LVIII : INTRODUCTION
Caïus (4) : Apparuit vir, nomine Caius, qui asserebat Evangelium non
esse lohannis, nec Apocalypsim, sed Cerinthi haeretici ea esse. Et contra
hunc Caium surrexit beatus Hippolytus et demonstravit aliam esse doc-
trinam Tohannis, in Evangelio et in Apocalypsi, et aliam Cerinthi. Dans
son Commentaire sur le quatrième évangile, Denys dit avec plus de pré-
cision (2) : « l’hérétique Caïus blâme Jean, parce qu’il ne coïncide pas. avec ses frères les évangélistes qui disent (sic) que le Christ est allé tout
droit en Galilée après le baptême, et a fait à Cana le miracle du change-
ment de l’eau en vin ».
Ce dernier passage montre clairement quel fut le procédé de Caïus pour ruiner l'autorité du quatrième évangile : celle des trois premiers synoptiques n'était pas en cause dans la querelle montaniste; ils continuaient à être reconnus de tous. Le quatrième, s’il était d’un apôtre, ne pouvait les contredire. Pour le rejeter, il fallait donc y relever des contradictions avec les autres. Pourquoi l’attribuer à Cérinthe? On n'en peut donner aucune raison si ce n'est parce que la tradition plaçait Cérinthe à Éphèse comme Jean, et de son temps (3). Caïus espérait peutêtre faire passer ainsi une opinion aussi peu éloignée que possible de la tradition sur le lieu et le temps de l’origine du quatrième évangile!
Puis le silence se fit sur cette opposition, jusqu’au jour où saint Épiphane reprit la question en faisant des Aloges sa cinquante et unième hérésie (4) : attaquer l’origine apostolique du quatrième évangile, c’est attaquer la doctrine du Logos, c’est être aloge. D'ailleurs rien ne permet d'affirmer qu'Épiphane ait connu des Aloges en ce sens qu'ils aient composé une communauté. Ils se sont mis en campagne, il est vrai, mais comme écrivains (5).
(1) Corpus script. Christ. orient. Scriptores syri, CI, p. 1, Trad. Sedlacek.
(2) Dans de Labriolle (La crise montaniste, p. 285) et dans les notes de HoLz, Epiphane, XI, p. 251. Le texte est troublé sur le point de l'opposition entre Jo. et les synoptiques, mais il suffit de les lire pour voir sur quoi Caïus insistait.
(3) Voir ch. 1, p. Lxxur s.
(4) Éd. Holl, Leipzig 1922.
(5) C'est ainsi que je comprends 11, 33, 3 : of *e &pvoümevor Tv ’ATox4\UUVY xaTX Toù Xoyod toutou el; &varponhv xat’ Éxeïvo xatpoŸ ÉcTpatevovro. Épiphane sait que l’église de Thyatire a cessé d'exister vers 170, en ce sens qu’elle a été envahie par les montanistes demeurés seuls maîtres : les catholiques sont revenus en 263; mais rien n'indique que les Aloges aient eu la moindre part à ces luttes, xatà toù )oyoù roërou n’est pas le montanisme (Holl), mais la prophétie de l'Apocalypse (n, 18} comme a bien vu Zahn: Épiphane ne s'intéresse pas à la polémique des Aloges contre les montanistes er contre les écrits johanniques. :
Donc le sens est : « Ceux qui niaient l'Apocalypse faisaient (de) ce moment cainpagne d’après ce passage (du livre), en vue de la réfutation » (de ce même livre); l'intervention des Aloges sur ee point, la seule dont parle Épiphane, ne pouvait : produire qu'après le désastre et de loin. Il est vrai qu'Épiphane semble loger des Aloges à Thyatire, quand il écrit : évorxnoévroy Ydp ToUrwv Énetoe a Toy De
L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. PC HIX
Ils se sont prononcés, comme les innomés d’Irénée, contre les charismes de l'Esprit-Saint. Les termes sont les mêmes (LI, 35, 1 ss.) : &AXX obror wh debduevor mvebua éytov, .….pldver dE xal Em” adrobs Td elpnpévoy ÔTt Tü Bhacpnuodvre ei rù mvebua Td Aytov, oùx dpelioerat abrG x. r. À. Le mobile des Aloges étant le même que celui des innomés, leur tactique relati- vement au quatrième évangile est exactement celle de Caïus : ils cherchent des antinomies entre cet évangile et les trois autres, afin de montrer qu’il n’est pas d'origine apostolique (1). Comme l’Apocalypse, il a été composé par Cérinthe. Épiphane disserte longuement sur les objections, ce qui lui permet d'étaler son érudition quant aux dates de la vie du Sauveur. A propos de l’Apocalypse, une objection des Aloges est précisément celle de, Caïus dans Denys bar Salibi, et réfutée comme avait fait Hippolyte (LI, 34, 1 ss.). Aussi est-il certain qu'Épiphane s’est appuyé sur son devancier, très douteux qu'il ait eu une autre source pour parler de ses Aloges. Il faudrait avoir le courage d’en tirer cette conséquence que rien n'autorise à parler comme on le fait si volontiers (2) des Aloges d'Asie. Cette hérésie, d’après Épiphane, est un faible reptile (Eprerdv achevés, LI, 1, 1) qui n’a pu soutenir le contact de l’aurone (artemisia abrotonos). Déjà cette plante aromatique, symbole de Jean, avait ruiné en Asie l'empire des anciens serpents, Ébion et Cérinthe. Elle empêchait donc le nouveau reptile d'y demeurer ou d’y avoir son repaire. Si cette comparaison maladroitement poursuivie a un sens, c'est qu’au pays même de Jean il était impossible de soutenir une hérésie en contradiction avec sa doctrine du Logos. Si elle y était née, — ce qu'Épiphane ne dit pas, — elle aurait bien vite disparu. C’est donc ailleurs qu'elle a eu une existence assez misérable. Les Aloges dont les phrases sont citées sont sûrement représentés par Caïus. Y eut-il un autre écrivain de la même sorte? Schwartz a estimé que Caïus n’a fait que reproduire les arguments d'un auteur plus ancien. Ce n'est là qu'une conjecture sans portée, mais nous nous gardons bien de prétendre que Gaïus ait été le premier aloge. D'ailleurs Schwartz n'affirme pas que son aloge, « l’aloge par excellence », ait été un asiatique. M£' Ladeuze a pu écrire
x. t. À, et c'est ce que maintient M. de Labriolle (4. 1. p. 201 et p. 285), cependant il écrit (p. 201) : « Methveyxav à donc pour sujet oi xarà Ppÿyas qu'il faut tirer du génitif absolu qui précède, à l'exclusion du zoëtwv ». C'est l'évidence même. Mais alors il faut remplacer ce roûrwv ainsi exclu par rôre (Schwartz).
(1) Les principales objections touchant l’évangile sont relatives à l'ordre des faits au début du ministère de Jésus et à la chronologie : une Pâque d’après les synoptiques, trois Pâques d’après Jean. Ces divergences sont encore l'objet de contestations : elles ont dû toujours être remarquées et si l'évangile a été reçu néanmoins, c’est donc pour des raisons décisives. Qu’une objection doctrinale ou de discipline domine un esprit passionné, il n’hésitera pas à revenir à des difficultés critiques qui n’avaient pas paru insolubles.
(2) Bardenhewer, Loisy, Zahn, etc.