‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 23 sur 326 · XLVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XLVIII INTRODUCTION

parmi lesquels Jean! Tertullien (1v, 3): Conilitur ad destruendum statum eorum evangeliorum quae propria et sub apostolorum nomine eduntur vel etiam apostolicorum, ut scilicet fidem, quam illis adimit, suo conferat. porro elsi reprehensus est Petrus et Tohannes et lacobus.… si apostolos praevaricalionis et simulationis suspectos Marcion haberi queritur usque ad evangelii depravationem.… :

Il est donc bien clair que parmi les évangiles reçus par les Églises se trouvait alors un évangile qui portait le nom de Jean, l'Apôtre. Pour le rejeter avec les autres, Marcion a dû s’en prendre aux apôtres eux-mêmes : il n’a pas songé à en discuter l'authenticité.

Saint Justin.

Saint Justin a situé à Éphèse sa discussion avec le Juif Tryphon; elle eut lieu vers l’an 135. Le dialogue a été écrit plus tard, mais c’est dès cette date que le saint martyr a pu être informé sur les écrits de Jean et sur sa personne. À Rome, il était au courant des traditions de l'Église romaine avant son martyre (165). Or il est assurément très remarquable que de tous les apôtres de Jésus-Christ il n’ait nommé outre Pierre que Jean. A la vérité, c’est comme auteur de l’Apocalypse (Dial. Lxxx1, 4) : xal Éreura xal map” fuiv dvép tie, & ôvoux ’Ludvvne, Ele tüv dxostéwy 705 Xptotoù, êv ämoxahuber yevouévn adr& x. rt. À. Le Jean de l’Apocalypse ne se donne pas comme Apôtre. Comment Justin a-t-il su qu'il l'était? Ce ne peut être qu’en l'identifiant avec l’auteur de l’évangile qui se donne, lui, comme un disciple intime. On sait que Justin n’a nommé aucun des évangélistes : les « mémoires (1) » sont l’œuvre des apôtres (1 Apol. Lxv, LxvIr; Dial. ©, 4; cr, 3; or, 5; av, 1, etc.). Quand il va citer à Tryphon un passage de Luc, pour être tout à fait exact il note qu'il en est aussi d’écrits par les disciples des Apôtres (Dial. cu, 8). Justin entend donc «apôtre » de l'un des Douze, et s’il y a des mémoires des Apôtres, il faut donc qu'à côté de saint Matthieu, qu'il à souvent employé, il y ait eu un autre apôtre. Il est vrai qu’il nomme des Mémoires de Pierre (Dial. avr, 3), mais l'évangile de Pierre n’a pas eu grande vogue, et en fait il se réfère à Marc, disciple de Pierre, où l'on trouve en effet (Mc. it, 16. 17) ce qu'il dit du changement du nom de Pierre aussi bien que ce qu'il ajoute aussitôt du changement de nom des fils de Zébédée. D'ailleurs si Justin avait cru l'évangile de Pierre authentique, cela prouverait seulement qu'il n'avait pas de conviction arrêtée sur le chiffre de quatre évangiles, car il a sûrement connu Jo. et développé sa doctrine du Logos. On se réfugie volontiers contre cette évidence “ans l'hypothèse d’une école ayant adopté les façons de parler qu'on

(1) Sur le sens de ce mot, cf. Comm. Mt. Dre

L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. XLIX

trouve dans Jo. Nous avons déjà dit, à propos de saint Ignace, que cette hypothèse est une pure fantaisie. D'ailleurs Justin dépend de Jo. lui-même. Nous nous bornerons à deux allusions très claires, tirées de la même page de l’évangile : I Apol. 1x1 xal yhp 6 ypiorde etrev® "Av ph dvayevvôtre, où ph eicéhônre ei rhv Buothelav rüv obpavov. dre DE xal dÜbverov els Tac uitpuc Tüy texoucüv tobc GmaË YEvvLÉvOLG au6fvar, pavepèv räciv èort. Le début est une allusion évidente, quoique non textuelle à Jo. 111, 3, et la renaissance est amenée à propos du baptême, avec une mention de l’objection de Nicodème. Puis dans le Dialogue (xt, 4), c’est une allusion au serpent d’airain, symbole de la croix : xat d1ù voB rÜmou Dè xal ompelou rod xatä Tüv daxévrwv rdv ’Iopæhà dpewv À dvdfeoss paiverar yeyevnmévn ètt cwrnpla tüv TLGTEUOVzuwv &re du ro5 oraupoïcôar mékhovros Bdvaroc yevñoecdur Éxrore mpoexnoüoseto Tù per, swrnpla à rois xaradaxvomévors Om” adroD mal mpospeiyouot ri rdv écTaupwpaévoy vid adroù méubavrr sic rdv x6opov. Justin aurait été capable de trouver ce symbolisme, mais en fait il se trouve dans Jo. 111, 18 ss. avec 6 morebwv êv adriÿ (18), et dméorerhev 6 Oedc rdv vid elç rdv xdouov… va ou ê xdomos À adroù (17).

