CRITIQUE LITTÉRAIRE
| pas tellement grossières. Il y a toujours pour les auditeurs de la diffi- |
culté à entendre au sens spirituel une parole qui semble dite dans son sens naturel (111, 4; 1v, 11, 33); mais de la part des adversaires de Jésus il y a aussi assez souvent une affectation de ne pas comprendre ou de prendre en mauvaise part ce qu’ils entendent fort bien. Rien de plus naturel dans la situation de la lumière qui n’est pas comprise parce qu’on lui oppose de la mauvaise volonté.
De toute façon ce procédé est lié intimement au mode dialogué, qui se retrouve dans tout l’évangile, et on serait bien peu avisé de retrancher ces passages comme des surcharges de rédacteur (1). On ne songe pas à
nier qu’il y ait là un procédé littéraire personnel, mais qui rend bien la situation; c’est aussi celle des synoptiques, surtout pour l’inintelligence des Apôtres (2).
4) Nous devons insister sur le caractère littéraire des discours, d’où dépend en grande partie le jugement qu'on porte sur leur valeur historique. Nul, peut-être, ne les a plus maltraités que Renan. Tandis qwil défend pied à pied le caractère sérieux des récits, les discours n’ont pour lui aucune réalité. La raison c'est qu'ils n’ont aucune analogie avec les discours de Jésus dans les évangiles synoptiques. Leur présence dans une biographie est expliquée par une réminiscence classique : « Les discours insérés par Salluste et Tite-Live dans leurs histoires sont sûrement des fictions; en conclura-t-on que le fond de ces histoires est également fictif (3)? » Il eût été plus indiqué de nommer Thucydide, si ponctuel et si affirmatif quant aux faits, mais qui ne garantit pas de ka même façon ses discours. Encore est-il qu’il ne les donne pas comme des fictions, mais comme aussi approchés que possible de la vérité, si bien que dans certains cas du moins on pourrait soutenir que ce sont vraiment et proprement les discours de celui qui est nommé comme les
ayant prononcés (4). La fidélité littérale a ses limites dans la faiblesse
humaine, même pour un témoin averti tel que Thucydide. Mais il est clair que les discours de Jean ne veulent pas être de ces « reconstructions idéales dans lesquelles l'historien, s'appuyant sur quelques données
(1) Nous ne voulons pas laisser sans réponse ce qui supposerait, étant donnée la fidélité de Jean, une imperfection du Sauveur. Mais on s'étonne que des critiques radi- <aux en soient gênés.
(2) Comm. Mc. p. CXLVHI 8.
(3) Vie de Jésus, p. 520.
(4) « Quant aux discours qui furent prononcés... il m'était difficile d’en reproduire le texte avec une exactitude littérale, soit que je les eusse moi-même entendus, soit que j'en fusse informé par d’autres; j'ai fait dire à chaque orateur en chaque circonstance £e qui me semblait le plus en situation (rà déovra péloTa), ER ME tenant Je plus près possible de la pensée générale qui avait réellement inspiré ces discours » (ôt ÉVyUTaTE ris ÉvuTdons Von TV &krôSe Xeydévrov), dans 1, 22, 1; la traduction est de M. Alfred
Croiset, Hist. de la lilt. grecque, LV, p. 140.