B. — LE VOCABULAIRE
Le vocabulaire de Jo. diffère beaucoup de celui des synoptiques. Dans son Johannine vocabulary, M. Abbott a dressé des tables qui montrent ce qui est propre à Jo. et ce qu’il a de commun avec chacun des autres évangélistes. Son vocabulaire est le plus pauvre de tous. Il a peu de verbes composés, peu d’adjectifs, peu de termes concrets, mais en revanche plus de termes abstraits, quoique le nombre en soit restreint. Selon la méthode que nous avons adoptée pour la grammaire, nous citerons seulement les mots qui attestent le plus une accointance avec le milieu des Juifs palestiniens, et quelques expressions sémitiques.
a) Mots : dyaliw (Septante). &yétw, aiwv, œkwvtos, éuaprix, ävabxive (pour aller aux fêtes), dviormu (ressusciter), érocuvéyuyos, &pywv (roù xécuou), Buar- Aela (roû 6eoù), ypayñ, Oéhassa (du lac de Tibériade), tepév, uépos (xt, 8), vôpos, voa (à propos de Dieu), rarñp (Jacob 1v, 42; Abraham, vu, 58: les patriarches vir, 22), motéptov, onmetov, ouvaywyf, tépata, roms (xt, 48), quv (II, 8), Juyn (xIt, 25).
b) Expressions. — ysypaupévoy (xados 2ort vi, 31, etc.), eionvn buiv (xx, 49. 24. 26), sicehetgerar xal éEehecetar (x, 9), fuépa (ñ écydrn vI, 39 etc.), éticw (érépyouar x11, 19), mépav +00 “Topôdvou (1, 28), cdé6ara (15 pu rüv ou66druv XX, 1), rnoéwo très évrolde (x1v, 15. 21; xv, 10), sf pot xxt coi (I, 4), +i6mue tv
duyñv (x, 11) 6 vid rs dmwdelac (xvir, 192).
c) Ge qui est plus caractéristique encore, ce sont les noms hébreux ou araméens que Jo. a conservés tels quels et dont quelques-uns ont été expliqués par lui. Nous les citons ici, quoique certains d’entre eux reviennent ailleurs : 6661 (1, 38 et sept autres fois), 6x66ouvt (xx 16° CF Mc. x, 51), Mecoixs (1, 41; 1v, 25), Knpäc (1, 42), uévva (vi, 31. 49), durv, qu'il est seul à répéter, éoavvé (x1r, 13): Zdwdy (1x, 1), Ouuñs (x1, 16; xx, 24), la66abd (xx, 13), ToXyoôa (x1x, 17). ’Ioxapuorne a été remplacé (vi, 71) par 6 dmd Kapuwro, ce qui serait une explication très plausible du nom a au traître. Le nom « hébreu » de la piscine n’est pas expliqué v, 4}:
d) On peut aussi noter avec Zahn (p. 27) que Jo. a employé en grec des mots qui ont été transcrits en lettres sémitiques dans les écrits rabbiniques, comme mapéxAntos, maponaix (9 fois et seulement encore dans Mc. vin, 32 pour les évangiles), pavds. x
Mots latins : ppayéAAov, coudéptov (Le. xix, 20; Act. xx, 12 TN. T.), rpatrootov (Mt. Mc. Act. Phil.).
dés. À A ne Lee
è CRITIQUE LITTÉRAIRE. CXVIE
Conclusion relativement à la langue.
Denys d'Alexandrie a écrit de l’auteur du quatrième évangile : « Il n’a pas seulement écrit en grec sans faire de faute, mais de la façon la plus judicieuse quant aux termes, aux raisonnements, à l’arrangement de l’élocution; tant s’en faut qu'il s'y rencontre une expression barbare ou un solécisme, ou même un idiotisme (4).» :
Si par itwriouss Denys entendait, comme c’est le plus naturel dans le cas, l'empreinte laissée dans l’esprit par une formation sémitique juive, il a exagéré, car cette empreinte se reconnait, moins cependant que dans Marc, car, à côté de tous les indices positifs d’aramaïsme que nous avons concédés à M. Burney, il faut aussi mettre dans la balance ceux qui n’y sontpas, comme xal éyévero, xal idoû, #pkuro (2) au sens vague, aller et faire, ets pour vi, l'absence d'article à l’état construit, la construction périphrastique, etc. On n'ose insister sur le schématisme de Mc. qui est sûrement un résultat de la catéchèse.
Dans cette situation assez embarrassante pour le critique, il faut d’abord dégager ce qui est certain.