D'ailleurs il semble bien que Justin a employé encore la doctrine de la première épitre, si l’on compare Dial. cxxi, 9 et I Jo. 111, 1-3; Dial. xiv, 4 et I Jo. xt, 8.

Tatien.

C’est vers 470 que Tatien, disciple de saint Justin, vint dans l'Osrohène et donna à l’église d'Édesse le Diatessaron qui fut durant longtemps le seul texte évangélique en syriaque. Depuis celle-là, combien de synopses ont été composées! La principale difficulté pour tous est de faire entrer Jo. dans le cadre des synoptiques. C’est cependant ce qu'a entrepris Tatien, L’aurait-il osé si le quatrième évangile n’avait été considéré déjà comme partie intégrante de l'Évangile, aussi bien à Rome où il a pris ses matériaux et peut-être composé son texte, qu’en pays syrien où l'esprit conservateur des Sémites eût certainement répugné à une si grave innovation (1)?

Saint Méliton de Sardes.

Une des grandes lumières de l'Asie, d’après Polycrate. On tient pour authentique un fragment contre Marcion, qu'on ne peut dater avee précision (160 à 170). Il se sert de la doctrine du quatrième évangile, dont l'autorité s'imposait donc, sauf à l’audacieuse négation de Marcion qui n’admettait d'autre évangile que le sien. Le passage est intéressant aussi pour la chronologie johannique, admise sans contestation :

(1) Dans l'Oratio ad Graecos (18), Tatien fait allusion à Jo. 1, 5 rù eipnuévovy. ÉVANGILE SELON SAINT JEAN. d

L ds | INTRODUCTION.

Parlant de Jésus-Christ (1) : räv uv 0edrnta aûro dià réiv onpelwv êv 17 zpte— rla s9 perd vd Bérrioux, rhv D àvôpumérnrx «rod, êv roïe rpdxovra ypôvolc Tois TEù ro Barriouaros. Méliton admettait donc avec Le. que Jésus avait trente ans avant le baptême et que son ministère s’est prolongé dans un laps de trois ans : les deux évangélistes ont donc la même autorité; il n’est que de les concilier.

Epistola Apostolorum.

Il faudrait placer ici la missive des Apôtres, récemment publiée par Schmidt (2), s’il était établi que ce singulier ouvrage est antérieur à l’an 170 (3), comme le pense le traducteur-éditeur. Dans ce cas, comme Schmidt l’a noté (p. 224), aucun document du second siècle n’indiquerait un emploi aussi caractérisé du quatrième évangile. La doctrine du Logos Christ est comme le fondement de la doctrine chrétienne, le miracle de Cana est le premier, etc. Et c'est Jean qui est nommé le premier dans le catalogue des Apôtres (4). Les évangiles synoptiques étant employés, il y a là comme une esquisse {d'une vie de Jésus d’après les quatre évangiles, et dans l'esprit de Jean.

Athénagore.

Athénagore composait son apologie vers 177. Sans exposer une doctrine complète du Logos comme Fils de Dieu, il en a esquissé les traits d’après le quatrième évangile. On lit au ch. x (5) : à” êcrlv 6 vièç voë 005 Adyos roù marpdç Ev déa xut évepyela (6): mods adroÿ ykp xa G adtoS œévra Eyévero évog Ôvrog ro0 marpôs xai 700 vioù, dvroç D$ ro vod Év marpl xat marpds Ev uiG Evérnrt xat duvæquer nveÜpLatos, vob xat Adyos roÿ marpèc 6 uidç roù Deoù.

