‹ Evangile selon saint LucChapitre 27 sur 300 · LE PLAN ET L'ESPRIT DU TROISIÈME ÉVANGILE. XLIIT · texte numérisé non relu

LE PLAN ET L'ESPRIT DU TROISIÈME ÉVANGILE. XLIIT

6 3. — L'esprit du troisième évangile.

Paul annonçait aux Gentils qu'ils seraient sauvés en croyant en Jésus- Christ, Fils de Dieu, mort pour eux, comme pour tous les hommes, quoiqu'il fût l'héritier des promesses faites aux ancêtres des Juifs. Qui était ce Jésus, qu'on nommait aussile Christ? Où était-il né, quelle fut sa vie, sa doctrine, sa mort; est-on sûr de ne pas se tromper en le nommant Sauveur et Seigneur ?

Ge sont des questions que Luc entendit souvent poser au cours des missions de l’Apôtre, et il y a répondu par l’évangile adressé à Théophile. Les Écritures juives sont connues, on peut les lire en grec. Mais, quand on ne les connaîtrait pas, on peut reconnaître par les faits celui qu’elles avaient annoncé. C'est toujours la Parole de Dieu qui retentit parmi les hommes, avec des titres assez assurés pour qu’on ne se trompe pas en y ajoutant foi.

Cette parole, par le ministère de l’ange Gabriel, a d’abord été entendue dans le Temple, pour assurer la continuité de l'œuvre de Dieu, puis à Nazareth, en Galilée, parce que désormais elle inaugurait une phase nouvelle. Elle est autorisée par l'origine surnaturelle de Jésus, pour ceux qui savent ce secret, pour tous par 565 miracles, par l'effet qu'ont produit sa personne et sa doctrine sur Lévi, sur la pécheresse, sur Zachée, sur ses Apôtres et ses disciples, par le succès de la prédication du règne de Dieu, qui signifiait la fin du règne de Satan. Si l’œuvre du Maître a paru échouer, et sur la croix, ce fut par l’opposition des chefs du judaïsme, mais ils ont en somme servi les desseins de Dieu, car il fallait que le Christ mourût avant d’entrer dans sa gloire. Pourquoi? Tous les disciples de Paul le savaient.

Le Fils de Dieu était venu pour sauver les hommes du péché, il les avait aimés et s'était livré pour eux (Gal. 11, 20).

Le troisième évangile pourrait aussi bien se résumer dans ce mot : Jésus-Christ est le Sauveur des hommes.

Cette idée d’un homme Sauveur était alors très répandue. Ce n'est que depuis vingt ans à peine que nous pouvons comprendre comment le début de l’évangile de Luc est une réponse aux préorcupations officielles des hommes, comme la naissance du Sauveur fut une réponse divine à leurs aspirations plus intimes vers le salut.

En l’an 9 avant J.-C., le proconsul Paulus Fabius Maximus proposait aux Grecs d'Asie de commencer l’année le jour de la naissance d’Auguste (1) :

. (4) Traduction de M. J. Rouffiac, dans Recherches sur les caractères du grec dans le Nouveau Testament d’après les inscriptions de Priène, p. 69-73. L'inscription publiée pour la première fois en 1899 est dans Dittenberger, Or. n° 458.

XLIV INTRODUCTION

« (L'anniversaire d'Auguste) a donné un autre aspect au monde entier, dont la ruine eût été proche, si ce bonheur commun de tous les hommes, César, n'était pas né. Aussi chacun peut-il considérer avec raison cet événement comme l'origine de sa vie et de son existence (1), comme le temps à partir duquel on ne doit plus regretter d’être né. Aucun autre jour n’eut une plus heureuse occasion de bien pour la société et pour l'individu que celui-ci, heureux entre tous. »

Et les Grecs de répondre :

« La Providence qui règle le cours de notre vie a fait preuve d'attentions et de bonté et a pourvu au bien le plus parfait pour la vie en produisant l'empereur, qu'elle a rempli de vertu, pour en faire un bienfaiteur de l'humanité... Non seulement (César) a dépassé les précédents bienfaiteurs de l'humanité, mais encore il ne laisse à ceux de l'avenir aucun espoir de l'emporter sur lui. Le jour naissance du dieu a été pour le monde le commencement des bonnes nouvelles qu’il apportait. »

Ni Luc ni Théophile n'ont dû ignorer ce décret, publié dans les principales villes d'Asie Mineure. Avec quelle tranquille assurance de foi Luc oppose son évangile à celui de l'Empire, et la joie des bergers à l'enthousiasme officiel des maîtres du monde! Ce n’est pas non plus sans dessein qu’il a mis le grand nom d’Auguste à la première ligne du récit de la Nativité. Aucune ironie. Mais l'expression très calme et presque indifférente d’une foi qui met chaque chose à sa place, et réduit les desseins de César à coopérer à ceux de Dieu.

Et si les Grecs, selon les tendances généreuses de leur philosophie, associaient tous les hommes au bienfait de la naïssance d’Auguste, on savait bien que les barbares qui habitaient au delà du Rhin, du Danube, de l’Euphrate, ne gardaient la paix qu’en frémissant, étant assez avertis que César ne serait jamais pour eux qu’un ennemi impitoyable. Luc annonce la paix à tous les hommes, et fait remonter les origines humaines de Jésus au premier homme, comme pour dire que tous ont droit au salut qu’il est venu apporter, pourvu qu'ils veuillent l’accueillir.

C’est ce qu’on nomme l’universalisme de l’évangile de Luc. S'il y avait un privilège, il semble d'abord qu'il sera au profit des pécheurs, tant est pénétrant l’appel de la miséricorde. C'est dans cet évangile que l’on trouve, comme dans Marc et dans Matthieu, la vocation de Lévi, la bonté de Jésus pour les publicains et les pécheurs, mais il contient encore le pardon accordé à la pécheresse, la parabole de la drachme perdue et de l’enfant prodigue, la conversion de Zachée et du bon larron, et, ce qui est plus touchant encore que les larmes du repentir, la joie profonde et exu-

(1) ἀρχῆν τοῦ βίου καὶ τῆς ζωῆς yeyovévas. βίος est l'existence matérielle, ζωή la plénitude de vie qui rend l'existence digne d'être vécue. |

Page 1