A CEUX QUI ME LIRONT
Le grand poète qui m'a reproché, un jour, d'avoir fait mourir trop tôt sa douce héroïne, et qui m'a remercié, plus tard, de l'avoir fait revivre, accueillerait avec bienveillance, je n'en doute pas, cette nouvelle édition du poème admirable que je fais entrer dans notre littérature, sous l'égide de son immortalité.
J'ai fait suivre Évangéline de quelques autres petits poèmes, qui ne manquent ni de charmes, ni d'intérêt. Ils sont du même illustre auteur.
Un enfant de la terre acadienne, devenu, un jour, notre frère et l'un de nos glorieux travailleurs, a eu le courage d'imposer silence au mal qui le torturait, et qui devait le terrasser, pour écrire en tête de mon livre, — de cette édition tardive, qui n'était encore qu'un rêve — des pages vibrantes de patriotisme et pleines de vérité. Aujourd'hui l'histoire menteuse, écrite avec Le sang de ses + rs, est démasquée, et l'histoire honnête shigmatise les vourreaux et couronne les martyrs. Que peuvent ma reconnaissance et mes remerciements ?.… Ceux qui aiment la justice se plaisent à croire que les choses de la terre ont toujours un écho dans le ciel. Je suis de ceux-là.
Un siècle s'était écoulé depuis l’accomplissement du monstrueux forfait qui avait arraché le peuple Acadien à ses foyers, et l'avait dispersé sur des rivages lointains et souvent inhospitaliers.
L'auteur de ce crime inoui voulait anéantir, dans la mémoire de ce peuple, le souvenir même de son origine et de son passé. Tout avait été combiné avec une adresse diabolique pour effacer les traces de l’infamie, prévenir les revendications, tuer l’idée du retour, et hâter l'absorption: les archives furent détruites ou mutilées, les maisons et les églises brûlées, les familles, divisées et jetées au hasard parmi des étrangers.
Tout semblait faire croire que le cupide tyran avait pleinement réussi dans son objet. L'historien, soit impuissance à déméler les vrais motifs du dr.me, soit complicité bienveillante, enregistrait sommairement la version que l'intérêt ou
les préjugés tendaient à accréditer. Un événement de suprême importance, unique en son genre, méritant une large place dans l’histoire, était devenu, par la conspiration du silence, un épisode insignifiant. Mais, Ô puissance de l’idée! ô puissance du rythme! le triomphe de l'erreur et des méchants n'allait pas être éternel. Là où l'historien ne peut pénétrer, entre le poète. La légende qui se forme autour de certains événements est son domaine, et souvent, aidé de l'imagination, attiré vers les humbles, les oubliés ou ceux qui ont souffert de l'injustice humaine, il devient un guide plus sûr que l'historien luimême avec sa froide logique, son indifférence ou ses préjugés.
Initié à la vie douce et paisible des Acadiens par un historien au cœur large et généreux, qui avait deviné le crime que l’on avait voilé, Longfellow, en relatant la vie et les souffrances de deux êtres dont cette tragédie avait brisé le rêve, devint la Némésis qui devait venger ies victimes et clouer, au pilori de l’histoire, Lawrence et ses complices. Le cœur a été ici, comme il l’est souvent, le chemin de la vérité. C’est par lui,
c'est en le touchant que Longfellow a réveillé l'attention et suscité le désir d’approfondir les faits. Le résultat est connu. De patientes recherches ont comblé les vides, soudé les anneaux brisés, recomposé la trame, éclairé les motifs. La vérité, devenue lumineuse, occupera désormais sa place incontestée dans les annales de ï’histoire, et marquera sur ce continent la fin des drames qui ont préludé à sa civilisation.
Après bien des vicissitudes, les exilés acadiens, épars dans les vastes possessions britanniques, ont fondé de nouveaux foyers dans la Louisiane, dans la province de Québec, et enfin dans leur Acadie, où ils trouvent aujourd’hui la paix et la tranquillité.
L’amertume s’est adoucie et le pardon est tombé de leurs lèvres. Mais ils doivent se souvenir de leur histoire douloureuse et retenir les leçons qu’elle enseigne. Ils doivent bénir 1:s noms de ceux qui, comme Longfellow, ont trnt fait pour leur attirer les symplathies du mondt zilisé.
Le poème d'Évangéline a placé Longfellow au premier rang parmi les écrivains qui ont honoré l’Union Américaine, cette terre de liberté où les
sentiments généreux trouvent ‘ne éclosion si facile. Ce poème, devenu classique dans la patrie de son auteur, y est le livre de c evet de toute la jeunesse studieuse. Si l'on pouvait faire le Compte de l'influence bienfaisante qu’il a exercée sur jes esprits en Amérique, on trouverait que nul autre livre, tout au moins nul autre poème de production américaine, ne peut lui être comparé. Il n’a pas, comme le livre de Mme Beecher Stowe, amené de convulsions politiques, mais, comme lui, il a touché les cœurs, élevé les pensées, adouci les sentiments, et son action, douce et pénétrante, durera indéfiniment.
Il a été dit quelquefois, que Longfellow n'avait Pas Su tirer de son sujet tous les avantages qu’il en pouvait tirer, et n'avait pas rendu toute l’intensité dramatique qu'il comportait. Ceux qui ont exprimé cette opinion n’ont pas, je crois, pleinement compris les faits qui se rattachent à la vie des Acadiens et à la situation désespérée qui leur fut faite après la déportation. Bien vrai, Si Longfellow avait introduit, dans son récit, des résistances, des conflits Sanglants, des actes de vengeance comme l'excès du malheur en inspire
Dh. pe oppre r— 2 e NU R fe DRE ae eee EN A