‹ Evangile selon Saint JeanChapitre 82 sur 326 · III. — Jésus et Jean-Baptiste · texte numérisé non relu

III. — Jésus et Jean-Baptiste

Il s’agit ici de tout le début du ministère de Jésus. Les différences entre Jo. et les synoptiques sont sensibles.

A. Jo. omet la prédication du Baptiste, d’ailleurs plus développée dans Le. que dans Mt. et surtout que dans Mc. C’est une excellente page d'histoire que Jo. a pu supposer suffisamment connue.

2, En revanche Jo. a en plus (1, 19-28) les interrogatoires que la hiérarchie fit subir à Jean-Baptiste. Leur caractère historique est fixé par la désignation du lieu (1, 28).

3. Jo. ne raconte pas le baptême, mais il fait allusion (1, 33 s.) aux circonstances décrites par les synoptiques : la colombe et le témoignage du Père (Mc. 1, 10 s.).

4. À ne lire que les synoptiques, on conclurait aisément que Jean ne baptisait que dans le Jourdain. Jo. ne nie pas qu'il ait baptisé dans le fleuve, mais il indique deux autres endroits, l’un à l'orient (1, 28), l’autre à l'occident du fleuve (11, 23). Nous avons déjà dit que cela est tout à fait plausible, car le Jourdain, torrent rapide, n'offre pas grande facilité pour le baptême, et quand il a débordé, comme c'est le cas chaque hiver, ses rives sont à peu près inaccessibles. Le choix d’un endroit à l’est pour les habitants de la Pérée, et d’un autre à l’ouest à mi-chemin entre la Judée et la Galilée, rendait le baptême plus aisé.

3. A lire les deux premiers synoptiques on pourrait croire que Jésus, rentrant en Galilée après la tentation, a rencontré sur le bord du lac quatre pêcheurs qui ne le connaissaient pas et les a appelés pour être ses disciples. Ce serait possible assurément. Mais combien plus naturel, plus humain, plus vraisemblable le récit de Jo., qui ne doit rien aux synoptiques!

C’est l'admiration du Baptiste pour Jésus qui suggère à André et à un autre qui doit être Jo. lui-même le désir de connaître Jésus. Puis vient Simon que Jésus nomme Pierre, puis Jésus appelle Philippe et accueille Nathanaël. Tous vont en Galilée, et assistent au miracle de Cana. On revient en Judée, et les disciples de Jésus s’exercent à baptiser. Jalousie des disciples de Jean. Comme pour expliquer qu'il ne contredit pas les synoptiques, Jo. rappelle que Jean n'avait pas encore été mis en prison (1x, 24), avertissement plus que païf, s’il n’avait voulu se mettre en règle avec l’ancienne tradition (Mc. 1, 14), qui ne fait commencer le ministère de Jésus qu’en Galilée, après la captivité du Baptiste. On voit ici chez les synoptiques le parti pris de s'en tenir à un point de départ tranché, la prédication de Jésus succédant à celle du Baptiste, tandis que Jo. nous fait connaître une période de juxtaposition, qui ne fut pas sans frictions : mais n'est-ce pas là cette période

CXL INTRODUCTIOX,

obscure des préparations qui frappe moins le grand public, mais qui n’a pu faire défaut? Nulle contradiction d’ailleurs avec les synoptiques, puisque les faits appartiennent à une période que Mc. et les autres ort passée sous silence. — L'opposition ne porterait que sur le point particulier du changement de nom de Simon en Pierre, et sur le nom du père de Simon (1, 42). Jo. a pu anticiper l'épisode ou Mt. (xvr, 175.) le renvoyer, et le désaccord sur le nom du père de Simon n'est pas irréductible. Quoi qu'il en soit de ces détails, il demeure que Jo. nous fournit ici tout un excellent chapitre d'histoire. Il n’y a pas l'ombre d’une difficulté à recueillir avec reconnaissance ces souvenirs personnels si précis.

6. La vraie difficulté n’est pas dans le domaine des faits et des lieux; celle commence avec les idées. De ce chef nous pourrions renvoyer cette note au chapitre suivant, mais il y a avantage à terminer ici ce qui regarde le Baptiste et à juger ainsi du rapport qui existe dans Jo. entre les faits et les idées.

Chez les synoptiques, le Baptiste ne rend pas témoignage en désignant le Messie : il l'annonce, mais ne dit pas qui il est. Cependant on voit dans Mt. qu'il l’a reconnu (nr, 14). Dans Jo., le Baptiste devient celui qui montre Jésus, indice prodis, Le Baptiste s'élève à une hauteur incomparable : il est l’homme envoyé par Dieu, le témoin de la lumière. Plusieurs critiques estiment que c'est là un cas de développement artificiel et fictif de la tradition.

