LXXII INTRODUCTION
écrit contre des Juifs qui refusaient d'admettre le messianisme de Jésus, le reconnaissant tout au plus pour un prophète.
Mais c’est méconnaître le sens propre de l'expression « venu dans la chair », et la netteté de la réponse faite par Jean : le Verbe s’est fait chair. De sorte que l’évangile paraît bien dirigé contre une double erreur. L'une niait que Jésus fût le Christ : il le prouve; l'autre niait que Jésus- Christ fût venu dans la chair : il l’affirme dès les premiers mots car pour lui Jésus-Christ est le Verbe fait chair. >
Est-il impossible de trouver au début de l’Église cette double erreur dans un seul système? C’est celui de Cérinthe, tel qu'il a été exposé par Irénée (1).
Et Cerinthus autemquidam in Asia non a primo Deo factum esse mundum docuit, sed a virtute quadam valde separata et distante ab ea principalitate, quae est super ‘universa, et ignorante eum, qui est super omnia, Deum. Jesum autem subiecit, non ex virgine natum; (impossibile enim hoc ei visum est) fuisse autem eum Joseph et Mariae filium similiter ut reliqui omnes homines, et plus potuisse iustitia et prudentia et sapientia ab hominibus. Et post baptismum descendisse in eum ab ea principalitate, quae est super omnia, Christum fiqura columbae ; et tunc annuntiasse incognitum Patrem et virlutes perfecisse : in fine autem revolasse iterum Christum de lesu et Tesum passum esse et resurrexisse, Christum autem impassibilem perseverasse, exsistentem spiritalem. Ce passage a été reproduit textuellement par Hippolyte qui nous fait connaître ainsi le grec d’Irénée (2).
Si ce ne sont pas là deux garants, du moins Hippolyte confirme Irénée et n’a rien qui conduise à l'opinion très différente d'Épiphane, lequel a fait de Cérinthe un judéo-chrétien (3). Irénée, dit-on, a vu du gnosticisme partout. Mais quel fond peut-on faire sur les combinaisons d'Épiphane? Il y a dans Irénée (et dans Hippolyte) une note bien intéressante, c'est celle du Christ spirituel.
Ce Christ spirituel ne pouvait s’unir à la chair qu’en passant, il ne s'était donc pas fait chair, et Jésus, qui était chair, n’était pas le vrai Christ. Ce sont bien les deux erreurs signalées par l’épitre, mais en termes voilés : il y a coïncidence, non pas dépendance, car l'épitre n'aurait pas permis à Irénée de charpenter une hérésie aussi liée.
Lorsque de plus Irénée nous affirme expressément que Jean a écrit
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(2) Elenchos, vu, 33; au lieu in Asia on lit Aiyurrtoy rade &ouneis, ce qui n’est pas une contradiction. Hippolyte voulait sans doute rattacher Valentin à la culture égyptienne même par Cérinthe.
(3) Contre Bardy (RB. 1921, p. 366), car Denys bar Salibi peut parler pour son compte en faisant de Cérinthe un partisan de la circoncision. Schmidt (Gespräche….
p. 729 ss.), pense qu'Épiphane suivait Hippolyte ; mais ce dernier se serait-il contredit ou rétracté P
CRITIQUE LITTÉRAIRE. LXXIIF
l'évangile contre Cérinthe (1) qu'il fuyait comme un ennemi de la vérité ainsi que le racontait saint Polycarpe (2), tous ces renseignements concordent, et l’on ne voit pas ce qu’on y pourrait opposer.
Il faut seulement distinguer soigneusement l'erreur de Cérinthe du docétisme. Il admettait la réalité de l'humanité de Jésus de la manière la plus formelle. Jean n’a donc pas écrit contre ceux qu'on appela ensuite {7’héodoret) les docètes. Mais aussi aucun trait de l’évangile ne le suggère clairement (3).
A distance, et l’hérésie de Cérinthe ayant disparu assez vite, on se demande si elle a eu assez de séduction pour décider Jean à écrire son évangile. Le danger n'était cependant pas chimérique. Saint Paul, tout. en glorifiant le Christ-Esprit, n'oublia jamais le mystère de la Croix et. sa réalité : il y ramenait tout son évangile. Mais si l'on ne songeait plus qu’au Christ spirituel, si l’on affectait de le détacher du Jésus de l'histoire, pour que ce Christ soit plus digne d’admiration, l'œuvre du salut était entièrement compromise. L'évangile ne regardait plus qu'un homme, et ce qu'on disait du Christ ne s’appuyait plus sur rien. Cependant de nombreux esprits pouvaient préférer ce système qui ménageait quelque peu l'histoire, au scepticisme absolu du docétisme, ou aux tendances judéo-chrétiennes pures, qui n’autorisaient pas sans contresens le culte de Jésus. Contre cette combinaison subtile, Jean. maintint énergiquement l’union du Christ et de Jésus : Jésus est bien le Christ attendu par les Juifs et qui a vécu comme on sait. Mais c’est aussi à lui qu'est rendu le culte dû au Fils de Dieu. C’est bien le Fils de Dieu qui est mort et ressuscité.
Au surplus, la première épitre n’affirme pas que l'évangile ait été écrit contre personne. L'erreur qu’elle signale ne fut peut-être qu'une occasion, et, il faut le répéter, l’évangile est si étroitement en contact avec les faits que, si Jean à été induit à l'écrire pour combattre les erreurs de son temps, iln'a introduit dans les paroles de Jésus aucune allusion à des systèmes plus récents. C’est tout le fait de l'Incarnation qu’il a éclairé d’un jour nouveau, afin de fortifier la foi des fidèles contre des dangers connus ou entrevus, d’où qu’ils vinssent.
(1) UN, x, 1 hanc fidem annuntians Ioannes Domini discipulus, volens per evangelii annuntiationem auferre eum, qui & Cerintho inseminatus erai hominibus, errorem, et mullo prius ab his qui dicuntur Nicolaitae… les Nicolaïtes ne viennent ici que comme de vieux ennemis de Jean dans l’Apocalypse (nr, 6. 15).
(2) Haer. I, mt, 4, l'histoire du bain : Et sunt qui audierunt eum (Polycarpe) dicentem, quoniam loannes Domini discipulus, in Epheso iens lavari, quum vidissel intus Cerinthum, exsilierit de balneo non lotus; dicens, quod timeat ne balneum concidat quum intus essel Cerinthus inimicus veritalis.
(3) Contre Tillmanu, ete. On cite 1, 14 et xIx, 34 ss.; mais, s’il y a là une allusion à un système, ce peut être aussi bien celui de Cérinthe que le docétisme
ZXXIV INTRODUCTION.