LXVIII INTRODUCTION
t-on dans Marc des récits aussi émouvants, aussi vivants, aussi colorés des nuances les plus délicates, animés de traits aussi expressifs que la scène du pardon accordé à la pécheresse, la parabole du bon Samaritain - et celle de l'enfant prodigue, la rencontre sur le chemin d'Emmaüs? Si Luc a été un artiste aussi accompli, comment aurait-il été en même temps l’abréviateur de Marc?
— Ce ne serait pas Le cas unique où le génie aurait été géné en imitant, et s’il n’est pas trop choquant de recourir encore-à une comparaison profane, l'Andromaque de Racine α suivi de bien près l'Alexandre, médiocre pièce cornélienne.
Luc est un grand artiste, parce qu'il sait choisir ses traits. Nous sommes pris et charmés par cette harmonie des détails, et ce charme résiste à l'analyse, parce qu'aucun trait n’est inutile; tous ont leur raison d’être, tous contribuent à l'effet, et même tous atteignent leur. objet. C’est par là, que comme écrivain grec, Luc l'emporte tellement sur Marc, qui dit ce qu’il a vu, encore que tel détail ne soit là que comme un fragment de réalité qui n’a pas de rôle littéraire. On comprend donc très bien que Luc ait éliminé ces détails, au nom de la raison suprême de l’art grec, qui est proportion et mesure, du ‘moins dans ses œuvres les plus caractéristiques.
Et Luc aurait pu recomposer ces morceaux dans son style; mais il ne l’a pas fait, et c'est par cela même que nous constatons sa dépendance et son admirable fidélité.
ἩΠ est vrai que Luc ajoute certaines touches, mais il est bien rare qu’elles soient seulement pittoresques ou touchantes. Le sujet de l’entretien à la transfiguration est important (x, 31), et de même le tombeau neuf, à cause de la dignité de Jésus (κκ, 53). La circonstance de la prière de Jésus (1x, 18.29) a une portée religieuse. Il paraissait nécessaire de dire que Judas avait consenti (xxnr, 6). Trouver un gîte était une nécessité rationnelle dans 1x, 19; cf. vit, 25.
Dans xx, 6, καταλιθάσει est ajouté pour faire disparaitre l’anacoluthe de Μο. χι, 32. Nous serions sur la voie d’une pose plastique quand le démoniaque est «aux pieds de Jésus » (var, 35), joli trait ajouté à Μο.; mais il est dans le style de Luc : ντ, 38; x, 39; Act. xxr1, 3. Voici enfin des détails concrets, mais rigoureusement exacts, et de nature à être compris des Grecs : les ἀναθήματα (ΧΧΙ, 5) et les stratèges (xxi1, 4,52) du Temple. Le κράσπεδον (ντ, 46) était chez les Juifs un objet distinct et presque cultuel ; mais les Grecs pouvaient le prendre dans un sens plus large, et Mc. l'emploie ailleurs (νι, 56).
D'ailleurs ce dernier mot touche aux rapports de Le. avec Mt.
LES SOURCES DU TROISIÈME ÉVANGILE. . © LXIX
5 9. — Saint Luc et saint Malthieu.
La question des rapports entre le premier évangile et le-troisième est des plus délicates, et elle ne peut être abordée dans le détail qu’après l'étude de tous les deux. Nous n’en indiquerons donc ici que les grandes lignes.
I. Nous avons déjà dit que si l’on compare l'ordre des faits évangéliques dans les trois évangiles, Le. et Mt. ne sont jamais d'accord contre Μο. Ἡ paraît légitime d’en conelure, du point de vue où nous sommes placés, qui est celui de la composition de Lc., qu’il n’a pas connu Mt.; sinon il lui a toujours préféré l’ordre de Μο., ce qui serait assez étrange.
Tout ce qu’on peut noter en sens contraire c'est que dans Μο, αι, 11- 47, Jésus arrivé à Jérusalem entre au Temple, se rend à Béthanie, et ne chasse les vendeurs que. le lendemain, tandis que dans Le. et Mt. il semble que tout se soit passé le jour de l'entrée solennelle (Le. xx, 45- 46; Mt. xx1, 12-13). Mais cela est plutôt un raccourci, qu’une inversion dans l’ordre des faits, et l’idée a pu s’en présenter très naturellement aux deux évangélistes. La dépendance de Le. est d'autant moins probable que l’ordre n’est pas le même, ni le lieu, sur une circonstance ‘ importante de l’entrée. Dans Le. des Pharisiens reprochent au Sauveur les acclamations avant qu'il ne soit entré dans la ville (xx, 39 5.); dans Mt. ce sont les prêtres et les scribes, au Temple, après l'expulsion des vendeurs (χχι,͵ 15-16).
De même lorsque Le. s’écarte de l’ordre de Μο. pour la disposition des phrases, il ne se rencontre pas ordinairement avec Mt. On peut citer cependant Le. τη, 2-4 et Mt. τι, 1-9, d'accord contre Μο. 1, 4-4 qui place la citation relative au Baptiste avant de l'avoir présenté. L'ordre naturel. s’imposait de lui-même. Voir aussi Μο. χιτ, 8, « tuer et jeter », contre Le. xx, 15 et Mt. xx, 99 dont l'accord paraît dû au symbolisme.
