‹ Évangeline et autres poèmes de Longfellow [microforme]Chapitre 11 sur 28 · ÉVANGÉLINE 55 NE · texte numérisé non relu

ÉVANGÉLINE 55 NE

Passaient à travers champs, suivant, le long des clos Le sillon ‘u'’avaient fait les pesants chariots,

Aux jours de la moisson, en roulant dans l’éteule. A son foyer désert la femme restait seule.

Toute la matinée, inquiets ou bavards,

Des groupes empressés venant de toutes parts, Arrivaient à la fois par la route commune.

Et les maisons semblaient des auberges. Chacune Pouvait voir, en effet, des hommes bons et francs Assis devant sa porte, au soleil, sur des bancs.

Car aux bourgs on chômait comme au jour d’:ne fête.

Benoît n'attendait rien que de juste et d’honnête, Et chez lui plus qu'ailleurs s'exhalait la gaîté.

On voyait en entrant s'enfuir l’anxiété.

Avec un air modeste et des grâces naïves,

La jeune Évangéline accueillait les convives. Elle avait, à cette heure, à leurs yeux plus d’attrait Que le cidre mousseux que sa main leur offrait.

On fit dans le verger les chastes fiançailles. Le soleil était chaud comme au temps des semailles ;

Re

Et Saîment, et tou

jours, sur

les cordes vibrantes Promenait l’archet. Les ro

ndes enivrantes

Continuaient sur l'herbe, à l'ombre du verger.

Le gazon s’inclina sous le pied tout léger

Des jeunes et des vieux, confondus dans la danse. Les joyeux tourbillons roulèrent en cadence

Sur le rustre parquet, sans trève, sans repos,

Au milieu du franc rire et des tendres propos.

La plus jolie alors, et pourtant la moins vaine, C'était la douce enfant du vieux Bellefontaine ; Le garçon le plus sage et le moins fanfaron, C'était bien Gabriel, le fils du forgeron.

Le matin passait vite: on était dans l'ivresse :

Mais voici qu’arrivait l'heure de la détresse.

Soudain l’on entendit les appels du tambour:

La cloche, au même instant, gémit dans l’humble tour, Et l'église bientôt se remplit tout entière.

Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière, Les femmes du village, en pleurs et longuement, Attendirent la fin du triste événement.

Et, dans leur foi touchante, aux sépulcrales pierres, Elles allaient offrir des rameaux et des lierres, Qu'’elles avaient coupés dans la forêt, là-bas.

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e et devant ces assauts, nStinciive peur s'empare de la foule.

‘ #PP€r, sortir. On la refoule :

€ se ferme au râle des verroux.

‘ous la voûte un frisson de COurroux ; iporte l'effort que la ruse devance?

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Bientôt Je comman

dant avec orgueil s’avance, Monte jusqu’à l’au

tel, se tourne et parle ainsi:

donc répondre ?

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à remplir,

œur il pourra vou

«Paysans, il me reste un devoir

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«Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir? «Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne?.. «Je viens pour confisquer, au nom de la couronne, «Vos terres, vos maisons, et tous vos bestiaux.

«On va vous transporter, grâce aux décrets royaux, «Sur un autre rivage où vous serez, j'espère,

«Un peuple obéissant, travailleur et prospère. «Vous êtes prisonniers, au nom du Souverain. »

En été, quelquefois, après un jour serein,

On voit, à l'horizon, un nuage s'étendre.

Un grondement lointain se fait alors entendre,

Et le soleil, pâli, semble hâter son cours.

Tout s’agite un moment, tout cherche du secours, Puis tout se tait. L'oiseau sous la forét s'envole, Et vers les bords ombreux s’élance la gond le.

La feuille est immobile et l'air est uffant.

Mais voilà que soudain le nuage se fend

Le ciel vomit la flamme: et la piuie et la grêle

Sous leurs fouets crépitants br -ent l’arbuste frêle, Le chaume d’or des toits, e: le fleurs et les blés. Alors les bestiaux se revardent troublés.

