PRÉLIMINAIRES : LA QUESTION JOHANNIQUE. IX
des extrémistes, MM. Wellhausen, Schwartz, Loisy, etc. Ils sont seuls logiques, en ce sens qu’ils avouent qu'on devrait conclure à l’authenticité, si l’on prend les textes tels qu'ils sont; mais ils se mettent en dehors de toute discussion en niant l’unité de l'ouvrage alors que cette unité a toujours été reconnue d’après les signes les plus évidents. Ils n'ont d’ailleurs réussi à fixer aucun critère objectif qui permit de discerner plusieurs auteurs.
Ajoutons que, pour ruiner plus sûrement la valeur historique du quatrième évangile, admise en bien des cas par des sceptiques non confessionnels qui ne voulaient être qu'historiens, comme Renan, les extrémistes ont nié l'existence dans le quatrième évangile de toute tradition qui ne serait pas contenue dans la tradition synoptique. Ces. critiques, si acharnés à la découverte de détails peu concordants, se butent ainsi à une vérité évidente. Aucun découpage, aucune combinaison de bouts de papier, aucun reproche de gaucherie ou d’incohérence ne peut dissimuler ce fait que Jean contient ses éléments à lui, et toute la question johannique gît pour les catholiques dans la difficulté de les accorder avec ceux des synoptiques.
C’est sans doute pour cela que de nombreux critiques refusent de se laisser conduire dans ee cul-de-sac. Un certain respect des documents, dont il a donné tant de preuves, a maintenu M. Harnack dans une position beaucoup plus rapprochée du camp des conservateurs, toujours solidement établi. Harnack admet donc que le quatrième évangile contient des traditions précieuses, et qui remontent à Jean, fils de Zébédée. Mais pour n'être pas obligé de dire encore que c’est lui l’auteur, il efface quelques mots de l’évangile (1), radiation qui est de mauvais augure.
Et tout de même l’auteur était un Jean, Jean le presbytre ou l’ancien, qui a écrit d’après Jean l’Apôtre. Sauf cette précision sur le presbytre, un grand nombre de critiques libéraux s’en tiennent à cette tradition indirecte de Jean, fils de Zébédée, transmise par un inconnu. Si cet inconnu n’était qu’un secrétaire, écrivant sous la dictée, quoique peut-être investi d’une certaine initiative dans la rédaction, sauf à la soumettre à l’auteur, cette opinion se rattacherait aisément à l'opinion traditionnelle. C’est ce que soutient Zahn avec une grande énergie.
On voit que l'accord n’est point fait, et que la « question » évolue toujours.
Les catholiques trop timides qui s’imaginent volontiers un fantôme de critique unifiée, se dressant contre les positions traditionnelles, seront déjà rassurés par ces lignes de M. Loisy : « Si les questions de
(1) xx, 24 : nai Ô ypéÿas raÿra.
x ; INTRODUCTION.
critique étaient à trancher par le suffrage universel, l'origine des écrits johanniques serait à considérer comme un problème insoluble (1). » Ce savant ajoute, il est vrai : « Mais, à prendre les choses au point de vue du bon sens et sans parti pris, le travail de l’exégèse a donné certains résultats que l’on peut considérer comme certains. » Pourtant le savant
exégète ne saurait vraiment pas revendiquer le bon sens pour lui seul
ou pour les rares savants qui pensent comme lui.
D’autres catholiques estimeront peut-être qu'il n’y à pas lieu de se préoccuper d'attaques qui changent constamment. Il serait en effet impossible de procéder, dans un domaine si vaste, par voie d'exposition des différentes objections et de réfutation (2). Le plus simple est donc de s’en tenir à l'examen direct des questions et des documents; mais l'attaque est si générale, si opiniâtre, que nous ne saurions perdre de vue les opinions de la critique récente. Ses observations ne sont pas toutes à dédaigner Nous sommes désireux de profiter d'études approfondies qui ne peuvent être demeurées sans aucun résultat utile. Il pourra même nous arriver de nous appuyer sur une critique littéraire
plus attentive, pour assurer plus sûrement teile thèse théologique traditionnelle.
Engagé dans une tâche si ardue, l’auteur de ce commentaire doit confesser qu’il se sent impuissant, plus encore que précédemment, à poursuivre l'édification des lecteurs par le sermo scientiae et sapientiae. Qui se hasarderait à refaire les Zractatus de saint Augustin, débordants d'une onction persuasive, ou les développements théologiques conduits d'une main si sûre par saint Cyrille d'Alexandrie? Saint Chrysostome n’est pas inférieur à lui-même dans ses homélies, et le sens littéral lui doit beaucoup. Saint Thomas d’Aquin dans son exposition, Bossuet dans ses Élévations et ses Méditations, résument la tradition avec précision : a-t-elle jamais été revêtue d’une langue plus belle que celle de l'aigle de Meaux, s’essayant à suivre Le vol de l’Aigle?
Saint Jean a été vraiment bien traité par les plus beaux génies, Ce que notre temps exige, c’est un supplément d'informations philologiques et historiques, car la théologie elle-même est obligée de se faire historique, pour fixer la place de Jean le théologien dans le développement du christianisme à ses premières origines. ;
Il faut donc se résoudre à appliquer à des textes augustes les méthodes modernes, et ne pas s'étonner qu'ils appartiennent par quelque endroit à la critique philologique, littéraire et historique. Notre admiration
(1) Le quatrième évangile, éd. de 1921, P. 38. (2) On trouvera des renseignements très précis dans les excellentes analyses de M. Lepin, dans ses deux ouvrages : L'origine du quatrième évangile et La valeur
historique du quatrième évangile, surtout en ce qui concerne la première édition du Commentaire de M. Loisy.