Π. Πο. et Mt. ont chacun un évangile de l'enfance. Tous deux sont d’accord sur la conception virginale, la naissance de Jésus à Bethléem, son éducation à Nazareth, les noms de Marie et de Joseph. C’étaient des points cardinaux de la catéchèse chrétienne. Maïs combien de différences, et quelle n’est pas la difficulté de concilier les deux généalogies, l'adoration des mages et la fuite en Égypte de Mt., avec la présentation au Temple et le retour à Nazareth dans Le. Manifestement Le. ne dépend pas de Mt. Et même il ne semble pas l'avoir connu. Aurait-il tracé un récit si différent, et sans rien faire ni pour dissiper les apparences de désaccord, ni pour faire prévaloir sa propre manière en insistant sur la valeur du témoignage qu'il représente?
Il en est de même du temps de la résurrection. Dans Mt. (xxvinr, 95.) Jésus apparaît aux femmes à Jérusalem, mais pour donner rendez-vous
LXX | INTRODUCTION
à ses Apôtres en Galilée. Dans Le. plusieurs apparitions à à Jérusalem, aucune en Galilée. En fait les deux choses sont conciliables, maïs Le. ne paraît même pas se douter qu'il y ait quelque chose à concilier. Il n’a pas tenu compte de Mt. N'est-ce pas simplement parce qu'il ne l'avait pas lu?
Si nos observations s’arrétaient là, nous devrions conclure que Le. à ignoré Mt. Mais d’autres faits suggèrent une conclusion contraire.
II. Dans certains cas, Le. est d'accord avec Mt. contre Mc. quant à l'expression de la pensée. Comment expliquer ce fait? Serait-ce que l’un des deux a connu l’autre ou qu'ils ont eu une source commune?
‘ D’après ce que nous avons dit des singularités de Μο. et de la manière dont Le. les a traitées, on peut s'attendre à ce qu’un autre soit d'accord avec lui, simplement parce que tous deux écrivaient. comme tout le monde. I n'y a donc pas à tenir compte des cas où Le. et Mt. mettent δέ au lieu de καί, ou bien εἶπεν au lieu de λέγει où même ἔλεγεν, omettent εὐθύς ou πάλι ou un terme rare (4), arrangent une construction embarrassée (2). Et lorsqu'on a reconnu que Mt. serre son style encore plus que Ec., on n’attache pas d'importance aux omissions communes. Enfin Ja comparaison doit porter d’abord sur les sections marciennes. Les cas de ressemblance dans la prédication du Baptiste et la tentation, par exemple, devant être examinés plus loin, sans parler des cas où Μο. n’a pas de parallèle.
C'est à peu près sur ces bases que sir J. Hawkins s’est placé, etilna retenu en définitive que vingt cas comme posant sérieusement et même résolvant affirmativement la question d’une dépendance littéraire (9).
Or nous ne saurions reconnaître une portée décisive à onze de ces cas, que voici. N° 6. Le. rx, 20 et Mt. xvr, 16 ajoutent τοῦ. Θεοῦ, mais Le. l'ajoute simplement à Χριστός tandis que Mt. à & Χριστὸς ὁ υἱὸς τοῦ Θεοῦ
+00 ζῶντος. Si Le. avait connu ce texte, n’en aurait-il fait aucun cas, et si Mt. voulait faire cette addition doctrinale considérable, avaït-il besoin de l'addition. insignifiante de Le. pour l’inspirer? N° 9. Le. xvur, 30 et Mi. x1x, 29 πολλαπλασίονα au lieu de ἑκατονταπλασίονα de Μο. x, 30; mais Soden lit ἑκατονταπλασίονα dans Mt., et avec raison.
Νο 40. Le. xx1, 37 ηὐλίζετο et Mt. XXI, 17 πὐλίσθη. Maïs Mt. ajoute « à Béthanie », et Le. qui évite cette indication aurait-il été emprunter seulement un mot à Mt? D'autant que l’expression est très bien choisie pour un campement de fortune. De son côté Mt. n'avait pas non plus à s’en inspirer, puisqu'il ajoute « à Béthanie ».
(1) Ἡ était naturel de remplacer εἶδεν σγιζοµένους τοὺς αὐρανούς (Me. 1, 10) par àvewyôñναι τὸν οὐρανόν (Le. 1, 21) ou ἠνεῴχθησαν ot οὐρανοί (Mt. 11, 16).
(2) ὅτι (Μο. τι, 16) remplacé par διὰ τί (Le. et Mt. paral.).
(8) Horae synopticae, p. 210 5.
LES SOURCES DU TROISIÈME ÉVANGILE. ΕΧΧΕ
N° 11. Lc. xx, 1 διδάσκοντος et Mt. Χχτ, 23 διδάσκοντι, du Sauveur dans le Temple. Si l’on voulait dire plus que Mc. d'après lequel Jésus se promenait, l’idée d'enseignement se présentait d'elle-même.
