CLXXIV : INTRODUCTION
ou des amorces dans le milieu hellénistique ou au sein de la révélation accordée à Israël.
La thèse de Wetter est que la piété hellénistique trouvait son aliment dans le culte de certaines personnes qui se disaient Fils de Dieu ou Dieu, ce qui était à peu près équivalent. Cette appellation aurait paru à Jean de nature à faire connaître à des populations hellénisées ce qu'était Jésus, quoiqu'il l’entendît d’une autre manière pour n'être pas obligé à renoncer au culte de l’antique Dieu d'Israël.
Ce dernier point n’est pas en litige. Mais nous nions absolument que le titre de Fils de Dieu ait alors été commun chez les païens dans un sens sur lequel le sens chrétien eût pu se greffer.
Le principal argument de Wetter est un texte de Celse que nous a transmis Origène. L'adversaire du christianisme aurait entendu en Syrie et en Palestine des prophètes qui avaient les mêmes prétentions que Jésus. Ils disaient (1) : « Je suis Dieu ou fils (zaïç) d’un Dieu, ou un esprit divin. Je viens : car déjà le monde se perd, et vous, Ô hommes, vous périssez par les injustices. Mais je veux sauver; et vous me verrez de nouveau revenant avec une vertu divine. Heureux celui qui maintenant me témoigne sa dévotion; à tous les autres j'enverrai un feu éternel, et aux villes et aux pays. Et quant aux hommes, ceux qui ne savent pas donner satisfaction, ils se reconnaîtront en vain et auront à gémir : pour ceux qui m’écoutent, je les garderai éternels. »
Si vraiment Celse a rencontré de pareils prédicateurs, ils se livraient à une contrefaçon de l’évangile (2). Il est d’ailleurs plus vraisemblable qu'il a généralisé et grossi beaucoup tel cas particulier, en donnant à tous certaines allures de l’évangile : c'était déprécier celui-ci que de le laisser reconnaître dans ces exhibitions de charlatans.
Celse met encore dans d’autres cas 6eoù vios et 8eoç pour dire la même chose (3). C’est une particularité dont on ne cite pas d'exemple en dehors de la littérature chrétienne, et qu'il lui a donc empruntée. Ce n'est pas que les mots n’aient pu être rapprochés dans le paganisme, mais dans un sens tout différent de celui des chrétiens. Le fils d’un dieu chez les païens était dieu du fait de sa naissance, mais il ne pouvait être le même dieu.
(1) C. Cels. NII, 9.
(2) Norden (4gnostos Theos, p. 189) a le courage de dire que « l’évangéliste a donc connu une éñotc telle que Celse en entendit encore, et l’a transformée en récit dialogué (sans beaucoup d'art) ». Ainsi l’on compte pour rien le culte de Jésus parfaitement historique dans le christianisme, que Jean ne pouvait ignorer, et l'on préfère mettre l’évangéliste à la remorque d'un ennemi des chrétiens, habitué à travestir les évangiles! Ce qu'il faut retenir de Norden, c’est que la ressemblance ne peut s'expliquer sans dépendance. Or Celse écrivait vers 180 et connaissait le quatrième évangile (C. Cels. I, 41 1, 67; I, 70; I, 55 ; ef. II, 17).
(3) C. Cels.' IT, 30: IV, 2:10V, 2:
JEAN LE THÉOLOGIEN. CLXXV Tout est là! Aussi ne voyait-on pas les empereurs par exemple prendre simplement le titre de fils de Dieu. Ils étaient un dieu pour leur compte, et fils de tel autre dieu. Aussi l'important dans l'antiquité était de prouver sa propre divinité, sauf à se prévaloir de telle ou telle filiation, comme Néron qui se disait fils de Claude, le plus grand des dieux (4).
Wetter a donc cherché très vainement des exemples pour justifier l’affirmation de Gelse. Ni Simon le Mage, ni Ménandre, ni Apollonius de Tyane ne se sont posés en Fils de Dieu, mais en personnages divins, en dépositaires d’une vertu divine, en dieu. Et ce qui regarde ces personnages ne nous est connu que par des sources postérieures à la mort de J.-C. On se serait attendu à plus d’insistance sur le fait de Pythagore, qui a prêché, qui a eu des disciples dont les groupements se sont perpétués, avec des préceptes particuliers, et qui a été adoré comme un dieu. M. Delatte a montré que cette croyance est antérieure à Aristote (2). Mais le titre de fils de Dieu n’apparaît pas : il est Apollon, Pythien ou Hyperboréen, ou Paeon, ou l’un des démons qui habitent la lune, ou l’un des dieux olympiens, ou le fils d'Hermès. Il en était de même des dieux Ptolémées et des empereurs : ils appartenaient à une race divine qui leur transmettait la divinité; mais chacun avait la sienne, qui s'acquérait par la naissance ou par l'adoption. Se servir des termes hellénistiques pour suggérer que Jésus était autre chose qu'un homme c’eût été donner à entendre qu’il tenait sa divinité de son père Joseph ou que Dieu avait rempli l'office d’un père, en apparaissant lui-même en homme pour en faire les fonctions : deux idées également abominables pour un juif ou pour un monothéiste quelconque.
Ces rapprochements ne sont que distractions de philologues ou d’amateurs des religions comparées. Mais si nous rejetons l’origine hellénistique, ayant déjà refusé l'équation Messie et Fils de Dieu, d'où vient ce terme, déjà connu des synoptiques et de saint Paul?
Il semble que c’est précisément Jean qui nous le fait savoir, et à sa source. Tandis qu’en grec « fils » de quelqu'un exprime nécessairement l’idée d’une filiation réelle ou imitée juridiquement par l’adoption, dans les langues sémitiques fils de Dieu peut signifier aussi une appartenance plus vague. C’est ainsi (3) qu'Israël était le fils de Dieu, même son fils unique, et tel était aussi le roi, comme représentant le peuple. D'une manière plus mystérieuse, les fils de Dieu sont des êtres surhumains, qui vivent auprès de Dieu et participent plus étroitement à sa vie. Dieu ayant créé l’homme à son image, on doit croire que ceux-là
(1) Magnésie du Méandre, n° 157 ; tov vidv où ueyiorou 6cüv Tiéepiou K}avêtou.
(2) Decarre, Études sur la littérature pythagoricienne, Paris, 1916, p. 279, 297 s., el La vie de Pythagore de Diogène Laërce, Bruxelles, 1922, p. 170-180, etc.
(3) La Paternilé de Dieu dans VA. T., RB., 1908, p. 481-499.