‹ Évangeline et autres poèmes de Longfellow [microforme]Chapitre 12 sur 28 · FM MAL · texte numérisé non relu

FM MAL

Retentissent leurs Pas sur la terre durcie.

A leur mortel chagrin son âme s'associe, Elle ne songe plus à son triste abandon.

Elle voit Gabriel. Sur son visage bon Quelle étrange pâleur, hélas! s'est répandue! Elle vole vers lui frissonnante, éperdue, Presse ses froides mains:

— «Gabriel! Gabriel!

«Ne te désole point! Soumettons-nous au ciel, « Il veillera sur nous. Et que peuvent les hommes, «Que peuvent leurs desseins, Gabriel, si nous sommes « Fidèles à l’amour autant que malheureux ? »

Sur ses lèvres de rose, à ces mots généreux, Avec grâce voltige un triste et doux sourire.

Mais voici que soudain son humble joie expire.

Elle tremble et pâlit. Au milieu des captifs

Elle voit un vieillard dont les regards plaintifs

Se reposent, de loin, avec pitié sur elle.

Ce vieillard, c’est son père. Oh! sa peine est cruelle! Il semble anéanti. L'horreur se laisse voir,

Et sur sa face pâle on lit le désespoir.

Le feu ne jaillit plus de sa lourde paupière,

Ile!

ÉV ANGÉLI* = 73

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Et la mort l'a courbé déjà vers la poussière. Elle vole au-devant, se jette dans ses bras, Le couvre de baisers et s'attache à ses pas.

Mais sa voix adorable et sa vive tendresse Du vieillard désolé calment peu la détresse.

C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots, Un spectacle navrant. Ici des inatelots.

Malgré les pleurs amers :t es sanglots des femmes, Chantaient, de gais coupiets aux accords de leurs : ames, Sur le rivage, 1, des soldats insolents

Hôtaient par des jurons les prisonmitrs trop lents. L'époux désespéré parcourait la pelouse,

Cherchant de toute part sa malheureuse épouse;

Les mères a;pelaient leurs enfants égarés,

Et les petits enfants allaient, tout effarés,

Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères!

Malgré les pleurs brûlants et les plaintes amères, On sépare, en effet, les femmes des maris,

Les frères de leurs sœurs, les pères de leurs fils! Que d’horreurs, Gaspareaux, vit ta rive tranquille!

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Le jeune Gabriel, et son père Basile,

Sur deux vaisseaux divers furent ainsi traînés, Tandis qu'auprès des eaux, doucement enchaînés, Restaient le vieux Benoît et sa pieuse fille.

Le soleil disparut. La nuit sur la flottille

Tendit son voile obscur. Tout n'était pas fini,

Et sur la grève encor restait plus d’un banni.

Le reflux commençait, et l'océan, plus morne,

S'en allait en grondant vers quelque lointain morne,

Laissant, sur les cailloux, des algues et des joncs Que tachetaient de blanc les sauvages pigeons.

Sur ce rivage nu que la nuit, en arrière,

Semblait fermer, au loin, d'une immense barrière, Les pauvres exliés, jouets des trahisons,

Ayant pour toit le ciel, pour couche les gazons, Erraient plaintivement comme de tristes ombres. Leur retraite semblait un amas de décombres Après un siège, un camp de Bohèmes nombreux.

S'enfuir, le Pouvaient-ils, alors que devant eux

Les vagues de la mer se berçaient éternelles,

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Que derrière eux veillaient d’actives sentinelles ?… L'océan qui rentrait en ses gouffres troublants, Comme un collier, au bord, roulait ses galets blancs. Les canots fatigués d’un travail méprisable,

Çà et là reposaient, échoués sur le sable.

Alors, comme 1e soir descendait sur les champs, On entendit les voix des troupeaux mugissants Qui laissaient le pacage et regagnaient les crèches,

En broutant aux buissons les feuilles les plus fraîches.

Mais la grasse génisse attendit vainement, L'étable était fermée; et son long beuglement Ne fit point revenir la joyeuse laitière,

Avec un peu de sel au for.d de sa chaudière.

Nul oiseau ne chanta ce coucher plein d’effroi. On n'ouit point sonner l’Angélus au beffroi; On ne vit point surgir de légères fumées,

Ni luire de lumière aux fenêtres fermées!

Afin de réchauffer leurs membres engourdis, Plusieurs des paysans, parmi les plus hardis, Allèrent amasser, sur le tuf de la rive,

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Quelques restes d’épave allant à la dérive.

Ils firent de grands feux. Dans la fratcheur du soir, Autour de ces brasiers beaucoup viennent s'asseoir; D'autres s’en vont errants dans le jour qui s’efface.. Et des larmes de feu mouillaient leur pâle face!

