LA VENUE DU RÈGNE DE DIEU
Il importe de distinguer cette petite péricope de la suivante. C’est l'intention de Le., puisque la première met en scène des Pharisiens, tandis que l’instruction qui suit est adressée aux disciples.
L'une a pour objet le règne de Dieu, l’autre l'avènement du Fils de l’homme. Il n’y aurait de contradiction (Holtz.) que si la venue future du Fils de l'homme avait pour but de fonder le règne, puisque celui-ci existe déjà (v. 24). Loisy hésite entre la contradiction et le double emploi. Ἡ se donne beaucoup de mal pour prouver que la péricope est de l'invention de Le., et pour plus de sireté il aboutit à un sens qui rentrerait dans la pensée de Jésus, qu’il conçoit toujours comme eschatologique dans son sens à lui : lorsque le royaume viendra «il sera tout à coup présent à tous » (11, 404).
20) La question posée ne paraît pas artificieuse (contre beaucoup d'anciens), ce qui ne prouve pas qu'elle soit artificielle, une pure invention de Le. (Laisy). Les rabbins se préoccupèrent beaucoup des signes ou des préambules des temps messianiques et aussi de l’année exacte dans laquelle devait venir le fils de ‘David (Le Messianisme… p. 186 ss.). Les mêmes soins devaient déjà préoccuper les Pharisiens au temps de Jésus. Comme aucune date précise n’était fournie par l'Écriture, il fallait donc observer les circonstances du temps, sans parler des signes surnaturels que Dieu pourrait donner, si bien que la question : quand viendra le fils de David? pouvait facilement être interprétée comme la demande d'un signe (6. Sanh. 988). Il faut noter le présent (ἔρχεται), rare dans Lue, indiquant plutôt une question de principe qu’un fait concret (J. Weiss) : « Quand vient », est presque synonyme de : « Quelles sont les conditions pour qu'il vienne ».
C'est à cela d’ailleurs que Jésus répond. La βασιλεία qui vient est évidemment le règne, la domination, et non le rOÿAUmMe. — παρατήρησις signifie observation
ἀπεκρίθη αὐτοῖς nai εἶπεν Οὐλ ἔρχεται ἡ βασιλεία τοῦ θεοῦ μετὰ παρατηρή-
9, η mn 9 ca ο, > ων -. ω σεως, *1 οὐδὲ ἐροῦσιν Ἅ᾿Ιδοὺ wde ἤ ᾿Βικεῖ' ἰδοὺ γὰρ ἡ βασιλεία τοῦ θεοῦ
des astres ou des présages, ou en général action de surveiller, d'épier, selon le sens de παρατηρέω dans vi, 7; xIV, 4; xx, 20; Act. 1x, 24. Au fond tout le monde est d'accord sur ce sens. Ge qui est controversé, c'est sur quoi porte cette observation. D'après Loisy, c’est « l’atiention aux signes précurseurs du règne messianique », de facon que « l'avènement du royaume ne sera pas précédé d'indices auxquels on pourra reconnaître son approche immédiate » {π, 402). Mais de signes il n’est pas ici question. L'observation porte sur la venue du règne. Si des guetteurs ctaient en faction pour le voir venir, ils perdraient leur temps. Pourquoi? Schanz et Kn. répondent : parce qu’il ne viendra pas avec pompe et majesté. C'est peut-être forcer un peu la note. Mais à tout le moins il faut entendre que le règne ne vient pas tout formé, comme un objet dont on peut dire : il est ici ou là, comme le soleil et la lune apparaissent à l'horizon.