Le philosophe athénien cherche à donner à sa doctrine un cachet de philosophie, mais il est clair qu'elle lui est dictée par le dogme johannique dont il garde même les expressions; cf. Jo. 1, 4-3: x, 30: vais AE

(1) Rouru, Rel. sac: I, p. 121. «

(2) Gespräche Jesu mit seinem Jüngern nach der Auferstehung, etc. herausgegeben... von Carl Schmidt, Leipzig, 1919.

(3) Harnack (Theol. Lit.-Zeil. 1919 c 245 s.) admet le début du dernier tiers du u° siècle. Je n’y vois pour ma part aucune difficulté: voir cependant Bardy, RB. 1921 p. 131. :

(4) C'est le seul cas, avec la Apostolische Kirchenordnung, que Schmidt croit dépendante.

(5) Éd. Geffcken. x

(6) Geffcken voit dans ces deux mots une influence de l’Académie.

" - Fi ME 2 Lt 4 v 2 CURE A À AUTEUR DU QUATRIÈNE ÉVANGILE.

Théophile d'Antioche.

Les Montanistes.

On n’a pas pu s'entendre sur la date où Montan commença à révéler le

don nouveau de l'Esprit-Saint. Ce fut d’après Épiphane en 137, d’après :

5 Eusèbe en 172. Il eut plus de succès qu’il n'en méritait auprès des con- fesseurs, conscients de la gravité de l'heure et pleins de confiance dans

Carthage, ce fut comme une attente de temps nouveaux. Or si les trois premiers évangiles avaient promis le secours de l’Esprit-Saint devant les tribunaux, le quatrième évangile contenait des paroles du Sauveur plus étendues sur l'assistance du Paraclet (Jo. x1v, 16 s. 26; xv, 26; 4 xvi, 7-15). L'Apocalypse devait être aussi bien chère aux chrétiens plus ou moins imbus des espérances des Phrygiens. En admettant l'autorité

+ des écrits johanniques ils ne faisaient que se conformer à la pratique

- des églises. Mais Sans doute ils s’y appuyèrent de préférence et avec excès. Leur patronage parut compromettant et, pour la première et la

dernière fois, on vit naître des doutes sur la personnalité de l’auteur. Nous verrons d’ailleurs combien cette réaction fut restreinte.

Saint Îrénée.

Nous avons parlé de saint Irénée à propos de Papias et de ses anciens, et aussi à propos de saint Polycarpe. Son témoignage propre a son impori tance, parce qu'il a été élevé en Asie, a écrit à Lyon, a toujours 4 témoigné le plus grand respect à l’église romaine. On sait qu’il a fait un

grand usage du quatrième évangile, et qu'il l’attribuait à Jean l’Apôtre avec une pleine certitude. Pour lui les quatre évangiles n’en faisaient qu’un. Ilest d’ailleurs très discret sur les circonstances de leur origine, Il

dit de Jean (Eus. A. £. V, 8, 4): éreira Lodvvnc, 6 ponts Toÿ xupiou, 6 nai

Ex vd crfoc adro dvumeouv, xal aûrds ébédwney sd edayyéMov, év "Egéow rñc'Acixs … Gturpiéwv.

Ce témoignage a sa valeur, mais vers 185 l’évangile était reçu depuis | Jongtemps, et l’autorité d’Irénée n'y avait été pour rien. Nous lui sommes reconnaissants de ses renseignements sur saint Polÿcarpe et °° / | Ë

(1) Le troisième livre, car les deux premiers ont pu être écrits plus tôt (Barden-

hewer).

(2) Ad Autol. IT, 22.

LIT ù INTRODUCTION.

sur les anciens de Papias:; nous les avons examinés aussi sévèrement que des critiques frès sévères. Mais ces particularités qui provoquent la curiosité et les discussions des modernes ne sont pas sur le même plan que l'acceptation de l'évangile par les églises, fait antérieur à l’activité littéraire d’Irénée (1). 3

Les Quartodécimans.

