‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 16 sur 326 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

Jean l'Apôtre et Jean l’ancien. S'il est impossible de désigner les Apôtres à sous le nom d'anciens, il n'était pas impossible qu'un Apôtre prit de. lui-même ce nom d’ancien : c'est même le cas de Jean l’Apôtre qui l'a adopté dans ses deux dernières épîtres. Papias le lui a conservé comme | un titre presque honorifique et connu de tous. |

Cela est assurément un progrès notable de l’exégèse catholique ; mais … on ne voit toujours pas pourquoi Papias aurait nommé Jean deux fois. Dire que la première fois porte sur d'anciennes enquêtes, la seconde fois sur une enquête plus récente, ce n’est pas expliquer ces deux catégories qui font la base solide de l'argumentation d'Eusèbe.

Voici ce qu'on peut ajouter pour le détail.

Papias fait clairement allusion à deux séries de renseignements. Les premiers sont ceux qu’il a recueillis personnellement auprès des anciens, et qu’il n'a pas hésité à faire figurer parmi ses interprétations. C'était avouer, en dépit de ses préférences pour les traditions orales sur des gloses écrites, que son principal but était de bien entendre les textes. Parmi les textes évangéliques figurait le quatrième évangile, et sous le nom de Jean, sans quoi Eusèbe l'aurait noté, au lieu de dire simplement, comme une chose concédée par Papias, que le premier Jean était l'évangéliste (1). De ces premiers renseignements, Papias était tout à fait sûr (Stabebxinomevos), et quoique rore ne signifie pas en soi un temps lointain, il semble, d’après le contexte, que cette première enquête a été faite dans le temps où il lui était donné de voir des anciens dans une grande cité, Éphèse ou Smyrne. Plus tard, devenu évêque de Hiérapolis, il était moins bien placé. Mais il se résolut à une entreprise plus chanceuse : si quelqu'un venait, c'est-à-dire dans sa ville de Hiérapolis, assez loin en Phrygie dans l'intérieur des terres, ne fût-il que disciple des anciens, il espérait quand même en tirer quelque chose (2), non pas sur ce que les Apôtres avaient pu dire à cet homme mais sur ce qu'avaient dit d'eux les anciens. L’ellipse s'impose, étant donnée la situation des personnes (3) : je m’informais des dires des anciens [relatifs] à ce qu’avaient dit tel ou tel des disciples du Seigneur. Papias n'en nomme que sept, mais en ajoutant « ou quelqu’autre des disciples du Seigneur », il marque clairement une barrière entre les disciples qui furent les Douze et les autres disciples. À côté de ces disciples du premier rang, il eût pu en mettre d’autres, d’un second rang, des disciples qui auraient connu le Seigneur sans étre parmi les Douze. C'est ce

(1) Au 85.

(2) C'est ce que n’a pas compris Heitmüller (ZnW, 1914, p. 194), qui prétend expliquer ce que dit Papias si fermement de ses rapports avec les anciens par ce qu'il ajoute de ses rapports avec des intermédiaires. Or il n’a pas voulu s'expliquer, mais se compléter ei dé rov at. C'est une autre situation.

(3) Aussi Dom Chapman.

