LXXXII INTRODUCTION
C'est ce que Papias semble dire assez nettement. Ce qu’on a pris pour des traductions de Matthieu plus ou moins complètes était peut-être des recueils de Logia, recueils dont les découvertes des papyrus confirment l'existence.
Pourquoi Luc n’aurait-il pas eu sous les yeux un extrait de l'évangile de S. Matthieu contenant peut-être surtout les Paroles du Seigneur?
Ἡ est vrai que la critique indépendante n’accorde pas volontiers que sa source Q ait contenu les paroles du Seigneur dans le bel ordre de Mt. Et l’on prétend le déduire de la confrontation avec Le. Plusieurs pensent, comme Holtzmann, que les paroles sont dans Le. comme des pierres dans un chantier; dans Mt. elles font partie d’une bâtisse (1). Donc Le. représente l'état primitif, qui était celui de Q.
L'argument n'est qu'une comparaison mal appliquée. Les pierres dans le chantier, ce seraient plutôt les paroles dans la tradition orale. Luc. les emploie dans son édifice, Mt. dans le sien. C’est entre eux qu’on doit faire la comparaison.
Quel est celui des deux qui a le plus de chances de représenter la rédaction primitive araméenne que Papias connaissait et que la critique moderne nomme Q en la réduisant le plus souvent à n’être qu’une collection grecque de discours dans un ordre inconnu?
C'est surtout ici qu'une étude suivie de Mt. serait nécessaire. On notera cependant les points suivants :
a) Les discours de Mt. sont plus longs et contiennent des passages qui ne sont pas dans Le. Or, spécialement à propos du discours de Mi. contre les Pharisiens (xx111) tel que nous venons de l’analyser brièvement, on croit voir clairement les raisons qui ont pu incliner Le. à omeître certains passages.
b} Des discours longs, contenant des matières hétérogènes, avec des liaisons par les images et les expressions plus que par une logique interne, avec des groupements par trois et sept sont dans l'esprit sémitique : ce sont les caractères de ceux de Mt. (2). Le grec Luc les a donc coupés pour répartir les paroles en des sujets plus distincts.
ϱ) Dans Mt. quelques paroles communes se rencontrent encore durant le séjour à Jérusalem. Cela est vraisemblable en soi et spécialement le logion Jerusalem quae occidis prophetas, a dû être prononcé en face de Jérusalem (Mt. xxn1, 37 ss.) et transposé par Le. (xr1r, 34. 35).
d) D'une facon plus générale, les paroles, dans la source la plus ancienne, devaient appartenir à toutes Les périodes de la vie de Jésus. N'est-ce pas systématiquement que Le. les a réparties uniquement dans
(2) Sprüche... p. 127, note 1 : Man erkennt jetzt, dass die grossen Redecompositionen
des Matth. ihre Grundlagen schon an Q haben.
LES SOURCES DU TROISIÈME ÉVANGILE. ος LXXXITI
ses deux sections propres, n’en insérant aucune dans le fil de Μο.) Donc l'ordre de Mt. est plus ancien (4).
Lequel des deux, Le. ou Mt. a-t-il mieux conservé le cachet du document primitif?
ϐ) Harnack n’a pas hésité à répondre que c'est Mt. (2). D’après ce critique, Le. a introduit beaucoup de petits changements selon sa manière d'écrire le grec. Nous n’entrons pas ici dans ce détail. Mais depuis plus de vingt ans nous avons appelé l'attention sur ce point que Mt. a plus de couleur palestinienne. C’est donc Le. qui a estompé, exactement comme il l’a fait pour le texte de Μο. Voici quelques traits, omis par Le.
Mt. v, 45. Faire lever son soleil et faire pleuvoir.…
— 47, Différence entre vos frères et les gentils. vit, 24. Maison simplement assise sur la pierre, qui affleure presque partout, en Judée et en Galilée, tandis que Le. exige qu’on creuse et profond.
— 95. Les fleuves (torrents) qui viennent après la pluie; tandis que Le. parle de l’inondation de fleuves existants déjà (9). XVIII, 12. τὰ ὄρη, parce que l’on pâture dans les montagnes qui sont aussi le désert; Le. ἐν τῇ ἐρήαφ.
— 49. Soixante-dix-sept fois sept fois; «il a sept dans le sang, » (Wellh.) Le. se contente de sept.
xxtr1, 27. Les sépulcres « blanchis »; Le. « invisibles ». — 35. υἱοῦ Βαραχίου, spécialité juive omise par Lc., comme tant d’autres dans le chap. ΧΣτ.
De tout cela nous sommes induits à conclure, d’après le simple examen comparé de Le. et de Mt., que rien ne s'oppose à ce que Q — Mt., c'est-à-dire à tout le moins que la source suivie par Luc était dans ΄ l’ordre et sous la forme où nous la trouvons dans Mt.
On peut faire cependant des objections.
Le., si respectueux de l'ordre de Μο., aurait-il agi aussi cavalièrement avec Mt., décomposant ses discours, démolissant son bel édifice? C’est une grave difficulté, mais qui ne peut prévaloir contre le fait de l’existence de longs discours, même dans les prétendus Zogia, du moins selon l'opinion commune des critiques. En somme Le. aurait agi comme les Grecs en Asie, remplaçant les vastes constructions sémitiques par des édifices distincts, ayant chacun sa destination propre. D'ailleurs le respect qu'il avait pour Mc. paraît avoir été l’une des causes de ce sectionnement. Comme il a préféré pour l’ordre des faits la catéchèse de
(1) Harnacx, Sprüche, p. 127 : Es ergibt sich. dass Matth. die Akoluthie der Quelle treuer bewahrt hat als Lukas.
(2) Sprüche.. p. 80. °
(8) RB. 1896, p. 31.