, et attendent, l'angoisse au cœur, le sort douteux de demain. On nous a pris nos armes et les engins de guerre de toute nature ; on ne nous a laissé que le marteau du forgeron et la faux du moissonneur.

Page 1