LVI : INTRODUCTION
mencé en Asie et s’est étendu jusqu'à Rome, où il a eu pour adepte le romain Caïus. On sait très bien que le nom d’Aloges, donné par saint Épiphane à sa cinquante et unième hérésie est un nom de fantaisie, probablement un jeu de mots de ce Père sur les adversaires du Logos, dépourvus de raison (1).
Néanmoins le fait des « Aloges » a été largement exploité contre l’authenticité johannique. Cette opposition ne s’expliquerait pas, affirme-t-on, si les écrits contestés avaient été acceptés dès l'origine en toute confiance. C'est plutôt la manifestation d’un sentiment conservateur. Sûre= ment c'était là l'aboutissement d’une répugnance qui ne nous est pas autrement connue. Le feu couvait sous la cendre.
— On oublie que s’il faut des années pour la croissance d’un chêne, une nuit suffit à faire éclore un champignon. Les « Aloges » ressemblent beaucoup à un champignon, et c'est un des symptômes consolants de la critique la plus récente qu’elle ait su réduire leur rôle et leur personnel à très peu de chose.
En effet on voit très bien la cause de cette négation soudaine, violente, mais courte, et qui fut seulement une contestation de controversistes dans l'embarras. En fait elle ne laissa de traces sérieuses que par rapport à l'auteur de l’Apocalypse. Et cette négation fut précisément tenue en échec et réduite au silence par l'appui que prêta à celle-ci le quatrième évangile dont on ne pouvait douter. Mais c’est là un point dont nous n’avons pas à nous occuper ici (2)
Le texte le plus ancien et le principal touchant l’évangile est celui d’Irénée (IT, 11,9) : Marcion avait rejeté les évangiles, sauf le sien : Ali vero ut donum spiritus frustrentur, quod in novissimis temporibus secundum placitum Patris effusum est in humanum genus, illam speciem non admittunt, quae est secundum Tohannis evangelium, in qua Paracletum se missurum Dominus promisit; sed simul et evangelium et propheticum repellunt spiritum. Infelices vere, qui pseudoprophetas (3) quidem esse volunt; propheticam vero gratiam repellunt ab ecclesia : similiæ patientes his, qui propter eos qui in hypocrisi veniunt, etiam a fratrum communicatione se abstinent. Datur autem intelligi, quod huiusmodi neque apostolum Paulum recipiant… Per haec igitur omnia peccantes in spiritum Dei, in irremissibile incidunt peccatum.
Irénée ne nomme pas ces personnes; comme il ne paraît pas disposé à les ménager, c’est sans doute qu’alors (vers 483) personne n'avait écrit pour soutenir une thèse aussi hasardée. Rien n'indique leur patrie,
(1) En grec moderne, les bêtes de somme se nomment éZoga.
(2) Voir ALLo, Comm. Apoc., p. cLxxIVSs.
(3) Conjecture nécessaire au lieu de prophetae. Irénée semble dire que l’on regarde Montan, etc. comme des faux prophètes; soit, mais il doit y en avoir de véritables!
L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. LVII
et l’on sait que le montanisme fut vivement débattu à Rome, à Carthage et à Lyon. Les innomés sont des exagérés qui ont peur de leur ombre; pour éviter une erreur, ils tombent dans une autre. Ayant horreur des Montanistes — car Irénée ne peut avoir qu'eux en vue — ils rejettent aussi le quatrième évangile sur lequel s’appuyaient les spirituels nouveaux : pourquoi ne rejettent-ils pas aussi saint Paul (1)? Ce serait logique. À Lyon, parmi les confesseurs, plusieurs peut-être étaient sympathiques au mouvement phrygien, tous tenaient aux charismes de l'Esprit. C'est surtout l'hostilité contre l'Esprit qui frappe Irénée. 11 ne parle pas des autres écrits de Jean, parce qu'il n’a en vue dans cet endroit que les évangiles. On attaque le quatrième évangile en haine des spirituels; il répond en maintenant sa doctrine sur l'Esprit. L'attaque n'avait pas pris encore une forme bien nette, du moins Irénée ne dit pas qu’elle ait été appuyée sur des raisons exégétiques.
Elle fut très probablement soutenue dans le dialogue de Caïus contre le montaniste Proclus, écrit à Rome au temps du Pape Zéphyrin (2) (198-217).
Zahn admettait encore dans son histoire du Canon (3) que Caïus n'avait attribué à Cérinthe que l’Apocalypse. Eusèbe n’en dit pas plus, mais toute son attitude vis-à-vis de l’Apocalypse est assez sournoise. Il tient Caïus pour un esprit très judicieux (77. £. VI, 20, 8, Noytwtatos), et soude à son nom celui de Denys d'Alexandrie, qui devait plus tard, lui aussi, refuser l’Apocalypse à Jean l'Apôtre. Il ne voulait donc pas compromettre Caïus par une énormité comme l'attribution du quatrième évangile à Cérinthe. Hippolyte aussi a attaché ‘plus d'importance à la question quelque peu disputée de l’origine de l’Apocalypse, et il à écrit des « Chapitres contre Caïus » sur ce sujet (4). Mais il a écrit aussi un livre « sur l’évangile de Jean et l’Apocalypse (5) » qui devait sûrement prendre à parti le même adversaire.
Du moins nous savons pas Denys bar Salibi ce qu'Hippolyte disait de
(1) C’est ainsi que j'entends Irénée ; il argumente par une reductio ad absurdum; cela ne prouve pas qu'il les accuse d'avoir en fait rejeté Paul (contre Bardy, RB., 1921, p. 359, note).
(2) Eusise, À. E. IL, 25, 6. : 4
(3) Gk. 1, 233. Je ne sache pas qu'il ait changé d'avis. Harnack estime aussi que Caïus admettait le quatrième évangile, puisqu'Hippolyte s'en sert pour argumenter contre lui dans le cinquième des fragments dort nous allons parler (Texte und Unit. VI, 3, p. 123). Et de fait Hippolyte fait allusion à Jo. xiv, 30. Mais à supposer qu’il n'y ait pas là une négligence de polémiste, Caïus a peut-être attaqué d’abord l’Apocalypse et seulement plus tard le quatrième évangile.
(4) Ouvrage perdu; fragments dans Denys bar Salibi (notes sur l’Apocalypse), groupés en allemand dans l'édition berlinoise d'Hippolyte, I, p. 24158. :
(5) Le titre est sur sa statue au Latran : dnèp roù nur ’Iwdvvnv eayyehiou xat émo-
xARUYEWG.