Ils ont peur. Puis ensemble. oubliant la pâture,

60 ÉVANGÉLINE LT mer

Ils s'élancent, beuglants, le long de la clôture, Pour s'ouvrir un Passage et chercher des abris.

un accès de rage, Pas fait pour un Peuple humble et dou x, Ils attaquent la Porte, elle résiste aux coups. Elle ne s'ouvre plus! Des sanglots, des prières, Des imprécations et des menaces fières Font bien haut retentir, en cet affreux moment Le lieu de la Prière et du reCueillement.

Tout à Coup, dans la foule, on voit le vieux Basile, Frémissant, agité comme le mât fragile

Que fouette sur la mer un souffle violent,

Lever son large poing et, l'œil étincelant,

Crier:

«Qui veulent nous chasser de nos humbles maisons!.… «Nous n'avons pas trahi. Quelles sont leurs raisons?

Mais il n'eut pas le temps d’en dire davantage;

Un soldat riposta:

— (Tiens! voilà ton partage.

On a, vil paysan, sur nous assez bavé. »

Et d’un coup sur la bouche il le cloue au pavé.

Or, pendant que les cris de ceux qu’on brutalise Font ainsi retentir la voûte de l'église,

Abîmé de chagrin, le vieux et saint pasteur Jusqu'au pied de l'autel s'avance avec lenteur,

Et fait signe des mains à cette haîne folle

Qu'il veut parler. Alors tout se tait. Sa parole Retentit comme un glas quand vient le jour des morts.

— (Hélas! que faites-vous,et pourquoi ces transports? «Pourquoi ces cris? pourquoi cette aveugle colère?

antonhs seen bre mtrné manne bé itieninedhen or érsagées

«N’avez-vous PaS Compris ma bonté tutélaire, «Alors que j'ai voulu Vous rendre humbles de cœur? «Quand vous osez Maudire wi barbare Vainqueur, «Aux âmes des Payens vos âmes sont pareilles, «J'ai perdu Quarante ans d'oraisons et de veilles, «Si vous n'êtes Meilleurs; si vous ne savez plus «Pardonner aux méchants comme font les élus : «Si, loin de pardonner, vous cherchez la vengeance,

«C'est ici la maison d'un Dieu plein d'indulgence,

«Ne la profanez point par d'aveugles excès.

«La haîne ici doit-elle, hélas! avoir accès ? «Oh! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple! «Ce Dieu crucifié doit Vous servir d'exemple: «Il souffre sans se Plaindre. Imitez sa douceur. «Du complot qui le tue il connaît la noirceur: «Il se soumet Pourtant. Voyez! sa lèvre pâle «Semble jeter encore, au moment où s’exhale, «Dans un der ier frisson, sa dernière douleur, «Ce cri d'amour divin:

— «Père, pardonnez-leur! »

«Mes enfants, disons donc, nous que la peine accable «Nous qui sommes l'objet d'une haine implacable :

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le!

— «Père, pardonnez-leur! »

Quand l'orage a cessé, On entend la chanson dans le nid oppressé, On voit le pré verdir et le calme renaître:

Tels les cœurs abattus, aux paroles du prêtre, Retrouvèrent la force et la tranquillité.

Tous ces bons villageois, avec humilité Levèrent sur le Christ des regards d'espérance: Ils s’écrièrent tous, oubliant leur souffrance, À genoux et plaintifs dans leur profond malheur: — «Pitié, pitié;mon Dieu! mon Dieu, pardonnez-leur! »

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Le jour baisse, et Grand-Pré si riant agonise! Pendant que le départ en h: ‘te s'organise,

Un clerc vient allumer les cierges de l’autel,

Et le pasteur, cachant son malaise mortel,

Chante un hymne divin. La foule, agenouillée, Répond. Sa voix est forte, et les pleurs l’onit mouillée. Sur l’aile de l'amour elle montait vers Dieu,

Comme monta jadis Élie en char de feu.

