‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 245 sur 326 · LE CARACTÈRE HISTORIQUE DE LA RÉSURREGTION DE LAZARE · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE HISTORIQUE DE LA RÉSURREGTION DE LAZARE

On se rend compte aisément de l'extrême importance de ce récit dans la structure du quatrième évangile. Les critiques radicaux l'ont fait ressortir à l’envi, presque avec exagération, s’il était possible d’'exagérer en ce cas. Ce que toute religion demande à son Dieu, c’est d’abord le soulagement de ses misères physiques (le malade de la piscine); c’est aussi la lumière sur ses doutes et ses obscurités (l’aveugle-né); c’est surtout la vie après la tombe.

La foi renferme l'espérance qui délivre des horreurs de la mort, et

c’est pour prouver qu’il est bien la résurrection et la vie que Jésus a ressuscité

Lazare. En même temps, ce point suprême de la foi est aussi la crise décisive

‘de la carrière mortelle de Jésus : désormais ses ennemis n'hésitent plus à le faire mourir sans tant tergiverser sur les griefs et sur la légalité.

Ayant établi ces points avec nous, les critiques radicaux se retournent contre nous. Où voyons-nous dans les évangiles synoptiques la moindre trace de cet événement capital? Où découvrons-nous ce sommet qui est aussi un précipice? Où placer ce miracle dans le thème évangélique ancien, et comment l'aurait-on passé sous silence s’il eût été historique? Il ne l'était donc pas. Ou bien préférons-nous ne voir qu’un arrangement artificiel dans la trame des synoptiques? Puisque nous tenons à les regarder comme bien informés, et Matthieu comme témoin oculaire, comment se fait-il qu’ils n’aient rien vu?

Il y a là, il faut l’avouer, une difficulté fort grave. Voyons bien cependant sur quoi elle porte. Si le miracle avait été relaté par les synoptiques eux aussi, en reconnaîtrait-on la réalité? — Nullement, pas plus que pour la multiplication

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des pains. Ce qu'on prétend conftlure, c'est donc seulement ceci : que le miracle de Lazare ne faisait pas partie de la première tradition chrétienne, et qu'il a été. inventé par l’auteur du quatrième évangile comme base de son théorème sur Jésus — Vie — Résurrection.

Et en effet, si Jo. avait dit en deux ou trois lignes : Jésus ressuscita dans ce temps un homme mort depuis quatre jours, etc. ; c’est à peine si l’on nous ferait remarquer que ce fait ne se trouve pas dans la tradition des synoptiques : car c’est ainsi que la tradition de Me. et de Mi. ne contient pas la résurrection du jeune homme de Naïn.

Dès lors il est aisé de voir ce qu'il y a d’artificiel dans l’objection. Ce n’est pas le silence des synoptiques sur le fait lui-même qui est inexplicable; il serait seulement inexplicable qu’ils n’en aient pas tenu compte s'ils l'avaient lu tel que l’a raconté Jo. et avec le relief et la portée qu'il lui a donnés... mais on sait qu’ils ont écrit avant Jo.

Ne songeons donc qu'au miracle de Béthanie, antérieur d'au moins plusieurs jours, d’après Jo. lui-même, au moment où Jésus quitte Jéricho pour monter à Jérusalem. Les synoptiques ne pouvaient-ils pas se dispenser d'en parler ?

D'après leur plan, qui contient beaucoup de miracles en Galilée, l'opinion de la foule s'était faite, et elle allait éclater. Le triomphe de Jésus est l'œuvre de ses disciples, auxquels le Maître semble donner le signal. Dans leur perspective, c'est la première fois qu'il va entrer à Jérusalem. Comment se seraient-ils résolus, même pour un miracle aussi extraordinaire, à changer tout le plan de la catéchèse qui distinguait deux périodes, une pour la Galilée et une pour la Judée? D'autant qu'un pareil miracle, précisément parce qu'il était extraordinaire, ne pouvait être raconté d'un mot. Le fait de la résurrection de morts par Jésus étant censé connu par Mt. (x1, 5) et Le. (vi, 22), Les trois synoptiques ont donné le détail de la résurrection de la fille de Jaïre; Le. a dit assez précisément ce qui regarde le jeune homme de Naïn. En pareil cas il faut tout dire pour être cru, ou il vaut mieux ne rien dire.

I nous semble aussi que les modernes prêtent aux synoptiques leurs conceptions sur l'importance d’un pareil miracle. Pour eux c’est la question du surnaturel qui est en jeu. Ce fait, avec tous les détails historiques que lui a donnés Jo., oblige à conclure au miracle, avec toutes les conséquences que l’on sait. Mais les Juifs ne niaient pas qu’un prophète pt ressusciter un mort, et ils attendaient la résurrection générale. Il s'agissait donc seulement de savoir si Jésus avait eu le pouvoir de ressusciter un mort. Cela était déjà établi pour les synoptiques. C’est un fait, quoiqu'il nous paraisse étrange, que l’apologétique chrétienne ancienne, à notre connaissance, n'a tiré aucun parti de la résurrection de Lazare. Origène paraît presque embarrassé des miracles de résurrections : il donne comme preuve de leur réalité qu'en somme il n'y en à que trois dans l'évangile (Contra Cels. n, 48). Les synoptiques ont pu penser qu'il n'y avait même pas intérêt à atteindre ce nombre par un récit détaillé. On sait que sauf le figuier stérile de Mt. et Me. (Mc. xx, 12-14; 20-25 et parall.) et quelques vagues guérisons de Mt. (xxt, 14), ils n'ont pas raconté de miracles entre l'aveugle de Jéricho et la Passion.

Qui sait même si la résurrection de Lazare n'a pas paru de nature à diminuer l'impression que devait produire sur l'esprit la résurrection de Jésus? Celle-ci

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est le grand et décisif miracle qui désormais absorbe toute l'attention de la catéchèse.

