CRITIQUE LITTÉRAIRE. LXXXIX
l'aspect d'un programme religieux, développé selon un certain rythme.
Laissons de côté les deux dialogues (1x et 1v) que l’on peut presque aussi bien ranger parmi les récits.
Le premier discours (v, 48-27) fut prononcé à propos du miracle à la piscine de Bezatha. Qu'on veuille bien ne pas en conclure que le miracle a été inventé en vue du discours, car c’est encore le cas du discours sur le pain de vie (vi), après le miracle de la multiplication des pains, lequel est dans les synoptiques. D'ailleurs c’est aussi à propos de miracles que le Sauveur, dans les synoptiques, se défend contre les attaques, et spécialement par une petite harangue à propos de l’expulsion d’un démon (Mt. xrr, 25-32. 43-45). La même combinaison, d’ailleurs très naturelle, se retrouve dans les Actes des Apôtres; tantôt le miracle fournit au début le thème de la prédication, comme à la Pentecôte (Act. 11, 14-21), tantôt il n’est qu'une occasion, comme pour le boiteux (Act. ur, 42-26). Ge dernier cas est celui de la prédication à la piscine; il y a même comme deux discours assez brefs, qui ne sont pas cependant interrompus, les adversaires n'étant point encore entraînés . à la controverse.
Le discours sur le pain de vie (vi, 26-59), comme plus tard celui du dimanche des Rameaux court mais très important (x11, 23-36), ont cela de commun qu'ils tendent à modérer un enthousiasme sincère, mais ignorant des vrais moyens de l'action divine : ils tiennent de très près aux circonstances : tous deux aboutissent à créer une situation critique pour Jésus, sans éclairer beaucoup d’âmes. Les discours centraux sont datés par la fête des tabernacles (vis et vin) et celle de la Dédicace (x, 22- 42), C’est à peine si Jésus prononce cinq à six versets sans être interrompu. Peut-on donner le nom de discours à ces altercations provoquées par les ennemis d’un prophète, celui-ci plus bafoué que ne le fut aucun autre? Peu importe d’ailleurs que l'attaque se prononce dès le début (r, 48) à la manière des synoptiques, ou qu'elle attende une occasion favorable : la lutte est dans l'air.
La parabole-allégorie du berger (x, 1-18) n'est pas, croyons-nous, rattachée à ce qui précède : mais elle se rapproche de la manière des synoptiques.
Quant aux discours aprés la Cène, ils se déroulent avec tranquillité; nous n'y voyons pas toujours une allusion aux faits actuels, du moins pour le ch. xv, mais tout le reste est vraiment inspiré par la tristesse des adieux, par Jes espérances de l'avenir.
Les « discours » de Jésus ne sont donc point des compositions qui aient dans l'évangile une situation distincte, selon un rythme spécial. Ce sont, comme ses autres actes, des manifestations de sa lumière, et il importait de savoir comment celles-ci aussi avaient été reçues. Dans ce sens les discours font partie de sa biographie. Mais il faut toujours entendre
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la biographie johannique de la même façon; solide, elle est restreinte. Jean ne prétend pas dire quelle fut la doctrine de Jésus sur les prin-
cipaux points qui préoccupaient les Juifs de ce temps, ni même com-.
ment il précha, ni tout ce qu'il prêcha, pas plus qu'il ne s’est préoccupé
de dire comment est né et comment a vécu le Fils de Dieu : il a seule-
ment exprimé fortement quel accueil a reçu sa mission, les paroles comme les actes, actes et paroles étant ordonnés à la révélation du Fils de Dieu, en vertu de leur nature propre et par le fait incontestable de leur réalité (1).
8 4. — Le symbolisme du quatrième évangile.
L’intention de Jo. étant d'écrire une biographie, quoique d’une nature très spéciale, il s'ensuit que son ouvrage n’a rien de commun avec les allégories des apocalyptiques comme Hénoch, Esdras, Baruch, repassant l'histoire du passé sous le voile de visions qui en dégagent les leçons (2). Le visionnaire, se réservant de dérouler la suite des temps,
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mais non point cependant sous des formes historiques, était contraint
de la figurer par des symboles : animaux, plantes, etc. Pour donner de l'unité à son œuvre et ne pas découvrir le point de suture entre le passé
et son temps portant le masque de l'avenir, il usait des mêmes figures dès l’époque qu'il avait choisie pour être la sienne en prenant le nom d’'Hénoch, Esdras, etc. Ce procédé est donc parfaitement volontaire : il consiste à créer des allégories toutes pures.
Personne, je pense, n'oserait attribuer la même méthode à Jean. Apocalypse et évangile sont deux genres parfaitement différents. Dans son Apocalypse Jean prend le rôle d’un prophète; dans l'évangile il se déclare témoin. Dans un cas il reproduit des visions, dans l’autre il raconte des faits. Tout est simple et il n’y a d’obscur ici qu'une psychologie enchevêtrée imaginée par les critiques : la confusion n’est pas où l’on prétend la reconnaitre.
M. Lepin a pris la peine d'examiner toutes les preuves d’un symbolisme inconscient, accumulées avec la diligence la plus ingénieuse par M. Loisy : on a constamment l'impression qu’un pareil symbolisme eût été calculé avec une subtilité d'ailleurs malavisée, puisqu'elle eût caché trop bien son jeu. Renan : « Qu'on écrive un récit historique étendu avec l’arrière-pensée d'y cacher des finesses symboliques, qui n’ont pu être découvertes que dix-sept cents ans plus tard, voilà ce qui ne s’est guère vu (3). » Assurément les Pères ont vu dans Jo. beaucoup de
() Nous ne pouvons serrer la question de plus près sans parler de la doctrine des discours; voir au ch. IV, p. CxLWI.
(2) Le Messianisme.. p. 42.
(3) Vie de Jésus, p. 509.