N° 42. Le. Ἆχπ, 48 et Mt. xxvi, 50. Jésus parle à Judas; mais les paroles sont très différentes.
N° 45. Le. ΧχΗ, 33 εἰ obrés ἔστιν et Mt. xxvii, 40 εἰ υἱὸς ei. Μο. n’emploie pas l'interrogation. Mais Le. continue ὁ Χριστός, tandis que Mt. τοῦ θεοῦ, et ce ne sont pas les mêmes personnes qui parlent.
N° 16. Le. xx111, 47 τὸ γενόµενον et Mt. xxvit, 54 τὰ. γινόμενα, ressemblance bien légère et qui peut être fortuite. .
N° 17. Le. xxurr, 53 et Mt. xxvwir, 59 ἐνετύλιζεν. αὐτό au lieu que Μο. xv, 46 ἃ αὐτὸν ἐνείλησεν. Mais si l'expression de Mc. a paru trop familière, il n'y en avait guère d'autre que celle de Mt. et de Le.
N° 18. Le. xx1tr, 54 ἐπέφωσχεν, et Mt. xxvitt, 1 ἐπιφωσκούση. Coïncidence étrange assurément, sur un mot trés rare, mais dans Lc. il se dit du soir et dans Mt. du matin. |
N° 49. Le. xxIv, 4 ἐν ἐσθῆτι ἀστραπτούση et Mt. xxvitt, ἃ ὥς ἀστραπή. Mais Mt. parle de l'apparence générale et Le. du vêtement, et ik avait déjà dit (1x, 29) ἐξαστράπτων d’un autre vêtement.
Restent les neuf autres cas de Hawkins, que voici :
1. Le. ν, 31 ἐκχυθήσεται et Mt. 1x, 17 ἐχχεῖται, Encore est-il que si l'on voulait éviter le vague de Me. qui emploie ἀπόλλυται du vin et des outres, on ne pouvait guère trouver d'autre terme pour le vin.
2. Le. γεια, 10 et. Mt. ΧΙ, ΕΛ ὑμῖν δέδοται γνῶναι τὰ μυστήρια, au lieu de ὑμῖν τὸ µυστήιον δέδοται (rv, 11); encore est-il que dans Mt. la leçon µυατήρων est soutenue par ᾖ té, tous les syriens, Irénée, Clément d'Al, et qu'il a pu être corrigé. d'après Le. aussi bien que d’après Μο. Quant à l'addition de γνῶναι, elle résout l'énigme de Me. par 16. verbe que suggérait l'idée de mystère...
3. Le. να, 44 et Mt. 1x, 20 ajoutent τοῦ κρασπέδαυ. Noter cependant l’omission de ces mots dans Mt. d’après af a b ὁ g bo, un ms. du x° siècle, et dans Lc.. d’après D (non cité par Soden) et quelques latins.
4. Le. 1x, 7 et Μο. x1v, { ὃ τετραάρχης au lieu de βασιλεύς (Me. ντ, 14), d'autant plus significatif que Mt. xiv, 9 dit βασιλεύς. C’est done Mt. qui a cenge son style.
. Le. 1x, 84 οἳ δὲ ὃ ὄχλοι γνόντες ἠκολούθησαν αὐτῷ et Mt. κν, 13 καὶ ἀχούσαντες οἳ Er ἠκολούθησαν αὐτῷ, remplaçant la description de Me., tous deux ajoutant ensuite des guérisons (Le. v. 41; Mt. v. 14) au même endroit.
6. Ec. 1x, 34 ταῦτα δὲ αὐτοῦ λέγοντος et Mt. xvIr, 5 ἔτι αὐτοῦ λαλοῦντος qui manque à Μο., quoique ce soit peut-être de style; cf. avec λαλέω Le. vitt, 49; xxx, 47.60; xxiv, 36; Act. rv, 1; x, 14: xx, 7 et Mt. 1x, 18: ΧΙ, 46; xxvI, 47; avec λέγω Le. χι, 33; χε, 17. S'il y'a dépendance, c’est donc plutôt Mt. qui aurait emprunté.
tandis que
LXXIT INTRODUCTION.
7. Le. 1x, 41 et Mt. xvn, 17 ajoutent καὶ Seorpaupévr (cf. Dt. χχχῃ, 5).
8. Le. χι, 62 et Mt. xxvI, 75 καὶ ἐξελθὼν ἔξω ἔχλαυσεν πικρᾶς, au lieu de ἐπιθαλὼν ἔχλαιεν Me. x1V, 72. Maïs dans Lc. ces mots sont omis par les latins d'Afrique et les meilleurs autres mss. latins. Les règles de la critique textuelle ne permettent guère de les omettre, mais non sans une certaine hésitation, car l'assimilation allait d'elle-même.
9. Le. xxit, 64 et Mt. xxvi, 68 τίς ἐστιν 6 ruiouc σε; en plus de Mc. À ces cas de Hawkins nous croyons devoir ajouter :
40. Le. ν, 12 et Mt. vrit, 2 καὶ ἰδού om. par Μο. 1, 40, et tous deux ΄ ajoutent κύριε.