‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 8 sur 326 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

l'anonymat du disciple qui accompagna André auprès de Jésus (1, 35 ss.) (1). Mais lorsqu'on s’est pénétré du parti pris de silence sur la famille de Zébédée, qui est un indice négatif très clair, on n'hésite plus à reconnaître l’auteur dans le disciple qui a si bien su voir les choses. S'il était ce disciple de Jean-Baptiste, cela nous expliquerait à merveille comment son évangile est allé si à fond dans les sentiments intimes de cette grande âme, et tout aussi bien son intimité avec Pierre, laquelle se dévoilera peu à peu.

Puis le récit continue, impersonnel comme une histoire biblique, jusqu’au moment où commencent les entretiens confidentiels de Jésus avec ses disciples. L’évangéliste a parfaitement la notion d’un groupe choisi : il ne prononce pas le nom d’apôtres, ce qui le dispensera de le donner au témoin qu'il met en scène, et explique pourquoi, dans la tradition, il est demeuré « le disciple »; mais il connaît la prééminence des Douze (vi, 67. 70-71; xx, 24). Ce sont donc incontestablement les Douze auxquels le Maitre a lavé les pieds et dit ses secrets comme à des amis. Et qui sait si Jo. n'a pas évité de le dire expressément pour ne pas limiter trop nettement le champ des conjectures? Ceux qui prennent la parole font bien partie des Douze d’après les catalogues synoptiques : Pierre, Thomas, Philippe, Jude, Judas. À ce moment (xt, 23) apparaît pour la première fois le disciple que Jésus aimait (2), couché à table tout près de sa poitrine, auquel Pierre méme a recours, à cause de cette situation favorable, pour obtenir une confidence. Mais il n'est fait aucune allusion à sa qualité éventuelle d’évangéliste.

La révélation de l'anonymat parait même reculer lorsque Pierre entre chez le grand prêtre avec un autre disciple (xvr, 48). Saint Augustin a renoncé à discerner son identité; Zahn le prend pour Jacques, frère de Jean. Cependant, quand plus tard on retrouvera avec Pierre le disciple que Jésus aimait (3), on a l'impression très claire que c'est toujours le même. Peut-être est-ce par délicatesse qu'il n'a pas rappelé son privilège, en compagnie de Pierre qui allait renier son Maître. Le disciple que Jésus aimait se retrouve auprès de la Croix, et Jésus lui confie le soin de sa Mère (xx, 26). Il y était encore quand un soldat ouvrit le flanc de Jésus. À ce moment où: tout est consommé, il rend enfin témoignage à la réalité des faits et se donne ouvertement pour témoin oculaire, afin que d’autres croient. Son affirmation est rendue sacrée par un appel à Celui qui sait qu'il dit vrai (4). « Dire » en pareil

(1) semble que Zahn exagère en concluant, de ce qu'André avait son frère à lui (, 41), que le disciple innomé avait aussi le sien, Jacques.

(2) 8v fyéra à ’Incoïc.

(3) xx, 2 ôv pile, et XXI, 7 Ôv fyéra.

(4) x1x, 35, voir le Commentaire.

L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE. XV

cas est synonyme d'écrire; cependant le mot n’est pas encore prononcé.

Nous retrouvons le disciple que Jésus aimait en compagnie de Pierre à la recherche du Christ ressuscité (xx, 2). Enfin, il adresse la parole à Pierre, lors de l'apparition au lac de Tibériade (xxt, 7), ayant le premier reconnu le Seigneur. Jésus ressuscité ne s'occupe en particulier que de ces deux disciples, et de leurs destinées futures. Il est suggéré assez clairement que Pierre a déjà été martyr au moment où le livre est écrit, tandis que le disciple que Jésus aimait vécut encore longtemps après. Cest alors que d’autres personnes, ses frères dans la foi, et probablement ses fils selon l'esprit, prennent la parole pour affirmer que c’est bien ce disciple qui rend témoignage de ces faits et qui les à écrits: en même jtemps ils sont garants eux-mêmes que son témoignage est vrai.

Il n’y a donc en somme aucun doute sur ce fait que le quatrième

évangile est proposé par un groupe de chrétiens comme l'œuvre d’un apôtre, et, si l'apôtre lui-même n’a pas rédigé ces derniers mots, c’est bien lui qui s'est fait connaitre comme témoin en écrivant le récit de la mort de Jésus (xix, 35).

Nous disons un apôtre : il faut même dire un apôtre du premier rang. Ses prérogatives sont si hautes qu’on a prétendu qu'il voulait se hisser au rang de Pierre, et même plus haut. Il est aisé de constater qu’il laisse à Pierre son rang et le plein pouvoir que Jésus lui a donné sur toutes ses brebis (xx1, 16 ss.). S'il revendique une préférence, c’est celle d’un amour particulier du Seigneur, dont Pierre ne prenait aucun ombrage, et qui ne nuisait aucunement à une affection réciproque entre les deux disciples eux-mêmes.

Quel était donc cet autre disciple? A raisonner d’après les synoptiques, ce ne peut être qu'un des deux fils de Zébédée, toujours unis à Pierre pour former le groupe des trois intimes (1). Cette raison est décisive pour les catholiques; elle est grave pour tout le monde, car il n'y a aucune raison de contester ce point de la tradition. Si l’on se reporte ensuite aux Actes des Apôtres, on constate (xi, 2) que Jacques, mort en l'an 44, ne peut avoir écrit un évangile que ni la tradition ni la critique ne font remonter si haut. L'auteur est donc Jean.

On à tenté de réserver une autre possibilité. Il arrive plus d'une fois que Jo. envisage les choses autrement que les synoptiques, ce qui nous oblige à ne pas précipiter les jugements que l'on croirait pouvoir tirer de leur texte. Si le disciple avait été le maitre de la maison où Jésus a mangé la Cène, on pouvait très bien lui faire une place à côté des Douze : en somme il était chez lui. Et il était assez naturel qu’il occupât la place d'honneur. Il n'y aurait aucune difficulté à le reconnaître dans

(1) Me. v, 87; 1x, 2; XIV, 33.

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