‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 104 sur 326 · JEAN LE THÉOLOGIEN. CLXXVIT · texte numérisé non relu

JEAN LE THÉOLOGIEN. CLXXVIT

cupe de ce que le christianisme peut représenter DOSe les hommes de son temps, juifs ou gentils.

Le disciple bien-aimé connaît aussi la supériorité de Jésus sur Moïse (1), mais il n’en parle que dans le Prologue. Certes il est pénétré de la pensée de Jésus; elle a grandi en lui, et il désire non moins ardemment que Paul d’en faire naître la foi. Mais étant évangéliste, il ne fait aucune allusion aux problèmes qui ont été agités dans l'Église naissante et ne distribue pas tantôt le lait, tantôt une nourriture plus solide. Il convoque à la source des paroles de Jésus; il nous mène à cette lumière qui doit donner la vie.

Son innovation à lui, relativement à la personne de Jésus, c’est l’affirmation qu’il est le Logos de Dieu. Il ne semble pas qu’elle ait été courante dans le christianisme. L’a-t-il empruntée telle quelle à Philon? Personne n’a jamais pu le soutenir, et l’on est peu porté aujourd’hui à admettre une dépendance véritable. M. Loisy, toujours bien au courant des mouvements de l’opinion, écrit : « Si les affinités sont multiples entre les doctrines de notre évangile et celles de Philon, les différences ne sont pas moins considérables, et même il n’est pas autrement probable que l’évangile johannique dépende littérairement des écrits philoniens (2). »

Nous ne voulons pas revenir au profit de Philon sur ce jugement équitable.

Quand on a bien compris la différence essentielle entre un philosophe exégète, également préoccupé de sauvegarder la loi de Moïse et de s’affubler d’un manteau de philosophe, réalisant cette double tâche par des prodiges d’exégèse allégorique et de combinaisons dialectiques, et d’autre part un disciple de Jésus, animé d’une foi ardente qu'il ne songe pas plus à rendre assimilable aux gentils qu’à la discuter, on est même peu disposé à voir dans le Logos de Jean une invite à la raison grecque pour lui rendre plus sympathique, parce que plus intelligible, la foi en Jésus.

Aussi ne puis-je, pour ma part, adhérer à la brillante argumentation du R. P. Pierre Rousselot, S. J. que le R. P. Huby me permettra de reproduire en souvenir de ce sympathique théologien. Si le système avait chance de prévaloir, ce serait sous cette forme séduisante (3) : « Qu'était-ce que le Logos pour l'intelligence hellénique? C'était assurément, pour certains, un être intermédiaire entre le monde et Dieu; pour

de 2 14 p. 88. De même M. Torrey (7he Harvard theological Review), 1923, p. 318) : The theory that the book represents Philonic philosophy... is no longer in the foreground.

(3) Christus, 4 6d. (1912), p. 740 ss.

ÉVANCILE SELON SAINT JEAN. l

CLXXVIIT INTRODUCTION. :

d’autres, c'était la raison divine répandue par le monde, distinguant les êtres et les organisant, mais c'était encore bien autre chose, et le mot n’en était arrivé là qu’avec une foule d'associations qu'il entraînait avec lui et qui l'accompagnaient encore. Tout ce qu'il y a de sérieux, de raisonnable et de beau, de réglé, de convenable et de légitime, de musical et d'harmonieux, se groupait pour l'esprit grec autour du Logos. Pour s’en former une idée tant soit peu approchée, qu’on pense à tout ce que les hommes du dix-huitième siècle mettaient dans le mot Æaïison : affranchissement, sagesse, vertu, progrès, lumière; — à tout ce qu'inspirait, il y a quelque cinquante ans, le mot Science; — à tout ce qu’inspire aujourd'hui le mot Vie. De pareils mots résument l’idéal d’une époque, mais ils le résument comme l'énoncé d’un problème; ils sont riches en suggestion par leur indétermination même; ils ne contiennent pas la solution de ce que tout le monde cherche, mais ils indiquent, dans ses grandes lignes, et comme en silhouette, la forme qu'il faudra que cette solution prenne pour se faire universellement adopter. La solution qui aura le plus de chance de réussir sera celle qui fera prendre corps, de façon claire, concrète et définie, au plus grand nombre possible de notions ébauchées et d’aspirations inquiètes qui se trouvaient comme en diffusion dans le grand mot. Or la réponse de l’évangéliste est merveilleusement précise. Fidèle à la tradition biblique, telle que la manifeste le livre de la Sagesse, saint Jean enseigne que le Logos est la parole de Dieu, mais en même temps en révélant que ce Logos c'est le Christ vivant et personnel, médiateur et révélateur unique et parfait, il donne une réponse aux désirs des âmes grecques que la théorie d’un Logos impersonnel, intermédiaire plutôt que médiateur, ombre de Dieu plutôt. qu'image parfaite, ne pouvait satisfaire qu’incomplètement, il fait converger vers un être réel toutes ces tendances hésitantes, et décuple du même coup la force de pénétration du christianisme, en montrant son affinité profonde avec tout ce que le monde antique cherchait de noble et de beau. Du fait que l’idée de Logos est non seulement consacrée par la religion, mais se trouve tirée au clair et amenée à sa perfection par la religion seule, la prise de la Religion sur les âmes est augmentée en d’incalculables proportions. »

La raison grecque était-elle donc disposée à s’incliner devant une révélation divine? C'était le problème, et il n'était pas résolu parce qu’on donnait au révélateur le nom de Parole divine. Ce.qu’a très bien vu le P. Rousselot, c’est que Jean a trouvé dans la révélation comme une première esquisse de son Logos. Ce n’est donc pas en choisissant une expression très répandue et en s’attachant à l’un de ses sens, le plus conciliable avec la tradition, qu'il a comme tiré du chaos une idée claire. On dirait plutôt dans ce système, qu'il a fait coup double en donnant satisfaction à la fois à la tradition biblique et aux aspirations de l’âme

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