Concluons donc que le fait de Lazare ne s’imposait pas au choix des synoptiques, et que le récit détaillé eût troublé l’économie de leur composition.

Est-ce à dire que les deux structures, parfaitement logiques en elles-mêmes, se heurtent au point que celle des synoptiques exclue la réalité du miracle de Jo. en ne lui laissant aucune place dans l'ordre des faits? On l’a dit, mais l’objection tombe par le simple rapprochement des récits. Avant le moment décisif où Jésus monte vers Jérusalem (Mec. x, 32; Mt. xx, 17; Le. xvur, 31), qui correspond à Jo. xt, 4, personne ne peut dire d’après les synoptiques quel fut l'itinéraire de Jésus. Il est très raisonnable de supposer que l’arrivée à Jérusalem ne fut pas de Jéricho à Jérusalem d’une traite, mais, comme Jo. le suggère, avec un arrêt à Béthanie. De même on peut placer auparavant un premier voyage à Béthanie, suivi d’une retraite à Ephraïm, d’où Jésus pouvait revenir à Jéricho par Aïn-Douq.

La seule. difficulté, la vraie, n’est pas dans l'attitude négative des synoptiques, encore moins dans une prétendue contradiction, c'est que, lorsqu'ils coïncident avec Jo. sur l’onction (du moins Mc. et Mt.), ils ne nomment pas la femme qui l'a faite et ne disent pas que c'était Marie, la sœur de Lazare le ressuscité. Il y a 1à un mystère : nous allons y revenir.

À-t-on même le droit d'affirmer que Jo., tablant sur nn fait réel, l'aurait complètement créé littérairement en inventant toutes les circonstances, pour les coordonner à un enseignement dogmatique?

Nullement. Et d’abord quel est cet enseignement? Nous l'avons déjà dit : ce n’est pas que Dieu puisse donner à un prophète le pouvoir de ressusciter. Cet enseignement, c'est que Jésus lui-même avait ce pouvoir, indice et preuve, étant donnée son affirmation, de son pouvoir plus haut et plus général de conférer à ses fidèles une vie qui à la fin triompherait de la mort. C'est donc le thème johannique par excellence (vi, 40, etc.;. Le prouver par un récit symbolique eût été un pur enfantillage; il fallait un fait réel. Aussi bien aucune des circonstances de ce récit, beaucoup plus détaillé que les autres, n'offre un caractère symbolique particulier. L'auteur du symbolisme n’a donc point écrit les détails pour servir à son dessein. Il a plutôt eu conscience qu’il devait établir solidement la réalité du fait. Il a donc accumulé les précisions : le lieu du miracle, la distance de Jérusalem, la forme du tombeau, le nom du mort, eeux de ses sœurs, le temps écoulé depuis la mort, la crainte de la mauvaise odeur, la présence des Juifs, la constatation d’un mort qui marche enveloppé de bandelettes. Nous savons comme tout le monde que l'écriture de pareils détails ne prouve nullement par elle-même Ja réalité d’un fait. Mais si l’on en affirme la réalité, ils deviennent aisément des critères de vérité ou de mensonge. Accumuler les détails, si ce n'est accumuler les attestations du fait, c'est multiplier les occasions de démentis formels et faciles. Y avait-il seulement à Béthanie un Lazare, une Marthe et une Marie qui fussent ses sœurs, et les sœurs d’un ressuscité, etc.?

On prétend que Jo. a mis quelques chances de son côté en nommant Marthe et Marie, deux personnes connues par l'évangile de Luc (x, 38-42), dont il a d’ailieurs conservé les caractères particuliers. Un pareil démarcage n'est pas

312 ÉVANGILE SELON SAINT JEAN, x” 45.

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impossible en soi. Mais alors pourquoi nommer Béthanie qui permettait le contrôle et qui ne figurait pas dans Luc? — On ajoute que Le. a encore fourni le personnage de Larare (xvi, 20-31), ce pauvre de la parabole que le riche voulait renvoyer dans le monde pour avertir ses frères. Celie fois, ce ne serait plus un emprunt à Le., mais une contradiction, puisque Jésus aurait passé outre a refus d'Abraham : aussi bien Lazare n'a rien dit de ce qui se passait dans l'audelà, et sa résurrection a procuré tant de conversions que l'obstination du Sanhédrin n’en est que le contre-coup.

Au lieu de se servir de Le., Jo. a hien plutôt complété ce qu'il avait laissé entrevoir de cette famille de Béthanie, de ces amis que les synoptiques ont connus sans les nommer (Me. xx, 11; Mt xxx, 17}. Pourquoi leur silence? IL paraît bien intentionnel, et les exégètes catholiques en assignent une solide raison en alléguant la haine du Sanhédrin (Jo. xu, 10) qui voulait se débarrasser de Lazare. Toute la famille était à sa portée et dans sa main. Elle ne devait donc pas être nommée dans la catéchèse. Plus tard Je. a ler le voile. Il est chez Jui à Béthanie comme nulle part ailleurs; tout son récit est d'un familier, connaissant les personnes et les aïtres, surtout les sentiments de Jésus. Si le miracle a nettement un but didactique, c'est en mème temps un miracle que l'affection aurait produit à elle seule. Jésus se content, il diffère dans l'intérêt de la gloire de Dieu : mais dès le début il a résolu d'exaucer la prière des deux sœurs. En présence du tombeau, sa tendresse se fait jour. Il pleure. Ce ne sont point là des traits de théologien en quête d'un schéma dosmatique. Bossuet : « Voilà les grands mystères de cet° évangile. Maïs à ne rien regarder que lhétaire. elle est ravissante. » Elle est divine, elle est humaine aussi.

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