D’autres, il est vrai, imaginent que Jo. a voulu de parti pris rabaisser le Baptiste, dont les disciples étaient gênants pour le développement du christianisme. Ce sont deux exagérations. Qu’on n'oublie pas que l'évangile, d’après les critiques radicaux, est sorti d'Éphèse. Quel intérêt aurait-on eu, dans ce milieu, à rehausser la personne de Jean pour lincliner ensuite devant Jésus? On eût pu avoir cette pensée en Judée, où Jean avait laissé la mémoire d'un prophète. Mais- précisément Jo. a laissé dans l'ombre l'accoutrement du prophète et sa vie ascétique, aussi bien que sa prédication. Étant lui-même, selon toute apparence, disciple du Baptiste, il a pénétré dans l’intérieur de cette grande âme, et il a recueilli son témoignage, sans affirmer d’ailleurs qu'il l'ait proclamé en dehors du cercle de ses disciples, et en constatant (11, 26) que quelques-uns l'avaient accepté de mauvaise grâce et restreint le plus possible. Pour être voulu de Dieu, le témoignage de Jean ne devait pas par là même être éclatant et tout à fait public; le Christ ressuscité s’est manifesté à peu de témoins choisis, chargés de prêcher la foi.

Si l’on suppose que le témoignage de Jean n’a été retenu de la même manière que par quelques-uns, qui sont peut-être tous devenus discip! s de Jésus, il n’est pas en contradiction avec la tradition des synoptiqu: s et des Actes (xvnr, 25; xix, 8), et tout s'explique au mieux si Jo. luimême en a reçu la confidence. Tout se tient dans cette question

CRITIQUE HISTORIQUE. CXEI

johannique : l'évangile ne se comprend que comme l'œuvre du témoin oculaire qu’il met en scène.

Quant à l'ambassade de Jean-Baptiste auprès de Jésus (Mt. xr, 2-6; Le. vu, 18-23), elle n'offre aucune difficulté pour ceux qui y découvrent l'intention de donner une leçon à ses disciples. Pour nous qui y reconpaissons une sorte d'impatience à voir Jésus entrer dans son rôle, la difficulté est à peine plus sérieuse, puisque Jean inviterait à l’action en termes voilés celui en qui il n'avait pas cessé d'espérer.

7. Mais voici enfin une diflculté très grave. Outre son témoignage officiel, encadré dans épaoprépnaev (1, 32) et pewaprüpmex (1, 34) et qui porte expressément sur le point capital que Jésus est le Fils de Dieu, le . Baptiste a dit aussi en montrant Jésus : « Voici l'agneau de Dieu, voici celui qui ôte le péché du monde » (1, 29). Si c’est là une allusion au serviteur de Iahvé dans Isaïe, qui expie pour les péchés du peuple, je ne sais pas, pour ma part, comment on peut la concilier avec la conception que Jean se faisait du Messie, vanneur divin qui sépare le bon grain de la paille destinée au feu, telle que nous la connaissons par Mt. et Le. (mx, 12; m, 17).

Mais comment Jean se serait-il élevé à cette notion de l'expiation à laquelle les disciples, Pierre en particulier (Mc. vi, 82 et parall.), se sont montrés si réfractaires? Dira-t-on avec M. Lévesque que Jésus a éclairé le Baptiste dans la confession de pure forme qu'il lui a faite (1)? Il est aisé de l'imaginer, mais la difficulté n’était pas de trouver une occasion à cette confidence.

D'autre part si l’évangéliste possédait cette notion commune aux chrétiens de son temps, comme le prouve le mot thaouôs (I Jo. 11, 2; 1v, 10), il est assez évident qu’il n’a pas cru devoir lui donner une grande place dans l'Évangile.

Pourquoi donc aurait-il supposé le Baptiste si avancé? A l'extrême rigueur on pourrait supposer que le Baptiste a parlé à ses disciples les plus intimes du rôle expiateur du Christ, tandis qu'il ne le faisait connaître à la foule que comme Juge. Mais il resterait à expliquer son ambassade.

Aussi bien ne nous paraît-il nullement certain que Jean ait fait allusion au serviteur d’Isaïe qui n’est comparé à un agneau que pour 0 détail secondaire (Is. ur, 7), et « ôter » le péché du monde n'est pas s’en charger pour l'expier (2). Il nous semble plutôt avec Augustin et Chrysostome, que le Baptiste, voyant venir à lui les pécheurs, et parmi eux Jésus qui n'avait pas besoin du baptême, il l’a désigné comme parfaitement innocent, et celui qui devait inaugurer sur la terre une

(t) Nos quatre évangiles..…. P. 9.

(2) Pour le détail, cf. Comm.

de FE hatblore juive pieuse, et se oncles rie avec re Ë images des synoptiques. | | EE.

Ce que nous avons dit ici sur les grandes lignes des débuts de Jésus dans son ministère sera poursuivi dans tout l’évangile. On constatera :

que Jo. donne aux synoptiques d'utiles suppléments, qu'il contribue à rendre leur récit plus clair, et que si, dans sa parfaite indépendance, il

semble en opposition avec eux, c’est à lui qu’il faut donner raison, sauf à -

montrer que la contrariété n’est point une contradiction formelle. Cela soit dit sous cette réserve que lui aussi a pu s’écarter de l’ordre chronologique pour mettre ensemble certaines paroles de Jésus (1).

(1) Le dernier mot de Renan sur Jean est assez équivoque : « Si ses renseignements

matériels sont plus exacts que ceux des synoptiques, sa couleur historique l’est beaucoup

moins.» (Vie de Jésus, p.537.) Un défaut dans la couleur historique n’est point une oppo-

- sition constatée aux renseignements de l'histoire ; nous dirions plutôt : une absence de

coloris, surtout en ce qui concerne la Galilée, ses paysages, ses habitants, ses mœurs, la manière d'y vivre. —

RAEMUTTTI

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