Il y a quelques années, M. Lepin (2) a dû réfuter des critiques soutenant que le fait des quartodécimans était opposé à l'authenticité du quatrième évangile. M. Loisy avait promulgué le verdict de la critique : « Les critiques ont remarqué depuis longtemps que l'usage pascal des quartodécimans ne s'accorde nullement avec le quatrième évangile (3). » C'était l'Asie, le principal témoin de Jean, s'insurgeant contre Jean! L'erreur était un peu lourde. Aujourd’hui M. Loisy écrit : « Quoi qu’il en soit du Jean d'Éphèse et de sa légende, il est, en effet, assez évident que le quatrième évangile est quartodéciman (4). »

La rétractation est très honorable; mais la réaction est exagérée, car -on prétend maintenant que Jo. a canonisé la pratique des Asiates! Ce n’est pas ce que disaient ceux-ci, qui s’appuyaient au contraire sur l’autorité de Jean. Outre ce qu'on voit ici de Polycarpe, d’Apollinaire et de Polycrate, Théodoret (haer. fab. III) fait dire aux quartodécimans que « l’évangéliste Jean, préchant en Asie, leur a appris à célébrer la fête de Pâque le 14° jour du mois ». La coutume des quartodécimans se soudait au comput juif de la lune : leur usage a donc paru judaïsant. Pourquoi les chrétiens d'Asie, gentils en grande majorité, auraient-ils adopté cette coutume si elle ne leur avait été comme imposée par une grande autorité palestinienne, telle que pouvait être celle de Jean? Mais de l’enseignement oral de l’apôtre nous ne savons rien, et la question des quartodécimans n’est pas encore élucidée. Qu'ils aient célébré le souvenir de la Passion plutôt que celui de la Résurrection, comme le veulent des savants distingués (5), ou les deux à la fois, comme nous le pensons avec M. Brightman (6), il est certain que l’essentiel de la dispute portait sur le jour : devait-on célébrer la fête de Pâque le 14 nisan ou le

(1) L'ouvrage principal est comme on sait le Contra haereses. Bardenhewer (p. 502) place la composition des trois premiers livres vers 185; les deux derniers n'auraient pu être écrits que sous le pontificat de Victor (189-198).

(2) L'origine... p. 181.

(3) Commentaire, 1° éd., p. 30.

(4) Commentaire, 2° éd., p. 15.

(5) M BarirroL, L'Église naissante, p. 267; Me Ducesne, Hist. anc. de l’Église, p. 287; Carl. Scauinr, Epistola Apostolorum, p. 577-725.

(6) The Quartodeciman question, dans The journal of Theological Studies, april, 1924, p. 254-269.

L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. LIIL

dimanche qui suit la pleine lune? L'évangile est muet sur ce point. Mais il semble qu'on n’aurait pas fixé le 14 nisan si Jean n'avait placé ce jour-là la mort du Sauveur. À s’en tenir aux synoptiques, on eût dû opter pour le 45. Jean est donc plutôt pré-quartodéciman, en ce sens qu'il offre à ce système une base nécessaire, et la coutume elle-même prouve l'autorité éminente de son évangile. Ge sont les synoptiques que . l'on a expliqués pour éviter qu’ils fussent en contradiction avec le texte qui faisait loi pour les Asiates. Le choix du dimanche dans l’Église universelle faisait abstraction de ce point.

Apollinaire de Hiérapolis. — Apollonios.

Apollinaire écrivit contre les Phrygiens, c’est-à-dire contre les Montanistes, étant lui-même évêque en Phrygie. Cependant il ne songea pas à discuter l'autorité du quatrième évangile : ce n’est pas lui qu'on pourrait de ce chef compter parmi les mystérieux Aloges. Il tenait pour la pratique des quartodécimans (1), et s’'appuyait sur le quatrième évangile, qu'il jugeait aussi autorisé que celui de saint Matthieu. Il était d’ailleurs résolu à n’admettre aucune antinomie entre les évangélistes, mais nous ne savons comment il procédait, et en fait il suivait le comput de Jo: Certains ignorants : Aéyouoiv rt +% id vd nod6urov per rüv palnrüv Épayey à Küptos: 19 dù meydAn Âuépa Tv dGépuwv adrèç émadev” xai Ginyoüvror Marhatov oÙtuw AËyELV vevoñxaoiv.… xal cractabery doxei xar” adrobe Tà ebuyyéAux (2). — Aurait-il préféré la date de Jo. s’il ne l'avait cru d'origine apostolique, -et n'est-ce pas à cause de la présence de Jo. en Asie qu'il lui donne la préférence ?

