‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 38 sur 326 · CRITIQUE LITTÉRAIRE. < LXXIX · texte numérisé non relu

CRITIQUE LITTÉRAIRE. < LXXIX

d’un historien véritable, c’est-à-dire à l'émotion produite par la résurrection de Lazare, et cela donne en même temps raison de l'insertion de l'onction, quoique déjà dite par les synoptiques, et de la date indiquée pour le repas. Tout cet ensemble est très étroitement lié, comme la mul-

tiplication et la marche sur les eaux. Dans les deux cas apparaît le des-

sein-d'insister davantage sur deux points importants pour les destinées du messianisme : l'échec en Galilée et les dessous du triomphe trompeur

. à Jérusalem. La pénétration dans les dessous et les ressorts secrets est

plus profonde; la méthode n’en est que plus digne de l’histoire.

Dans le récit de la Passion, on ne trouve aucune péricope synoptique transportée dans Jo., quoique les faits soient les mêmes. L’intention de préciser est incontestable, par exemple lors de la dénonciation de Judas (xx, 24-30), avec l'intervention du disciple bien-aimé, où l'ondoit voir l'indication d’une garantie. Dans Jo. la prédiction du reniement de Pierre et celle de la dispersion (dans cet ordre) sont mises séparément dans les discours, ce qui est moins naturel que le bloc et l’ordre de Mc. et. de Mt., mais n’a rien de symbolique. La note précise de (Gethsémani est remplacée par un jardin au-delà du Cédron. Lors de l'arrestation, les soldats romains figurent, Pierre et Malchus sont nommés. Le passage chez Anne, beau-père de Caïphe, est une note d'histoire ; on comprend ainsi comment Pierre est entré et comment il a renié près de la porte. Dans l’interrogatoire de Pilate, Jo. touche à la grande histoire en disant nettement que les Juifs n'avaient plus le :droit de vie et de mort; il est dans les vraisemblances en fixant le jour du supplice au 14 nisan, sans que l'intention symbolique soit le moins du monde accusée, non plus que dans l’hyssope (xix, 29), faute de copiste, au lieu du mot technique pour le javelot romain ($so6c). Le symbolisme apparaîtrait plutôt dans la robe sans couture, le flanc percé d’où il sort du sang et de l’eau : mais c'est précisément à propos de ce dernier trait que le témoin oculaire exprime fortement la réalité du fait.

Après la résurrection, Jo. xx, 19-23 est parallèle à Lc. xxtv, 36-49, mais avec un enchaînement différent. Cette fois, Jo. ne s’estipas rencontré sur une péricope comme dans l’un ‘des cinq cas que nous avons notés.

De ces rapprochements, il résulte une double conclusion : Jo. a connu les synoptiques, et cependant il n’a pas écrit dans le dessein de les compléter. Si l'on entend « compléter » à la manière des hagiographes qui composaient un recueil de ce qu'avait omis le premier biographe, il eût été inutile dereprendre ces cinq récits. Si au contraire on entend « compléter »à la manière de Le., il eût fallu en prendre bien davantage. Jo. poursuivait donc:son but particulier, mais il devait nécessairement coïncider avec les synoptiques. Dans les débuts et à la fin, il suit une voie parallèle. Dans quelques cas il a admis une certaine compénétration, disons un emprunt. Était-ce pour enrichir de symbolisme des récits déjà

ns populaires? Il nous a an bien plutôt que c'était : dans ] pour mettre un épisode à sa vraie place ; dans les quatre autr cas faire ressortir l'enchainement historique des faits. Il n'avait des à repro duire tous les détails et son silence ne saurait être une réprobation, mais ce qu'il ajoute a bien pour but de donner aux faits une nuance plus | pré- cise, spécialement dans l'ordre chronologique et quant à la personnalité des acteurs : c'était bien ce qu'on pouvait attendre d'un témoin oculaire, et soucieux de bâtir sur une base solide.

Nous ne pouvons done adhérer à cette assertion de M. Windisch que l'œuvre de Jean : «est un chef-d'œuvre littéraire sui generis, qui tient à peu près le milieu entre un évangile à la manière des synoptiques, et un drame, une tragédie ». Cette proposition hardie est cependant quelque peuatténuée : « On serait mal avisé d'y rechercher une partition en actes à la manière de la composition du drame grec. Il est encore trop biogra-" phie, c’est-à-dire description des voyages, des actes et des HSE È de Jésus (1). » :

Disons que l’évangile est beaucoup plus biographie que Dame l'ad-. -miration de Windisch pour le génie dramatique de Jean ferait perdre de” vue son intention de réaliste. Mais il est juste de noter avec le même cri-. tique que Jean domine son sujet avec plus d'autorité que les synoptiques. Ce qui a permis de donner ce nom aux trois premiers évangiles, . c'est qu'ils représentent souvent les faits de la même manière, comme de petits tableaux qui peuvent se faire vis-à-vis. Ils écrivent une série de péricopes. Chaque fait est isolé, et destiné à mettre en relief une seule lecon, qui assez souvent est dégagée par le Maïtre. Sans doute, ces. cadres ne sont pas rigides. Nous avons essayé de montrer (2) qu'ils con- tiennent des éléments divers: maximes, apophtegmes, controverses, para- | .

boles, discours. Quelquefois, surtout dans Me., le récit se prolonge et. s'anime de détails pittoresques : mais il a toujours une pointe ou un accent qui lui donne sa physionomie : le lecteur est invité à la saisir et à s'en laisser pénétrer comme par une pensée unique. Dans Jo. il est ordinaire que les faits soient plus liés, que l'enseigne- $ ment donné dans une même circonstance soit en revanche plus varié :. il ne s'est point proposé, comme a fait Le. par exemple, de reproduire une tradition déjà comme stéréotypée. On dira donc qu'il est plus affranchi de la tradition. Cependant il faut s'entendre. S'affranchir d'une manière stéréotypée adoptée par la tradition, ce n'est pas se rendre indépendant de la réalité des faits. On doit convenir que le procédé qui consiste à distribuer les actions d’une vie en fragments isolés a quelque chose d’artificiel. Les faits n’en sont pas altérés pour cela, mais l'artifice

ss Johannis Ersählungsstil, dans evyaporneuo, IL, P+ 210; cf. RB. 1924, p. 282 s. (2) Com. ME. CXXIV ss.

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