XVIII INTRODUCTION
choses au point, si Jo. a voulu non pas supplanter les synoptiques, mais présenter hardiment aux fidèles un aspect de la mission du Ghrist À insuffisamment connu, il était vraiment bien opportun qu'il s’autorisât d’une autorité qui ne fût rien moins qu'apostolique. CS
Si bien que les passages formels sur le disciple bien-aimé, en parfaite = harmonie dans leur lueur discrète avec le silence sur la famille, ne peuvent être regardés comme des additions postérieures. Ils sont, dans l'hypothèse des critiques, d'autant plus nécessaires à la première rédaction qu’elle était plus éloignée des synoptiques, dont on l'aurait rap- : prochée peu à peu.
En somme la question est double : pourquoi l'auteur s’est-il désigné? Ou : pourquoi ne pas s'être désigné plus clairement? GS
D'après M. Loisy, première manière, le disciple bien-aimé n'est pas une personnalité historique : c'est le type du disciple selon l'esprit, | le chrétien parfait selon l'idéal du quatrième évangile, un témoin spirituel. Cette thèse était imaginée pour rejeter l'autorité historique de Jean … sans trop le disqualifier : « Pour qui sait lire, le témoin ne se distingue pas réellement de l'auteur, mais il est clair que le témoin est anonyme, et que l’auteur veut rester inconnu (1). »
M. Lepin a bien montré l’inconsistance de ce théorème (2). S'autoriser d’un témoin oculaire, imaginé pour lui faire affirmer ce qu’on veut faire accroire, c'est un mensonge si l'on veut imposer la croyance des faits; c'est une équivoque superflue si l’on présente des vérités sous le voile. de l’allégorie. Aujourd’hui, M. Loisy ne fait plus difficulté de conclure … à une fraude littéraire. A la suite d’une longue élaboration, les rédacteurs … des écrits johanniques ont inventé le disciple que Jésus aimait pour donner le change sans trop se compromettre en prononçant un nom : nous venons de voir l'inanité de cette nouvelle hypothèse.
Bauer regarde comme une prétention indigne d’un disciple de Jésus de se donner pour le plus aimé de tous; et en même temps il ne voit pas pourquoi un écrivain apostolique se serait mis en avant d’une manière aussi obscure (3). On en conclura que Jean a pris le juste milieu.
En somme tout se résout à ceci : dans ce procédé, il y a du mystère. Les adversaires de l'authenticité y voient un mystère de mauvais aloi, un masque qui ne leur dit rien de bon. Nous y voyons un mystère très. relatif, parfaitement justifié par les circonstances, et la marque d'une âme très délicate, aussi portée à s’effacer que généreuse, une manière un peu subtile, mais exquise, de résoudre le problème du témoignage sans la désagréable insistance du « moi ».
(1) tr éd. p. 129.
(2) L'origine... p. 341-387.
(3) Comm. p. 131.
L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. XIX
Ù udrait que des deux côtés ce ne soit pas une appréciation purc-
nent personnelle. Essayons de le montrer pour notre part.
L'importance de la tradition pour les œuvres d'art n’est bien connue que depuis quelques années. Les critiques modernes se sentent parfaitement libres. Ils accordent volontiers cette liberté aux anciens. Pourquoi un apôtre n’aurait-il pas mis carrément son nom en tête de son livre?
Un Grec l'aurait fait, ou du moins eût été libre de le faire.
Hérodote d’Halicarnasse, Thucydide d'Athènes ont signé en tête de leurs histoires. Cependant Xénophon et César ont préféré parler de leur action à la troisième personne. Au temps de Jésus-Christ, l'usage des préfaces avait prévalu en Orient, et quand Josèphe voulut présenter en grec sa Guerre Juive, il ne manqua pas de décliner sa situation sociale. C'était agir à la grecque. Il est bien à noter que le latin de Tobie, traduit de l’araméen, ne laisse pas entrevoir l’auteur, tandis que les textes grecs disent « moi, Tobie ».
- Chez les Hébreux, aucun écrivain ne s'était nommé comme l’auteur d'un livre d'histoire. Ce n’était pas le cas, même pour, Moïse, que la tradition désignait comme l’auteur du Pentateuque, et elle n'avait suppléé à ce silence par aucun titre. Un livre d'histoire était toujours une œuvre impersonnelle qui était à elle-même sa propre garantie, étant anciennement émanée de la chancellerie royale; il ne sortait de là que ce que le roi voulait faire savoir. Le pli une fois pris, il semble bien que personne ne s’en départit. L’individualisme grec ne changea rien d’abord à cette manière d'écrire sans mêler aucunement la personnalité de l'écrivain à l'histoire qu’il racontait.
- Aussi lorsqu'on commença d'écrire les Actes de Jésus, les premiers écits furent-ils absolument anonymes. En rédigeant une petite préface élégante, Luc s’accommodait au goût des Grecs. N'écrivant que pour des hellénisés, et désireux de s'imposer, le pseudo-évangile de Pierre dira : « moi, Simon-Pierre » (x). Croit-on que Jean, dont nous aurons à constater la formation sémitique, eût été libre d'écrire de cette façon, tranchant à la fois sur les habitudes sémitiques et sur les traditions déjà acquises de la littérature évangélique? On objectera que Jean à bien dit dans l’Apocalypse : « moi, Jean » (1, 9). Mais c’est en vertu d’un autre canon littéraire. Régulièrement tout prophète doit se nommer dès le début de sa prédication. Les apocalypses apocryphes n’ont pas manqué de suivre cette règle : « Moi, Esdras », « moi, Baruch », « Parole
Hénoch », etc.
- Écrivant un livre d'histoire, non point dans le goût hellénistique, ais selon la tradition de l'Ancien Testament, Jean ne devait pas se nommer. L’étonnant c’est au contraire qu'il se soit désigné.
. Ilya été décidé, semble-t-il, par le sentiment qui le poussait à rendre ‘témoignage. C’est un point caractéristique de sa manière, ou plutôt