Jean ne dépend pas de la catéchèse dans sa langue pas plus que dans son style et dans le choix de ses thèmes. Il n’a pas cherché à imiter les Septante, dont l'autorité paraît s'être imposée même à Luc, plus lettrét que lui.
Il n'a pas les termes concrets de Mc. qui faisaient si bien voir les choses : la position de Jésus dans la barque, le traitement barbare infligé au possédé, les crises du jeune épileptique, etc.
Il faut accorder, je crois, qu’il est moins populaire. Est-ce à dire qu’il ait la moindre prétention, qu’il se pique de réaliser des effets littéraires? Nous ne les rencontrons pas plus dans sa langue que dans son style. Il n’a pas recours aux verbes composés, plus nuancés, plus expressifs, plus précis. Il n’use pas d’adjectifs pour donner du pittoresque à son discours. Il ne vise pas à balancer ses périodes, se contentant au contraire de les mettre bout à bout, avec ou même sans copule (parataxe et asyndeton). Au lieu de varier ses tournures et ses mots, il se répète, se contentant de faire valoir ses affirmations sous une double forme, négative puis positive.
Son procédé est donc tout à fait simple et direct, et si l'effet produi est saisissant, c’est que les choses, simplement présentées, faits et doctrine, ont d’abord ému l’âme de l'auteur. Son sérieux exclut la recherche, et la qualification de Pédanterie (3) imaginée par Wellhausen
(1) Eus. A. E. VII, 25, 25.
(2) Sauf xm, 5 où il est justifié.
(3) P. 146, en français, de sorte que le sens est peut-être différent.
CXVIIT INTRODUCTION.
est injuste jusqu'à n'être qu'un contresens. Le pédant est l'homme qui cherche ses mots dans les livres, et y recueille pour s’en servir les tournures qui ont fait quelque effet sur son âme frivole. Les mots de Jean s'imposaient à son choix : il a pris les premiers venus, les plus soie et ses répétitions, ses reprises, prouvent qu'il n'était pas résolu d avance à se hausser au sublime par un choix de vocables pompeux et de combinaisons alambiquées. Le pédant n’est pas celui que pensait Wellhausen.
Mais si Jean a plus de gravité que d’aisance, plus de force que de souplesse, plus de puissance par l'affirmation ou les contrastes que par l’emploi de la dialectique, s’il ne poursuit pas la persuasion par l’enveloppement des tours variés, ne sont-ce pas là les indices d'un tempérament sémitique? Ce point nous parait tout à fait établi par l'examen qui précède (1). Et comme les Septante n'ont pas exercé sur l’auteur une action spéciale, on ne peut songer comme pour Luc à un gentil qui se serait pénétré de l'esprit et des façons de parler des Juifs en lisant la Bible grecque ou en utilisant la première catéchèse de Jérusalem. Jean était donc lui-même juif et selon toute vraisemblance palestinien. C’est aussi la conclusion à laquelle est arrivé M. Schlatter (2).
On peut avoir la même origine que Marc sans être juif palestinien de la même façon. La tradition de Mc. est celle des anciens récits de la Genèse et des Rois; Jean en a conservé le charme, mais il inaugure dans le christianisme une manière nouvelle, qui n’est pas, grâce à Dieu, celle de la Michna, mais qui se rencontre avec elle sur certaines expressions.
Faut-il aller plus loin, et voir dans notre quatrième évangile une traduction de l’araméen? Rien ne nous y oblige, et la tradition ne nous y invite pas. On peut seulement dire que cette hypothèse expliquerait bien les deux caractères de l’évangile : la tournure d'esprit d’un juif palestinien, et cependant une connaissance très suffisante de la langue grecque. Un auteur original, sachant aussi bien le grec, ne serait-il pas entré davantage dans la manière grecque, surtout quant à l'emploi des verbes composés et des particules, étant donné qu'il n’était pas lié par l'usage de la catéchèse? Ne faut-il pas retenir de l'argument de Denys d'Alexandrie que l’auteur de l’Apocalypse n'a pu écrire un grec aussi satisfaisant que celui du quatrième évangile? Manifestement ce n’est pas en quelques années qu'un homme fort âgé, ayant écrit dans la langue de l’Apocalypse, a pu apprendre le grec de façon à écrire le quatrième évangile. Il faut donc opter entre l'hypothèse d'un secrétaire ou celle
(4) Nous aimons à citer le dernier jugement du regretté Moulton : Le grec n'était pas la langue maternelle de l'auteur de l’évangile et des épîtres : We infer this from the excessive simplicity of the style and its poverty of idiom, not from any grammatical aberrations (A Grammar of New Test. Greek, IX, p. 33).
(2) Die Sprache und Heimat des vierten Evangelisten, p. 278 ss.