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Un affreux désespoir du village s'empare,

Alors que des Anglais la conduite barbare Est connue. Et l'on voit tremblants, épouvantés, Les femmes, les enfants, courir de tous côtés.

Pendant qu’au temple saint l'iniquité s'opère, Évangéline, en pleurs, attend son Pauvre père. Elle est dehors, la Main au-dessus de ses yeux,

Afin de se garer du soleil radieux,

Qui verse, tout à Coup, des torrents de lumière

A l'arbre du chemin, au toit de la chaumière.

Elle avait mis déjà sur la nappe de lin, Pour le repas du soir, la corbeille de pain, Et le flacon de cidre, et le nouveau fromage, Et le miel odorant comme la fleur sauvage, Puis, elle avait ensuite approché le fauteuil.

Ainsi l'infortunée attendit sur le seuil,

Jusqu'à l'heure tardive où loin, dans les Prairies,

Les ombres des &rands pins sur les herbes fleuries S'allongent vers le soir. Et, comme une ombre aussi, Descendit la terreur dans son cœur tout transi. Elle était accablée, et pourtant sa jeune âme,

Comme un jardin céleste, exhalait le dictame De l'espérance douce et de la charité.

Elle ignorait toujours l’horrible vérité.

Elle partit alors, et, le long de la rue,

Comme une âme du ciel tout à coup apparue, Courageuse, elle alla consoler, tour à tour,

Les vierges qui pleuraient comme elle leur amour: Elle alla ranimer les malheureuses femmes,

Qui revenaient en hâte à leurs foyers sans flammes, Et traînaient leurs enfants, tête-nue, en sabots, Dans l'ombre d'où montaient de sinistres échos.

Le soleil au couchant empourprait les nuées, Mais de molles vapeurs, d’argentines buées

De son orbe éclatant adoucirent les feux.

C'est ainsi qu'autrefois, en des temps merveilleu Quand du mont Sinai descendit le prophète, Un voile de rayons environna sa tête.

À l'heure de mystère où s’efface le jour,

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On entendit sonner l'Angélus dans la tour.

Comme un triste fantôme, anxieuse et plaintive, Marchant à pas pressés, Évangéline arrive

À l'église où régnait un silence de mort.

Elle cherche les siens et pleure sur leur sort. Elle entre au cimetière : elle s'arrête, écoute ; Tout est calme et muet sous la pieuse voûte.

Ce silence l’effraie. Une vague souleur Dans son cœur angoissé se mêle à la douleur.

D'une tremblante voix deux fois elle s’écrie: «Gabriel! Gabriel!» Mais en vain sa voix prie,

En vain des pleurs amers viennent mouiller ses yeux, Rien, rien ne lui répond; tout est silencieux

Dans les tombeaux des morts enfouis là, sous terre; Tout est silencieux et s'obstine à se taire,

Dans ce temple qui semble un tombeau de vivants.

Passant le front courbé sur les sables mouvants, Au foyer paternel, l'esprit rempli de trouble, Elle revient alors; mais Son chagrin redouble À l'aspect désolé du large appartement.

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Sous le toit solitaire entraient rapidement

Les ombres de la nuit et les spectres livides.

Les fantômes du soir hantaient les chambres vides. Le souper sur la table, était entier encor:

Au foyer s’éteignait le dernier reflet d’or.

Ses pas, sur l'escalier et dans sa chambre chaste, Réveillèrent l'écho. Bien loin, l'horizon vaste Semblait, noyé dans l’ombre, un monde qu'on détruit. Tout près de la fenêtre il se fit un grand bruit.

La pluie en crépitant tombait d’un noir nuage,

Et, sur le sycomore au superbe feuillage

Un souffle ardent passait. Tout à coup un éclair, Comme un serpent de feu, parut déchirer l'air,

Et la foudre roula de colline en colline.

Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Évangéline Se rappela qu’au ciel est un Dieu juste et bon, Qui voit tout l'univers s’incliner à son nom:

Elle se rappela l’histoire de la veille,

Et comment, tout à coup, le monde s'émerveille Des leçons de ce Dieu. L'heure calme arrivait. Elle dormit longtemps sur son lit de duvet.