L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. XXXIITI

qu'entend Harnack d’Aristion et de Jean l’ancien. Mais c'est ce que nous ne pouvons admettre. Si ces disciples appartenaient à la génération des Apôtres, pourquoi cette nuance entre ce que les Apôtres ont dit (etrev) et ce que ceux-ci disent (Xéyouot)? Papias aurait-il simplement fait allusion à la vie plus longue de ces deux personnes? Il semble bien plutôt que l'étranger arrivant à Hiérapolis est interrogé sur deux catégories de personnes : des Apôtres il ne peut rien dire que par l'intermédiaire des anciens, mais ces anciens avaient pu donner des explications de leur crû, qui n'étaient pas sans intérêt. Dans la forme du style direct Papias demandait : que disent les anciens qu'ont dit Pierre ou Jean, etc.? Que disent actuellemgnt ces anciens qui sont Aristion et Jean l’ancien? A cette double question répond la double série des renseignements constatés par Eusèbe : voilà ce qu'ont dit les anciens en général de la tradition apostolique; voici ce qu'ont dit Aristion et Jean, non plus comme souvenir du Seigneur, mais comme exposition de ses paroles ou comme tradition, transmise de bouche en bouche. En somme Aristion et Jean étaient des anciens et si Jean seul est l’ancien, c’est parce qu’il y avait lieu de le distinguer de Jean l’Apôtre. Ce n'étaient pas des disciples du Seigneur au sens propre. Le mieux est donc de regarder comme interpolés ces mots qui manquent à la version syriaque, qu'Eusèbe ne doit pas avoir lus, et qui sont en contradiction avec tout l'esprit du morceau (1). Papias ne composa son ouvrage qu'au plus tôt vers l’an 125. IL peut se référer à une enquête déjà ancienne quand il recueillait luimême des dires des anciens; mais à Hiérapolis sa curiosité ne fut pas satisfaite tant qu'il lui arriva un voyageur : cette enquête toujours ouverte durait encore au moment où il écrivait. Le présent ne peut s’entendre d’un disciple de Jésus à une date aussi avancée.

Que si l’on refuse cette radiation comme trop arbitraire, il restera d’opter entre ces deux partis : ou prendre les anciens pour des apôtres, ou prendre ces deux disciples pour des disciples de la seconde génération. Si les anciens sont les Apôtres, c'est parmi eux qu'il faut ranger Aristion et Jean l’ancien; sinon il faut les mettre à la suite avec les autres anciens, ce que nous avons fait.

Nous admettons donc l'existence d’un Jean, distinct de l'Apôtre. Dom Chapman a montré très clairement que jamais plus il n’a été question de lui — avant Denys d'Alexandrie. Il en conclut qu'il n’a pas existé. D'autres en ont conclu qu'il a été transformé, transfiguré en apôtre. Ce sont deux exagérations. Combien de personnages sont cités avec un certain éclat par un écrivain. et dont on à depuis complètement

(1) Th. MOoMMsEN, Papianisches, dans Zn W, 1902, p. 156 ss. Un érudit classique s’expliquerait difficilement pourquoi dans un cas pareil on n'aurait pas recours à une correction critique.

ÉVANGILE SELON SAINT JEAN. c

à perdu Ja trace! Nous sommes convaincu qu’on a exagéré l’importai du texte de Papias (1), mais il est certain qu'il pèse lourdeme solution de la question johannique. Les conservateurs se rendent s en s’acharnant contre le sens naturel du texte. D’autres critiques me sur leur chemin un grand fantôme qu'ils ont créé presque de rien. voie moyenne est de reconnaître l'existence de Jean l’ancien, mais telle qu’elle fut, c'est-à-dire dans un rôle modeste de rapporteur de tradi tions d'ordre secondaire. è

b. Les anciens (rpesédrepor).

La facon dont Papias entendait les anciens ou presbytres et dont il. traitait du quatrième évangile lui-même dépend entièrement de l'mterprétation des textes de saint Irénée. Nous croyons qu'elle a été bien fixée par Harnack (2), dont l'opinion, si on l’'admet avec ses conséquences, est

beaucoup plus conservatrice que celle de Zahn. Ce dernier semble plus favorable à l'autorité d'Irénée en le mettant en communication directe avec plusieurs anciens, disciples des apôtres, mais les dires de ces. anciens ne lui feraient pas toujours grand honneur! S'il ne les a connus que par Papias, ils lui étaient donc antérieurs et témoignent à à une haute époque de l'existence de l’évangile, et attribué à un personnage qui ne peut être que Jean l’apôtre.