24) C’est d’ailleurs ce que dit le v. 21. Loïisy insiste beaucoup sur le futur ἐροῦσιν, comme s'appliquant à un événement réellement futur. Il en sera quitte pour mettre aussi au futur la fin de la phrase. Mais comme elle est nettement au présent, c’est le futur ἐροῦσιν qui doit s'entendre comme un futur gnomique (Kühner-Gerth τε, 1, p.174, 3); «on n'aura pas à le dire » non erit quod dicatur (Grotius, cité par ΡΙ.). Dans le cas de l'avènement (v. 23) on le dira, et cela pourra s'entendre, puisqu'il s’agira du Fils de l'homme; l'annonce sera fausse, sans être invraisemblable. Dans le cas du règne, il ne peut être question de le montrer ici ou là. On peut d’ailleurs noter avec Holtz. que cette rédaction a pu être influencée par le v. 23, et ce n’est point d'après ces mots qu'il faut juger de l'opposition si nette et si caractéristique entre les vv. 20b et 24b. — ἰδοὺ Υάρ donne la vraie solution; ne pas négligbr ἰδού répondant au premier io οἱ qui indique une solution plutôt actuelle que future. — ἑντὸς ὑμῶν, — plusieurs opinions : — 8) in vobis, c’est-à-dire dans vos âmes; le règne de Dieu serait conçu comme une grâce intérieure, qu'on ne saurait par conséquent voir du dehors (Harnack, Holtz. Field, etc.). Gette opinion a plu aux Pères, et les protestants l’ont admise avec enthousiasme se réservant d'en faire un argument contre l’Église visible. Mais il est impossible de dire que les Pharisiens, à tout le moins compris dans ὑμῶν, ont recu le règne comme une grâce intérieure. C’est peut-être par le sentiment de cette difficulté que Tertullien a entendu : in manu, in potestate vestra, si audiatis, si faciatis Dei praeceptum (adv. Marc. τν, 35); de même Cyr. d'Alex. etc. Mais avec cette modification la première opinion s’écarte du sens littéral; on dit bien ἐντὸς τοξεύματος (Eur. Her. fur. 991; Χέπ. Cyr. I, 1v, 23) « en
decà du trait, à la portée du trait », mais cela ne saurait s'appliquer à un objet spirituel. | :
b) intra vos, « parmi vous » (Kn. Schanz, efc.): Jésus veut dire que le règne de Dieu est déjà commencé, pensée tout à fait parallèle à celle de τι, 20. La réponse est adéquate. À la question : quand vient le règne? Jésus répond : il est déjà parmi vous. Vous ne l'avez pas vu parce qu'il ne vient pas à la manière d'une chose toute faite et dont on puisse dire qu'il est ici ou là, mais en regardaïñt bien on pourrait le reconnaitre comme un germe qui se développera. Nul
Dieu? il leur répondit, et dit : « L'arrivée du règne de Dieu ne saurait être observée, ?! comme si l’on pouvait dire : voici qu'il est ici, ou : ilest là; car voici que le règne de Dieu est au dedans de vous. »
doute que la pensée sollicite l'attention, mais c’est précisément le cas posé par les paraboles du sénevé et du levain. On objecte qu'il y aurait là « une contradiction flagrante » (Loisy τι, 402) avec le discours qui suit, où il est dit que le Fils de l’homme. apparaîtra comme un éclair illuminant tout l'horizon. Mais cette - difficulté prouve simplement que le règne déjà commencé est autre chose que la venue du Fils de l’homme. L'intérêt de notre passage, dont le sens est clair, — qu'on entende in vobis ou même intra vos, — c'est l'existence du règne avant cette venue. Une autre objection plus grave (en faveur de la première opinion), c'est que évré ne peut signifier « au milieu de » qui serait ἐν µέσῳ ὑμῶν, mais « au-dedans de » (ef. Ps. xxxvin, 4; οτί, 1). Mais ce n'est qu'une subtilité. Nous ne disons pas que ὑμῶν s’entende des individus, comme si le règne avait paru parmi eux, comme une quantité de même nature. On peut très bien — en modifiant légèrement la seconde opinion — entendre : « au-dedans de vous » comme nation, dans l’intérieur du peuple de Dieu. Et alors l'exemple de Xénophon rejeté par Field est topique; καὶ ἄλλα ὁπόσα ἐντὺς αὐτῶν καὶ χρήματα καὶ ἄνθρωποι ἐγένοντο, πάντα ἔσωσαν (Anab. I, x, 3), ἐντὸς αὐτῶν « à l’intérieur de leur position, dans leurs lignes ». .
Ceux qui veulent, en dépit de tout, donner au passage une couleur eschatologique (Loisy, Hahn, mais non J. Weiss), entendent ἐστιν au sens futur : il n’y aura pas lieu de dire iciou là, comme des gens qui cherchent, car le règne apparaîtra parmi vous avec tant d’évidence que vous n'aurez pas de doute. Il y a bien quelque chose de semblable au v. 24, mais de quel droit lire ici ce sens en dépit du texte (Holtz.)?