Apollinaire écrivait cela vers 470, peut-être plus tôt.

Un autre adversaire des Montanistes, Apollonios, qui était sûrement aussi un asiate et qui écrivait avant l'an 200 ne s’est pas non plus cru obligé de renoncer à l'Apocalypse, et il connaissait le séjour de Jean à Éphèse : xéxpntat 5 al papruolaus and Ti ’Ludvvou ’Amoxahüÿeuwc, xal vexpov GE Buvdper del mpdç adrod ’lwdwvou ëv r% Evéow éynyépôa ioropet (3).

Polycrate d'Éphèse.

Vers 190 ou 195, Polycrate, évêque d'Éphèse, le huitième de sa famille élevé à l’épiscopat, écrivait au pape Victor au nom des évêques d’Asie pour revendiquer leur droit de conserver leur pratique sur le jour de la célébration de la Pâque. Avec des protestations d'humilité personnelle qui n’excluaient pas une certaine fierté, surtout quant aux droits de ces

(1) Avec M:' Duchesne, Histoire, p. 279, contre Harnack, Bardenhewer. (2) Rourn, Rel. sac. I, p. 160.

(3) Eus. H. E. V, 18, 14.

EIV INTRODUCTION.

églises, il disait (1) :xat.yèp xark vhv ’Aclav peydla orotyeix xexolunran.. Déurrov rov dbdexx drocrdkwv, à xexolunrat &v ‘Lepardker.. Err dè xat ’wävyns 6 êml 1d oxfdoc roù xuplou dvamewv, Êc éyevfôn tepebs vd méralov mepopezdx x0 méprus xal Gudoxæhoc obros êv "Epéow xexolunra... viennent ensuite Polycarpe, Thraseas, Sagaris, tous évêques et martyrs,‘enfin Méliton de Sardes.

Rien de plus solennel que ce témoignage, auquel s'unissent les autres évêques du pays; il est garanti par la présence à Éphèse du tombeau de Jean, qui a reposé sur la poitrine du Seigneur.

On n’a pas manqué cependant de reprocher à Polycrate d’avoir confondu Jean l’Apôtre et Jean l’ancien : en réalité c'est Jean l’ancien qu'il aurait eu en vue, sans quoi aurait-il omis de nommer cette lumière de l'Asie? D'autant qu'il n'ose même pas nommer son Jean apôtre, titre qu'il donne indûment au Philippe de Hiérapolis qui n’était que l’évangéliste Philippe (2).

Et il est impossible en effet de l’excuser de cette dernière confusion. Elle s'était sans doute produite avant lui, il n’a eu garde d’omettre un pareil titre de gloire ; tout au plus son intention a-t-elle été de grandir autant que possible ceux dont il s’autorise. Parmi ceux-ci, Jean tient évidemment le premier rang par l'emphase du ton. S'il n'est pas nommé le premier, c'est sans doute parce qu’il est descendu après la mort de Philippe dans le tombeau qui conserve samémoire. Pourquoi n'est-il pas nommé apôtre? Peut-être Polycrate, jouant serré avec le pape Victor, s’est-i] abstenu de lui donner un titre qu'il ne porte pas dans l'Évangile. Mais son dessein est, si l’on peut dire, d'en faire un sur-apôtre. Ila reposé sur le sein du Seigneur, et l’on se rappelle aussitôt que Pierre lui-même a dû recourir à lui pour être éclairé sur la personne du traître (Jo. xr1r, 24). De plus il faisait la figure d’un grand prêtre juif portant la lame d'or (Ex. xxix, 32) avec l'inscription : «consécration au Seigneur (3) ». On a

(1) Eus. A. E. V, 24,288.

