‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 41 sur 326 · CRITIQUE LITTÉRAIRE. 3 LXXXV · texte numérisé non relu

CRITIQUE LITTÉRAIRE. 3 LXXXV

lumière se fait. Même évolution soudaine quand Pierre a reconnu son Maître au bord du lac. Le lecteur reçoit le coup au cœur en même temps que Pierre, ou que Magdeleine.

L'intérêt qui saisit le lecteur dès les premiers mots, son attention suspendue, l'émotion qui le gagne et qui se prolonge quand tout est fini, ce sont bien les sentiments qui naissent dans l’âme quand un drame est bien fait : ceux de Jean sont certes admirables, mais la variété même que nous venons de rencontrer dans les plus caractérisés montre bien qu’il n'y a point là un art poursuivant son but propre en y pliant les réalités. Nous retrouvons toujours au fond le thème fondamental, la seule question qui étreigne vraiment l'âme de l’auteur, celle de l'attitude que prend l’homme en face de la lumière. Son émotion s'est communiquée à ce qu’il mettait en œuvre avant d'arriver jusqu’à nous et lui a donné cet aspect d'actions représentatives à la façon du drame antique. Mais si l’on était disposé à mettre Jean en contact de dépendance vis-àvis de l’art grec, il faudrait rappeler les admirables péripéties des récits bibliques : l'ange arrétant le bras d'Abraham prêt à frapper (Gen. xxri, 41), Joseph se révélant à ses frères (Gen. x1v, 1 ss.), le {u es ille vir du prophète Nathan (II Sam. x1, 7) et tant d'autres. L'esprit de la tragédie grecque n’est pas celui de Jo., si énergiquement qu’il insiste sur la réalisation du plan divin, car, tandis que la divinité mène tout sur la scène athénienne par une force qui n’est pas souvent morale, Jean ramène tout à la volonté très aimante de Dieu, réalisée par la volonté libre de ceux qui soupiraient après la lumière, tandis que le décret d'aveuglement s'explique par les mauvaises dispositions de ceux qui préféraient les ténèbres (nr, 16-21).

3) L'emploi du dialogue a cependant donné lieu à deux difficultés :

a) L'emploi de deux dialogues prolongés, Nicodème (ru) et la Samaritaine (1v), n'est-il pas un procédé littéraire purement artificiel pour traiter une question religieuse? À propos du premier, on fait remarquer que l'entretien se termine en monologue, puis par une addition de l’évangéliste lui-même (11, 46-21). N'est-ce pas indiquer son intention de représenter simplement le type du Pharisien hésitant? — Sûrement non, puisque Jo. a soin plus tard de mettre en scène très réellement le personnage de Nicodème (xx, 39), en rappelant l'interview. Et n'est-ce pas le propre des interviews de s'étendre sur les préliminaires, l'admiration pour le Maître qu'on vient faire parler, etc., sans rien noter du départ qui s'effectue. en sortant?

On verra en son lieu que l'addition de l'évangéliste se distingue très bien des paroles de Jésus.

Quant à la Samaritaine, elle est beaucoup plus rivée à son puits que : le Phèdre de Platon au platane des bords de l’Ilissos : tous les thèmes successivement abordés dans la conversation naissent spontanément de

EXXXVI : INTRODUCTION.

ce site : l'eau vive, et à la source de Jacob, le lieu de culte au mont

Garizim, la venue du Messie, attendu des Samaritains; dans cette plaine, l’une des plus riches en blé de la Palestine, l'apostolat est comparé à une moisson; quand les Apôtres apportent les aliments achetés à la ville voisine, nommée par son nom, Jésus leur enseigne quelle est sa nourriture.

Cette richesse des sujets abordés dans une seule conversation, qu'on dirait à bâtons rompus si elle n’était dirigée par le Maitre, est en somme plus conforme à la nature que le sectionnement des péricopes synoptiques en sujets distincts, les deux méthodes étant d’ailleurs compatibles avec la réalité des faits. On n’exigera pas sans doute que Jean ait toujours nommé son témoin. La fiction n’est jamais embarrassée de le faire (4). Le disciple bien-aimé avait sans doute le privilège de certaines confidences : son intimité avec Jésus est une garantie.

b) Le jeu du dialogue serait moins justifié s’il aboutissait, comme on le prétend, à une série de quiproquos que le Maître ne se soucierait pas d’éclaircir. Les interlocuteurs se méprennent lourdement sur sa pensée, et Lui, au lieu de les en avertir, continue à enseigner ce qu'on n'a pas compris : une nouvelle affirmation serait toute sa réponse. On rencontre cette querelle assez souvent dans Loisy et dans Bauer. Nous devons renvoyer au commentaire, mais il n’est pas inutile de montrer par une vue d'ensemble à quoi se réduit ce singulier phénomène.

I y a des malentendus auxquels Jésus ne répond pas parce qu’ils ne sont pas exprimés devant lui : 11, 22; vu, 35; vin, 22; xxx, 23; cf. xm1, 29.

Il y en auxquels il répond, non pas en signalant la confusion, mais en donnant l'éclaircissement nécessaire : 11, 4; 1v, 41; 1v, 33; vi, 49. 33. 39. 52.87; xx, 11.

Dans deux cas seulement Jésus ne donne pas de réponse directe : x, 24, parce qu'il veut laisser Marthe dans l'incertitude; xm, 34 parce que l'événement va répondre.

On ne peut ranger parmi les malentendus les demandes d’éclaircisse-

ment auxquelles d’ailleurs Jésus répond : elles viennent des Capharnaïites

(vi, 34-41. 52) et sont encore souvent répétées, même par des chrétiens; elles viennent aussi de Pierre {xux, 36), de Thomas (x1v, 5), de Philippe (uv, 8), de Jude (xiv, 22), des disciples (xvr, 17).

On notera encore si l’on veut les cas où Jo. note l'inintelligence, à propos d’une parabole-allégorie (x, 6), du triomphe (xn, 16), d’un mot énigmatique (x11, 28).

Sur quoi l'on peut remarquer que l’inintelligence des disciples, et spécialement à propos des paraboles, est un thème des synoptiques, surtout de Mc. Quant aux adversaires de Jésus, leurs confusions ne sont

(1) Ainsi Vigny pour le dialogue de Napoléon I: et de Pie VIL.

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