XCII INTRODUCTION
nous raisonnons et il paraît bien que c’est celui des symboles de Jean : la moisson déjà blanche est le symbole des âmes prêtes pour la con- . version, les brebis sont le symbole des fidèles, etc. Nous répétons que M. Lepin a bien montré tout cela et comment, le symbole étant un des éléments principaux de l’enseignement synoptique et même biblique, Jo. n’a rien innové. De plus, rien n’indique qu'il ait ajouté des symboles de son cru pour les placer sur les lèvres du Sauveur. Nous voudrions seulement nous demander si, en faisant choix de certains faits pour en composer sa biographie spéciale, c’est-à-dire son récit de la mission du Fils de Dieu, il n’a pas eu l'intention de s'arrêter à des faits plus significatifs, non seulement de la Toute-Puissance de Jésus, comme le sont tous les miracles, mais encore de ce que le Fils de Dieu était devenu pour l'humanité. Il faut procéder ici avec prudence. Voir partout du symbolisme serait méconnaître ce que Renan a nommé « ces circonstances indifférentes, désintéressées en quelque sorte, qui abondent dans notre récit (4) ». Mais il ne faut pas non plus attendre que l’auteur s'explique clairement, sous prétexte que : « L’exégète allégoriste ne parle jamais à demi-mot; il étale son argument, y insiste avec complaisance (2). » Rien ne serait plus éloigné de la manière discrète de Jean.
Car enfin son évangile a un caractère spécial. Il envisage dès le début l’œuvre de Jésus comme une œuvre de lumière et de vie. La lumière est la vérité, la vie que donne le Sauveur est une vie spirituelle, déjà commencée. Serait-il étonnant que cette lumière, que cette vie surtout, soient symbolisées expressément par les miracles? Encore une réserve cependant : qu'on se garde de trop spécialiser! Jésus ne s’est point manifesté comme un dieu guérisseur, un Esculape, ou comme un dieu de l'intelligence, un Apollon : Jean s’est abstenu de lui conférer des attributs qui auraient en quelque sorte exclu les autres, à la manière de ces personnes qui ne songeraient pas à implorer saint Antoine de Padoue si ce n'est pour retrouver des objets perdus. Si Jésus guérit un aveugle, ce n’est point la preuve décisive qu'il est la lumière, ni surtout qu'il n'est que cela. Mais si le symbole est le signe d'une idée, puisque Jean a choisi des miracles qui fussent des signes, puisque les choses terrestres, comme la lumière, ou le vent, ou l'eau, ou le pain sont à l'occasion les symboles de réalités spirituelles, il nous sera permis de chercher dans certains cas quel peut être le sens symbolique d'un fait très réel.
(1) RENAN, /. L. p. 489.
CRITIQUE LITTÉRAIRE. | XCIL
8 5. — Les aspects personnels du style.
Ce que nous avons dit du genre littéraire du quatrième évangile touchait déjà au style, mais d’après son contenu. Nous voudrions ici parler du style au sens où l'on peut dire : le style c’est l'homme. Ge sont tou= jours les faits qu’il convient d'interroger. Mais, d'autre part, leur interprétation dépend dans une large mesure du tempérament de l'écrivain. Est-ce un homme simple qui raconte et reproduit ce qu’il a vu et entendu? Est-ce un artiste qui s’est servi des thèmes plus ou moins traditionnels ou de thèmes inventés pour produire de la beauté? Sa façon de dire peut nous éclairer là-dessus. L'embarras est grand, car, nous l'avons dit déjà, l’auteur a su produire des effets admirables, égaux à ceux des écriyains de génie, et cependant il est d'une simplicité qui touche à la négligence.
M. Abbott, un des savants qui ont le plus étudié le vocabulaire et la grammaire de l’évangile a bien posé cette antithèse (4) : « Un style qui souvent paraît sans soin, avec des parenthèses, irrégulier, abrupt, sans art. mettant les mots comme ils viennent. mais pour l'effet général un artiste inspiré doué de l'art le plus varié, sans métrique, ni rhétorique, jamais orné, mais cependant conforme aux règles d'ordre, de répétition, de variation qui suggèrent, tantôt le refrain d’un poème, tantôt l'arrangement d'un drame, tantôt les décisions ambiguës d’un oracle et le symbolisme d’une initiation à des mystères religieux. »
Entre ces deux apparences, M. Abbott a choisi, et assez malencontreusement, car il a fait de Jean le plus subtil des rabbins : s’il répète un mot ou une phrase, ce dualisme élève l'esprit aux choses divines et humaines; si Cest trois fois. si c'est sept fois...
Nous ne saurions accorder la moindre vraisemblance à un système qui fait de l’évangile un livre chiffré et de Jean un homme de calcul. Les deux affirmations sont vraies : c’est un puissant artiste, et il écrit sans art, du moins sans un art prémédité et voulu. Toute la difficulté est de montrer comment ces deux aspects conviennent à sa personne : elle se complique étrangement du fait que la langue de l'ouvrage est le grec, tandis que la pensée de l’auteur était sémitique. L'ouvrage ne serait-il même pas une traduction? Nous aurons donc à traiter d'abord de ce qui regarde le tempérament de l'écrivain, puis, dans une section ultérieure, de ce qui touche à la composition de la phrase, ou à la langue.
Qu'il soit entendu une fois pour toutes que lorsque nous parlons du tempérament de l'écrivain, il faut toujours sous-entendre qu’il est aussi l'écho d’un aspect spécial de la Personne de Jésus, surtout en ce qui
(1) Johannine Vocabular, p. Vire