Il faut distinguer avec Harnack deux catégories de textes : ceux ee parlent des Anciens au pluriel et ceux qui sont contenus dans Haer. es 27-32.

a) Parmi les premiers, v, ‘33, 3 et 4. À propos du millénarisme, c 'est-à= dire du bonheur de certains élus sur la terre, devenue extraordinairement plantureuse, un des traits saillants, sinon le principal du système de Papias, [rénée écrit : Quemadmodum presbyteri meminerunt, qui Ioannem discipulum Domini viderunt, audisse se ab eo, quemadmodum de tempo=. ribus illis docebat Dominus et dicebat — suit une description fabuleuse de la fécondité de la terre. Puis au n° 4 : Taüra Ôë xal Ilumiac ‘Iwévvou pèv nouer ôè fais YEVOVÈE, LOT &vhp, éyypdpus Se Év rà | rerdprn tév adroD BiElev, Ecrit hp ar mévre BuÉMlx cuvrerayuéva (Eus. H. E. HE, 39, 1). Zabn et d’autres voient ici deux sources : les dires des presbytres connus d'Irénée, puis le texte de Papias. Leur raison c’est le xot

(1) Mommsen, l. L. p. 156 : Der Sitz der Johannes-Controverse ist Eusebius Bericht 4 über den Papias.

(2) Le P. Calmes et M. Lepin n'ont pas hésité à le suivre, et depuis MM. Corseon. et. Heïtmüller, M. Reïlly (RB 1919, p. 217-219), d'autres sans doute. En sens contraire,

M. Labourt dans RB., 1898, p. 68 ss. qui donne une excellente analyse de Harnack, Chronologie... p. 33485. ee

ouve « AUSSI », C Fe à-dire « d’ or » dans ee xat portant sur

éyypépus plutôt que sur Ilaxtuc, ou, si l’on veut, sur Papias comme écrivain. Il est incontéstable d’après le prologue de Papias que son but principal élait d'enrichir l'exégèse au moyen des dires des anciens qui avaient retenu des apôtres, en particulier de Jean, quelques paroles du Seigneur. C’est exactement le cas et sur le thème qu'Eusèbe reproche

ajoute à ce qui était déjà raconté et dont les anciens avaient fait men-

du vieux temps semble projeter dans le passé le dire des anciens. L’a- joute de Papias, un dialogue entre Judas le traître et le Seigneur, est censé une tradition apostolique.

v, 5, L. À propos du Paradis, demeure d'attente avant de pénétrer au

ciel : Au xai héyouoi of mpecédrepor, rüv éroctélwv maônral, vos weruredévrac éneice perareOiva, et en latin : Quapropter dicunt presbyleri, qui sunt - apostolorum discipuli, eos qui translati sunt, illic translatos esse. Cette fois le verbe est au présent; mais Irénée fut-il en contact avec un groupe d'anciens, disciples des apôtres? Les anciens parlent encore parce que leur dire est contenu dans un livre, sur un sujet qui relève de Papias. , v, 36, 1. Même sujet : &ç of mpec6ürepor Xéyouor... of pév... of dé... où Gé... en latin: £4 quemadmodum presbyteri dicunt.…. ali. ali tute paradisi delicüis utentur… alu, etc. Il y aura donc, d’après les anciens, plusieurs catégories d'élus; xat O1à vodro eipnxévar rov Küotov, êv voïç toù TATOG LOU HLoVÈe élvat moXde. — èv rois est d'un grec très connu (cf. sur Le. 11, 49) pour . dire « dans la maison »; c'est donc une allusion à Jo. xiv, 2, dans la - bouche des anciens. Si ces anciens sont bien ceux de Papias, c’est donc que Papias commentait l’évangile de Jo. au moyen de leurs dires, comme le meilleur écho des paroles du Seigneur.

v. 30, 1. A propos du chiffre de la Bête (Apoc. xr1, 18) : ef testimonium

aûTy éxetvwv Toy xar div rov wdvvnv Éwpuxdruwv... Encore un groupe, dans les mêmes conditions ; si Jean est nommé, c'est qu'il s’agit de l’Apoca- Jypse, mais il l'était aussi dans v, 33, 3, avec la référence à Papias.

Tous ces passages se trouvent dans le livre V, à propos de questions eschatologiques, qu’on sait être rattachées aux écrits johanniques, Apocalypse ou évangile; il est donc très vraisemblable que la source est la même, Papias.

Reste le passage le plus célèbre, 11, 22,5, qui a aussi une importance spéciale pour l’exégèse de Jo. vu, 57. Irénée soutient que le ministère du Sauveur a duré longtemps, et donc qu'il est mort longtemps après son

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