(2) Dom Chapman (John the Presbyter, p. 64 ss.) a soutenu de nouveau, avec Lightfoot contre Harnack et Zahn, que c'était bien l’apôtre Philippe qui était veau à Hiérapolis. Il rejette le témoignage de Caius comme romain éloigné, sans se douter que, d’après Eusèbe (I, 31), c'est Proclus son adversaire qui parle. Dans le texte de Polycrate, il ne voit que deux filles de Philippe, car ñ £téox ne peut signifier que la seconde. — En grec classique soit, mais cf. Le. x1x, 20. Il ne serait pas impossible que deux Philippe aient eu des filles; mais qued’un ait eu des filles prophétesses et l’autre des filles celèbres parmi les chrétiens, l’une d'elles ayant vécu en communication avec l'Esprit Saint, cela suggère que le même personnage a été doublé; ou plutôt Le titre honorable d'Apôtre a été donné au père de telles filles, évangéliste de la première heure, le diacre Phikippe.

(3) Épiphane (Haer. XXIX, 1v, 4) dit la même chose de Jacques «le frère » du Seigneur, en cilant Eusèbe, Clément et d'autres. Zahn (Forsch. V, p. 209 8.) attache de l'importance à ce point, mais il est probable qu’Épiphane a confondu.

L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. LV

quelque peine à croire que Jean ait en effet porté cet ornement; mais

l'intention de Polycrate est bien de le désigner comme spécialement voué à Dieu, avec une sorte de surintendance sur les églises d’Asie, ce

qui ressortait assez naturellement de l’Apocalypse. La nuance juive s’ex-

plique par l'origine et les manières de Jean parmi les chrétiens hellé-

… nisés d'Asie. Polycrate ajoute qu'il fut méprus, ce qui s'explique par

l'Apocalypse (1,9), ou par le caractère de témoin qui est si particulière-

ment celui de l’évangile (x1x, 35; xx1, 24) et des épitres (I Jo. 1,2;1v,14;

I Jo. 12). Enfin le titre de tÿéoxakos rappelle l'enseignement de vive

voix recueilli par les anciens (1).

Polycrate a bien pu nommer Apôtre un diacre évangéliste très célèbre

en Asie, où l’on ne savait rien de Philippe, l’un des Douze. Aurait-il grandi à ce point un simple ancien? Admettons que d'autres avant lui

en eussent été capables et lui-même : quelqu'un barrait le chemin à

l'ancien, et c'était précisément l'Apôtre, qu'on avait vu en Asie face à

face. Jean le disciple bien-aimé suffisait, et l'ancien n'avait jamais été ni

une grande lumière ni un martyr. Pourquoi M. Harnack ne reproche-t-il

pas à Polycrate son silence sur Aristion? Aristion et Jean l'ancien se

valaient. :

Au temps de Polycrate, placé entre Papias et Denys d'Alexandrie, les Jean les plus connus étaient sans doute toujours deux, le grand et le petit. Si l’on s'appuie sur Denys pour rehausser le prestige de l’ancien, qu’il propose pour auteur de Apocalypse, et dont Éphèse connaissait le tombeau (?), on ne doit pas scinder ce témoignage ni oublier l'autre tombeau du grand Jean. Polycrate a choisi.

Les Aloges et le romain Caïus (2).

4 C’est un fait que le quatrième évangile, en même temps que l’Apoca- | É lypse ou plutôt après, a été rejeté à la fin du second siècle. En consé- . quence on ne pouvait plus l'attribuer à Jean l’Apôtre, et l'on est allé jusqu’à en faire hommage à l'hérétique Cérinthe. D'après l'opinion uni= versellement admise jusqu’à ces derniers temps, le mouvement a com-

(1) Irénée, d’après Papias.

(2) Bibliographie. — Les textes d'Eusèbe, H. E. If, 25,6; IT, 28,1 s.; 31,4; VI, 20,3 gur Caïus. C’est d’après lui que Jérôme a rédigé sa notice (De vir. ill. LIX); cf. Philastrius (P. Z. XIE, c. 1174). Photius n'a pas lu les ouvrages de Caïus (Bibl. 48; PG. CII, c. 85). Récemment la publication du commentaire de l’Apocalypse de Denys bar Salibi a jeté un nouveau jour sur la question (voir plus loin).

On peut consulter ZAun, Geschichte d. neut. Kanons, 1, 220 S8.; IL, 967 SS.; Forschungen... V, 35 S8.; Harnacrk, Chronologie, 320-381 ; les notes de Holl dans son édition d'Épiphane (haer. LI). Une note de Bardy dans RB. 1921, p. 358 S. oriente bien sur les

travaux récents.

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