La nuit dont maintenant s'enveloppe ce lieu, N'étouffe point les cris qui s'élèvent vers Dieu. Comme il allait naguère, en sa bonne paroisse, De foyer en foyer apaiser une angoisse, Annoncer une joie, ou donner un avis, Tenant haut dans sa main le divin crucifix, Le cœur pl'in de tendresse, infatigable apôtre, Le bon père Félix s'en va d’un feu vers l'autre, Pour calmer et bénir son peuple infortuné.

Dans la lueur, là-bas, un groupe est prosterné. Il reconnaît Benoît. Assise avec son père,

La vierge de Grand-Pré gémit, se désespère, Car le vieillard succombe à sa grande douleur, Et la mort l’a déjà voilé de sa pâleur.

Son œil s'ouvre hagard, sinistre, et ia pensée Semble de son front large à jamais effacée.

Tel paraît un cadran où l'aiguille n'est plus.

ÉVANGÉLYNE 77

L'eufant a prodigué mille soins superflus:

Une caresse tendre, une parole douce,

Un peu de nourriture et le cidre qui mousse; li demeure insensible, et son regard vitreux Ne se détourne pas du flamboiement des feux.

— «Benoît, Benoît, soyons courageux dans l'épreuve, «Et bénissons les maux dont le ciel nous abreuve. «Pardonnons, fit le prêtre avec force et respect.

Il en aurait dit plus; mais au pénible aspect

De ce vieillard mourant, de cette jeune fille

Q-: bientôt n'aurait plus ici-bas de famille,

Son âme se gonfla. Sur sa lèvre, en son deuil, Chaque mot s’arrêtait, comme, devant un seuil, Le pied mal assuré d’un jeune enfant s'arrête.

Évangéline était à genoux. Sur sa tête

Îl étendit les mains en invoquant les cieux

Où, dans la pourpre et l'or des sentiers glorieux, Le soleil bienfaisant, les étoiles sereines,

78 ÉVANGÉLINE DE men OPUS

S'en vont chantant toujours, peu soucieux des peines Qui troublent notre monde, hélas, tant criminel!

Et, quand il l’eut bénie, au nom de l'Éternel, Auprès d'elle, en silence, il s’assit sur des pierres.

Et des pleurs abondants coulaient de leurs paupières.

Une lueur parut du côté du midi.

Quand de la lune d’août le disque ragrandi S'élève, vers le soir, à l'horizon de brume, Rouge comme du Sang, tout l'espace s'allume.

Aux reflets empourprés de l'astre de la nuit, Chaque brin de verdure et chaque feuille luit j

| il La flamme, sur la mer, avec la vague ondule, Et l'on dirait qu’au loin c’est la forêt qui brûle.

Ainsi paraît alors, dans cette nuit d'horreur, S'élever et grandir la sinistre lueur.

Le village désert se couvre d'un lourd voile:

Une épaisse fumée enveloppe l'étoile,

Et, de ses noirs replis, comme un bras de martyr, On voit à chaque instant une flamme sortir.

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ières.

Tout croulait. Et c'était une horrible hécatombe. Ainsi l’arbre géant pendant l'orage tombe,

Sous le vent ou la foudre, au milieu des sillons.

Et toujours la fumée, en épais tourbillons, S'élevait vers le ciel. Au-dessus des toitures,

Et comme des lambeaux de superbes tentures,

Les gerbillons de chaume, en un vol irrité, Sillonnaient, tout en feu, l’ardente obscurité.

Sur les eaux, les agrès des navires superbes Semblaient lancer au ciel d’étincelantes gerbes,

Et tous ces feux tombaient comme un brûlant rideau, Avec le grondement du fer rouge dans l’eau.

Sur le rivage et sur la mer, à ce coup rude,

Tout se tait un instant. Soudain la multitude Pousse un cri de douleur qui meurt aux horizons.

— «Nous ne reverrons plus, Ô Grand-Pré! tes maisons!

On entendit mugir les troupeaux taciturnes,

Et les chiens inquiets hurler aux vents nocturnes. On entendit les chants de maint coq libertin,

Qui croyait saluer le réveil du matin.

On entendit hennir, au milieu de La plaine,

Les chevaux Qui couraient, fous de peur, hors d’haleine : Et tous ces bruits divers formaient un bruit affreux, Comme celui qui trouble un camp aventureux, Endormi quelque Part, après la marche dure,

Sur la mousse et la feuille, au désert de verdure

Qui ceint le Nébraska d'arbrisseaux élégants, Quand viennent à Passer, par un soir d’ouragans, Tout auprès de l'endroit où s'élèvent les tentes,

Les naseaux enflammés, les crinières flottantes,

De sauvages coursiers qu'emporte le COuTrroux,

Ou d'agiles troupeaux de bisons au poil roux.

Oui, tels furent les bruits, dans ces heures obscures Où, rompant leurs liens et broyant les clôtures, Les troupeaux effrayés, d'un même mouvement, Sur les prés, au hasard, s'enfuirent follement.

Parmi les paysans dispersés sur la berge, Étonnés et Sans voix, le saint prêtre et la vierge Regardaient la lueur qui grandissait toujours. Assis à quelques pas, refusant tout secours,

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