CRITIQUE HISTORIQUE. CXXIX
Jo. n’est pas en proportion avec un ministère aussi long : « Les énormes lacunes que présente le cadre johannique », dit M. Loisy, « tendent aussi à démontrer que ce cadre n'est pas réel (1). » Elles prouvent seulement que les points de repère ne sont pas précisément un cadre à la manière des indications de Thucydide qui inaugurent soit une campagne d'été, soit les quartiers d'hiver. Mais que Jo. ne soit pas un pur historien, on le sait assez.
On ne peut pas avancer non plus que ces cadres ont été fixés pour y placer les événements des synoptiques, car on ne saurait lesquels il y faut mettre, spécialement pour la dernière année, et Loisy a bien raison de dire que les lacunes n’ont pas été ménagées pour cela (2). Enfin, il est tout à fait gratuit d'avancer que, voulant faire valoir la prédication de Jésus dans la métropole des Juifs, il « n'avait d'autre ressource que de multiplier les voyages du Christ à Jérusalem (3). » Il n’y fallait pas deux ans, à juger par tout ce que les synoptiques ont mis dans les derniers quatre jours. Non seulement Jo. a dû avoir conscience que son « cadre » était trop large : il a tenu à le dire expressément (xx, 30).
Mais si son parti pris de choisir dans la vie de Jésus quelques éléments peu nombreux l’obligeait à laisser ses cadres vides, on ne saurait cependant lui en vouloir de nous avoir donné un renseignement précieux.
Du reste, si l'on conteste si vivement dans le camp radical la réalité des indications chronologiques de Jo., c'est afin de faire prévaloir leur caractère purement symbolique. Jo. a voulu avoir « trois ans et quelques mois : c’est une demi-semaine d'années, le chiffre messianique par excellence, qui joue un si grand rôle dans la prophétie de Daniel et dans l’Apocalypse (4) ». Ce point est considéré comme établi, non seulement par M. Loisy, mais par de nombreux critiques : nous ne sommes pas éloigné de dire que c’est plutôt une véritable mystification (5).
Assurément ce chiffre joue un rôle dans Daniel : c’est le temps de la désolation. Et c’est bien ce qu'a compris Jo. dans l'Apocalypse. Pour qu'il n’y ait aucun doute sur le temps, il l'évalue à un temps, des temps, et un demi-temps (Apoc. x11, 14), à quarante-deux mois (Apoc. x1If, 5), à 4.260 jours (Apoc. xr, 3). La durée, un peu indécise dans x11, 14 comme dans Daniel x, 7, est évidemment fixée à trois ans et demi. A supposer que l'une des deux demi-semaines de Daniel (x, 27) indique le même temps, il serait difficile aux critiques d’établir que les
(1) tre éd. p. 65.
(4) Lorsv, L. L p. 65 s. citant Dan. xn, 7.11 et Apoc. xn, 6.14; Cf. x1, 2-3.9,11; xtI, 5.
(5) Cf. Lin, L'origine. p. 442. à ÉVANGILE SELON SAINT JEAN. i
trois ans et demi de Daniel ne s'entendent pas de la deuxième demisemaine, celle de la dévastation, puisque cela est dit très clairement dans
nl est étrange qu'un critique déclare cette durée « messianique par excellence ». Dans l’Apocalypse, pour laquelle le Messianisme est passé, c'est certainement une durée d'épreuves dans les derniers temps. Quel rapport ce symbolisme a-t-il avec le ministère de Jésus dans le quatrième : évangile (1)? La durée la plus probable, on peut dire la seule qui ait son appui sur les textes, est de deux ans et demi. C'est une manifestation
sinon toujours de la gloire, du moins de l’action du Verbe, un temps .
de grâce et de vérité. Jean aurait-il employé le même symbole pour
désigner deux temps absolument différents?
Et ce n’est pas le même symbole, car deux ans et demi ne sont pas trois ans et demi. Si à la rigueur — et non sans arbitraire — on trouve les trois ans et demi dans l'Évangile, il y faut un calcul personnel, alors que dans l’Apocalypse l’auteur a fait lui-même la somme et de deux façons, par mois et par jours. Si l’'Apocalypse et l’évangile n'étaient pas du même auteur, la difficulté serait encore plus grande, car on n'aurait pas la ressource de dire que la pensée de l’auteur doit être suppléée par ce qu'il à dit-ailleurs. Aussi bien il serait peu critique d'employer la même interprétation pour une vision apocalyptique et pour un évangile que nous avons vu si fermement fixé au sol. Regarder les chiffres de l’Apocalypse comme marquant une durée réelle précise serait une faute de méthode, mais tout autant de dénier leur valeur réelle aux repères chronologiques de l’évangile.
Le temps de deux ans et demi pour le ministère de Jésus est-il dénué de vraisemblance? Il serait assurément trop long, et l’on pourrait en dire autant d’une année, — si cette action avait été une agitation révolutionnaire qui eût dû réussir vite sous peine d'être étouffée promptement : un feu de paille, comme les mouvements messianiques dont parle Josènhe (2).
Mais telle ne fut pas évidemment la prédication de Jésus. Même après l'entrée des Rameaux à Jérusalem on ne put persuader au gouverneur que Jésus était un révolutionnaire. Ce qu'il annonçait était vraiment nouveau, mais sous des formes traditionnelles. Si les Athéniens mirent tant d'années pour s’apercevoir qu’en éveillant les consciences
(1) Le P. Allo (Apocalypse, p. 145) admet la valeur messianique du chiffre 42, dans l'espèce de quarante-deux mois, mais seulement en ce sens que : « Le second avènement du Christ est préparé par 42 divisions du temps, de même que le premier l'avait
été par les 42 générations des croyants du temple élu. » Si l'on veut être logique, on
regardera donc les trois ans et demi comme un temps de préparalion, non d'action Messianique : dans Jo. le Logos fait chair ouvre la manifestation messianique. (2) Cf. Le Messianisme.…. p. 7 ss.