‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 39 sur 326 · CRITIQUE LITTÉRAIRE. LXXXI · texte numérisé non relu

CRITIQUE LITTÉRAIRE. LXXXI

consiste à les isoler, soit d’autres faits, soit de circonstances qui ne vont pas au but, c’est-à-dire à la leçon qui doit ressortir du fait. Le fait devient ainsi presque un thème, ce qui est surtout le cas dans l’évangile de Mt., plus indifférent que Mc. aux modalités de la vie. Le procédé des synoptiques, tel qu’il est commun aux trois, est cependant légitime, et son caractère particulier s'explique par leur origine commune, la catéchèse, qui se servait des faits pour l’enseignement, avant qu’on ait conçu la pensée de les grouper pour en faire une biographie.

Cela posé, si un penseur abandonnait cette méthode pour transformer les réalités et leur donner une nature plus appropriée aux idées qu'il veut mettre en lumière, il s’affranchirait à la fois de la tradition et du respect dû aux faits. Mais si ce penseur est en même temps un témoin, il peut reprendre le récit des faits sans se croire obligé à ce sectionnement qui en somme est factice, et leur rendre ce lien qui les attache l’un à l’autre comme c’est le cas dans la vie. S'éloigner de la manière des synoptiques, ce pourrait être s’éloigner des réalités, mais ce peut être aussi la façon de les mieux rendre.

L'imitation de Mc. par Le. nous a montré avec quelle sincérité ce dernier employait ses sources. On ne peut affirmer que Jo. ait traité les synoptiques comme des sources : mais nous avons constaté que s'il n’a pas la même dépendance des textes, il a le même respect pour les faits dont il prétend même serrer de plus près la réalité concrète, en euxmêmes et dans leurs causes et leurs conséquences.

8 3. — Le caractère littéraire des morceaux propres à Jean.

Nous devons maintenant en venir à la manière dont Jo. traite ses thèmes lorsqu'il se tient moins près des synoptiques ou lorsqu'il est seul à traiter un sujet. Pour donner une base précise à cet examen, nous distinguons quatre catégories :

a) ce qui ressemble le plus aux péricopes des synoptiques (1), même lorsque les récits sont plus liés dans l'histoire générale ou fondus avec des discours;

b) les récits plus longs;

c) les dialogues;

d) les entretiens ou discours.

Demeurent en dehors : le Prologue 1, 1-18; les deux conclusions, xx, 30 s. ; xxr, 245. |

a) Le témoignage du Baptiste, formant une suite très liée : il est vague, 1, 19-98; positif, 1, 29-31 ; appuyé sur l'Esprit, 1, 32-34; renouvelé dans une circonstance donnée, ii, 22-30, plus 31-36; les vocations en série, I,

(1) En y comprenant celles qui coïncident pour que l'énumération soit complète. ÉVANGILE SELON SAINT JEAN. f

LXXXII INTRODUCTION. AT re

35-51 ; Cana, 11, 1-42 (lié); les vendeurs chassés du Temple, ar, 13-25 (très lié); le fonctionnaire de Capharnaüm, 1v, 46-54; l'infirme de Bezatha, v, A6; la multiplication des pains, vi, 4-15; la marche sur les eaux, vi, 16-21 (liée au précédent comme dans Mc. Mt.); la femme adultère, vrr, 33-vinr, 11 (bloc erratique); le repas de Béthanie, x, 1-8 (lié); le triomphe des Rameaux, x11, 11-15 (lié); le lavement des pieds, x111, 4-17 (lié à la cène); l'annonce de la trahison, x1m, 18-30 (lié au précédent); l'annonce du reniement, x111, 36-38 {lié à un discours, moins naturellement que dans les syn.); l'arrestation, xvnr, 1-12; Anne et Caïphe avec

. les trois reniements plus circonstanciés que dans les syn., xvrm, 13-27;

crucifixion et mort, x1x, 16°-30; après la mort, xix, 31-37; ensevelissement, xix, 38-42 (avec rappel sur Nicodème); Magdeleine au tombeau, xx, 4-2; la course au tombeau, xx, 3-40 (lié au précédent); l’apparition à Magdeleine, xx, 11-18; deux apparitions aux disciples très liées, xx, 19-29.

Naturellement les péricopes de la Passion ne sont pas moins liées dans les synoptiques; cela est dans la nature des choses.

b) Récits plus longs : l’aveugle né, 1x, 1-41; la résurrection de Lazare, x1, 1-44; le procès devant Pilate, xvrnr, 28-x1x, 46° (4); la pêche miraculeuse xxt, 1-23.

c) Dialogues : Nicodème, 111, 4-15 avec une conclusion de Jo. 16-24 ;

la Samaritaine, 1v, 1-42. -

d) Paroles de Jésus, discours avec interrogations ou dénégations, discours ininterrompus : à propos du miracle de Bezatha, v, 17-18, puis 19-47; sur le pain de vie, avec introduction et résultat, vi, 22-71 : à la fête des Tabernacles, avec introduction, vu, 1-53; puis virr, 12-59; le pasteur et la porte, x, 1-18;à la Dédicace, x, 22-42: avant la dernière Pâque, avec introduction, x, 20-36: discours type xu1, 44-50; discours après la cène, x, 31-35; puis x1v-xv1; Prière xvrr.

