JEAN LE THÉOLOGIEN. CLXXXIII
Est-il exact de dire que, parvenu à ce sommet, Jean aït projeté sur tout l’évangile cette notion du Verbe, comme si l’évangile n'avait eu d'autre objet que de prêcher Jésus comme Verbe? « D'un bout à l’autre », écrit le P. Rousselot, « il est dominé par cette identification qui est toute sa raison d'être et qui contient tout son sens (1) ». C’est là encore, nous l'avons vu, une notable exagération.
Les idées de vie et de lumière « subordonnées » à celle du Verbe dans le prologue, ont été produites pour elles-mêmes non point seulement par Jean, mais d’abord par Jésus, et elles auraient leur valeur, quand bien même Jean n’aurait pas eu la révélation du Verbe. Chercher le sens de l’évangile dans la notion du Verbe, c’est admettre implicitement que tout l’enseignement de Jésus à été refondu par Jean selon cette formule. Or ce n’est pas le cas, et la formule elle-même ne reparaît plus après le Prologue. Ce qui domine tout, c’est la divinité de Jésus, qui reçoit un certain éclat de la notion du Verbe, mais qui n’en dépend pas. Après l’assaut donné par Arius à la divinité de Jésus au nom d’un Logos mal compris, contaminé par les spéculations antérieures, le Concile de Nicée n’a pas cru nécessaire de faire figurer le Logos dans le symbole de l'Église (2).
De toute façon il n’y a pas lieu d’exagérer la portée dans le quatrième évangile d’un élément philosophique ou d’une spéculation intellectuelle. Même dans le Prologue le Logos est une donnée qui vient de la révélation et qui affirme l'autorité de la révélation comme issue de Dieu, sans aucune invitation à la raison à y reconnaître ses systèmes, ses ébauches ou ses aspirations.
Plusieurs critiques indépendants reconnaissent aujourd'hui le caractère religieux du Prologue. Le parti pris d’exclure la révélation les a conduits à en chercher l’origine dans une combinaison nouvelle avec la « théosophie égyptienne, qui, utilisant d’une part l'assimilation du Logos à Hermès dans la prédication stoïcienne, et identifiant d’autre part Hermès au dieu Thot, voyait dans Thot-Hermès non seulement le Logos organe de la création, mais le médiateur de la révélation divine et de la régénération pour l’immortalité, et opérait comme notre évangile avec les termes mystiques de « vérité », «lumière », « vie » (3).
Ainsi Jean n’est plus un philosophe hellénistique, ce qui est bien vu, mais le voilà transformé en un érudit alexandrin syncrétiste, ou en confrère des théologiens hermétistes. Ceux-ci opèrent en effet avec la vérité, la lumière, la vie, mais ce qui les rapproche de Jean, —
(1) Christus, 4° éd., p. 743. CEE
(2) 11 ne figure pas non plus dans le symbole altribuëé au concile de Constantinople en
(3) Loisy, 2° éd., p. 89.