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Déroulant sur les eaux un long rayon d'opale, Le soleil quatre fois monta dans l'azur pâle, Quatre fois, en dorant l’humble croix du clocher, Vers l’abîme, derrière un noirâtre rocher

Qui maculait le ciel dans un lointain de flammes, Il descendit. Soudain, Pour réveiller les femmes, Aux premières lueurs du cinquième jour,

Le coq gaîment chanta dans mainte basse-cour. Il chantait le départ. Livides et muettes, Conduisant vers la mer de pesantes charrettes, Des hameaux qu'ombrageaient les vergers opulents, Ces femmes, dans l’effroi, sortirent à pas lents.

Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes, Et puis, de temps en temps, elles 5’, “ctaient toutes Pour regarder encore, une dernière fc:;,

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Le clocher de l'église au milieu de leurs toits:

Pour regarder encor leurs champs mis au pillage, Avant que la forêt qui couronnait la plage

Ne les vint pour jamais ravir à leurs regards.

Et les petits enfants, ennuyés des retards, Aiguillonnant les bœufs de leurs voix menaçantes, Auprès d'elles marchaient. Et leurs mains innocentes Serraient contre leur cœur, quelques hochets bien chers Qu'ils voulaient avec eux emporter sur les mers.

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Ils se rendent enfin à l'endroit de la rive

Où la Gaspareaux mêle, en bruissant, son eau vive Aux flots de l'océan. Et là, de toute part,

Ils errent, éperdus, attendant le départ.

On les surveille. On parle un insultant langage.

On entasse au hasard leur modeste bagage. lé | Et, tout le long du jour, d’un infernal accord, | 34 Les solides canots les transportent à bord: .. Et, tout le long du jour, de nouveaux attelages Fil Chargés péniblement, arrivent des villages. (ii

Lentement du ciel bleu le soleil 7 POUR

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Il allait disparaître. Alors on entendit

Le roulement pressé des tambours à l'église.

Une terreur profonde, une horrible surprise

Des femmes de Grand-Pré font tressaillir les cœurs, Et sans peur des soldats, soupçonnant des horreurs, Elles vont vers le temple. Or, voici qne la porte,

En grinçant sur ses gonds, se rouvre, et, l'âme forte, Sous l’œil du sbire armé qui se tient auprès d'eux, Sortent, tristes et lents, les prisonniers nombreux.

Quelquefois, pour trouver la fatigue légère,

De pauvres pèlerins, sur la terre étrangère, Chantent, en cheminant, les refrains du pays; Ainsi, dans les sentiers qui longeaient les taillis, Les prisonniers chantaient en allant vers la grève, Et c'était à leurs maux une légère trève.

Leurs épouses, leurs sœurs et leurs filles pleuraient!

Tour à tour cependant ces airs naïfs mouraient. Mais voici que soudain un autre hymne commence:

«Cœur sacré de Jésus, à Source de clémence!

«Cœur sacré de Marie, 6 fontaine d'amour!

«Daignez nous secourir en ce malheureux jour! «Nous sommes exilés sur la terre des larmes, «Pitié, pitié pour nous dans nos longues alarmes! »

Ouvrant la marche, émus, dans un sublime effort, Les jeunes paysans chantent bien haut d'abord, Puis, angoissés, les vieux qui viennent en arrière, Puis, au bord du chemin, suivant dans la poussière, Les femmes, les enfants... O les pieux accords!

Et, comme s'ils étaient les âmes de leurs morts,

Les oiseaux de l’azur et de la blanche nue

Mélent à leur cantique une plainte inconnue.

Forte et calme devant un arrêt inhumain,

Un arrêt qui détruit un peuple, en son chemin La vierge de Grand-Pré résolument s'arrête.

Vers le bourg que l’on quitte elle tourne la tête, Et regarde venir les pauvres prisonniers.

Comme le bruit des flots sous les vents printaniers,

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