Ge simple catalogue suggère quelques remarques générales sur le caractère littéraire de l’évangile.

4) 1 ne contient pas de paraboles semblables à celles des synoptiques. Ge qui s’en rapproche le plus est la parabole allégorie du berger (x, 1-18), de la vigne (2) (xv, 1-6), les comparaisons de x, 9, de x1r, 24 et de XVI, 21. Cette absence des paraboles populaires s'explique d'ailleurs très aisément : dans Jo. on ne voit pas Jésus s'émouvoir de compassion pour l'ignorance et l'abandon où est le peuple, il ne lui adresse spécialement aucun discours (3), pas même avant la multiplication des pains (Mc.

(1) La scène a ses parallèles dans les synoptiques, mais Jo. a traité le sujet en pleine autonomie.

(2) Toutes deux sans lien direct avec le contexte. (3) Dans x, 42, il prie cependant afin d’être entendu de la foule.

CRITIQUE LITTÉRAIRE. LXXXITI

Yi, 34; Lc. 1x, 11). Et ce trait négatif est tellement extraordinaire que, - cette fois encore, il faut supposer que Jo. a estimé le sujet suffisamment

traité par les synoptiques, d'autant qu'il met en jeu la foule, et qu’elle prend goût aux paroles de Jésus plus que la hiérarchie (vir, 31; 40.49; x, 12. 47). Seulement la prédication populaire en plein. champ étant exclue, à Jérusalem la foule est nécessairement au second plan.

Il en résulte pour le quatrième évangile l'absence d’un élément exquis, les comparaisons familières, les allusions à la vie des champs, aux lis des champs, aux oiseaux du ciel, tout ce qui fait le charme

de la prédication au bord du lac, où Jésus se faisait simple avec les:

simples.

2) Le quatrième évangile n’est pas un drame, mais il a incontestablement le caractère dramatique (4). Ou plutôt, si le drame n’est pas. dans la forme, ilest dans le fond des choses, dans la lutte entre la lumière et les ténèbres, dont la suprême péripétie est la mort de Jésus, aboutissant à la défaite de celui qui s’est cru vainqueur (xvi, 11). Tout l’évangile est construit sur ce thème, annoncé dans le prologue (1, 11.12), et c’est pour cela que Jo. constate si souvent le résultat des paroles et des actes de Jésus pour ceux qui en sont témoins, comme une sorte de chœur antique. Incontestablement cette pensée dominante donne à toute l'œuvre un aspect doctrinal. Le triomphe de Jésus est assuré par sa nature divine, le prince du monde n'ayant prise sur lui que pour un temps (x1v, 30), de sorte que le vrai drame est celui qui se joue dans le: cœur des hommes. Il en est qui croient, et d’autres qui ne croient pas. C'est à cela que Jo. s'intéresse. Que la vue du miracle excite d’abord l'étonnement (Mt. vi, 27; 1x, 33, etc.), presque la crainte (Lc. vur, 25), ou encore la joie (Le. x, 17) : ce sont là des sentiments naturels, cons-tatés par les synoptiques, auxquels Jui ne s'arrête pas. L'étonnement est suscité par les paroles (2), ce qui souligne leur profondeur, mais il allait de soi pour les miracles (3).

Croit-on ou ne croit-on pas, voilà l'essentiel; dans les synoptiques, Jésus tient beaucoup à susciter la foi, mais les alternatives sont rarement indiquées (4). Rien de plus fréquent dans Jo., et cela donne assurément un aspect particulier à son évangile. On verra les différentes attitudes dans nu, 44; 23-95; 1v, 39-42; 53; v, 16.18; vi, 14. 41. 52. 60. 66; vu, 1-13. 31. 40-53; vru, 30. 59, 1x, 18. 38. 40 s.; x, 19-21; x1, 45-54; 55-56: x11, 9-11; xx, 16-49, avec le résultat définitif pour l'ensemble des

(1) Ce trait relevé par le R. P. Allo lui a permis de rapprocher d'évangile et l'Apocalypse (Comm., p. cxcmi).

(2) mm, 73 v, 28; vi, 15.

(3) v, 20; wir, 21, mais non pas comme notation actuelle d’un miracle accompli.

(&) La foi dans Mc. x, 24 a un aspect particulier,

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