LXXXIV INTRODUCTION
Pierre, il a pu poursuivre cette préférence jusqu'à ne pas suivre l’ordre des discours ni leur place dans Mt., peut-être aussi pour se rapprocher davantage de la réalité historique.
La deuxième difficulté, c'est que Mt., c’est-à-dire notre texte grec canonique, ne paraît pas toujours primitif, même en comparaison de Le. Et si en effet il était prouvé que Mt. a remplacé une expression de Le. par une expression secondaire, il faudrait que Le. dépende d’une autre recension. Nous pourrions alors concéder que la traduction grecque de Mt. que nous possédons n'est pas celle dont Le. s’est servi. |
Notons cependant que les cas cités par Harnack ne sont guère concluants. Voici ceux qu’il retient comme 165 plus significatifs et relatifs aux. paroles de Jésus (1).
Mt. serait secondaire par rapport à Le. parce qu'il ajoute « céleste » et écrit « ciel » à la place de Dieu (vi, 26; vi, 82; vas, 14 χι, 11). C’est à n’y pas croire, car ce sont là précisément les indices les plus sûrs d’une écriture sémitique. Harnack donne pour raison que Mt. emploie ces termes pour son compte quand il ne suit pas Q. C'est donc simplement avouer que Q -- Mi.
De plus Mt. a du goût pour δίκαιος (δικαιοσύνη) vi, 33; ΧΠ, 17, Où δίκαιοι est sûrement moins primitif que βασιλεῖς, — Mais si Le. a voulu rehausser le style? La justice n'est-elle pas une conception juive par excellence?
Cas important, πρῶτον ajouté Mt, vi, 33. — Mais si Le. l'a rayé pour être plus absolu?
vi, 49 Mt. a ajouté οὗτος γάρ ἐστιν 6 γόµος καὶ of προφῆται —; mais ces mots étaient de ceux que Le. retranche.
Wellhausen a soulevé une troisième difficulté. Il soutient que quelques différences entre Le. et Mt. s'expliquent par des traductions différentes de l’araméen. Il admet avec tout le monde une source grecque commune à Mt. et à Le., mais avec des variations, comme c’est le cas pour des traductions différentes, et nous savons par Papias que chacun interpréta Mt. à sa façon.
Mais Harnack refuse d'entrer dans cette voie, et de distinguer Q! et (2. Et en effet les cas cités par Wellhausen (2) sont peu significatifs. Ce sont Mt. v, 15 et Le. vi, 22; v, 12 et νι, 23; x, 13 et x, 5; xxinr, 25 et χι, 39; xxin1, 26 et χι, 41, pour lesquels on pourra consulter notre commentaire. : J'avoue cependant que pour ma part je suis plus embarrassé dans d’autres cas. 66 sont : Mt. x, 9 et Le. τή, 8; Mi. x, 37 et Le. χιν, 265 Mt. v, 198 et Le. χιν, 35; Mt. xxint, 26 et Le. χι, 41.
Comme nous avons déjà cru reconnaître le même aspect à. certains
(1) Sprüche... p. 29 (2) Einleitung.… Ῥ. 36.
LES SOURCES DU TROISIÈME ÉVANGILE. LXXXV
passages où Mt. et Le. sont d'accord pour l'expression contre Mc., on pourra envisager l’hypothèse d’une retouche postérieure de Mt,
Tels sont du moins quelques-uns des éléments qui permettent d'apprécier les rapports de Le. et de Mt.
Quelques catholiques continuent à les expliquer par la seule tradition orale. A l’autre extrémité c’est un grave défaut des admirables commentaires de Schanz de voir constamment une dépendance de Le. par rapport à Mi.
Π n’y a pas, selon nous, d'argument absolument décisif contre celte dépendance, mais elle a en tout cas été subordonnée à la préférence . donnée à Mc. quand 1] pouvait servir de source.
Et si l’on veut tenir compte de tous les aspects de la situation, le mieux est peut-être de supposer que Le. n’a pas eu sous les yeux notre Matthieu canonique, mais qu’il en a connu au moins des-extraits en grec comprenant les discours dans leur ordre actuel et tels qu'ils sont, sauf quelques retouches dans le texte de Matthieu,
Ce n’est pas revenir au système des deux sources, tel qu'il prévaut dans la critique, car ce système comprend nécessairement la négation de l'authenticité du premier évangile, en quoi il se heurte à la tradition qui l’attribue à 5. Matthieu. Or nous avons pris soin, sans traiter à fond cette question qui regarde le premier évangile, de montrer que la composition de Le. ne lui donne aucun appui. Cette hypothèse n'offre d’ailleurs qu’une facilité apparente, pour aboutir à cette solution étrange de deux évangiles, Mt. et Le., composés d’après les deux mêmes sources, et cependant si différents! La simplicité n'est point ici de bon aloi, dans un problème si complexe.
Mais que Le. ait connu Mt. en grec, seulement à l'état d'extraits, ce ne peut étre une opinion reprochable, puisque le plus grand nombre des catholiques admet qu'il ne l’a pas connu du tout, ou du moins qu’il ne s'en est pas servi,
Aussi la Commission biblique a-t-elle répondu affirmativement à la question suivante (1) :
Utrum, servatis quae iuxta prascedenter sialuta omnino servanda sunt, praesertim de authenticitale el inlegritate trium Evangeliorum Matthaeï, Marci et Lucae, de identitate substantiali Evangelü graeci Matthaei cum eius originali primitivo, nec non de ordine temporum quo eadem scripia f'uerunt, ad explicandum eorum ad invicem similitudines aut dissimilitudines, inter tot varias oppositasque auctorum sententias, liceat exegetis libere disputare εἰ ad hypotheses traditionis sive scriptae sive oralis vel etiam dependentiae unius a praecedenti seu a praecedentibus appellare?
(1) 26 juin 1912,
LXXXYI . INTRODUCTION.
On nous permettra de rappeler ce que nous écrivions déjà en 1896 : « J'ai concédé, il est vrai, qu'il (le premier évangile) avait pu subir dans la traduction grecque une certaine transformation qui avait donné au: nouvel ouvrage le caractère d’un écrit quasi original; mais je ne crois pas que la critique interne prouve que ces changements atteignent la substance, et, dès lors, elle n’est pas en contradiction avec l’opinion traditionnelle qui considère a la fois le premier évangile comme un ouvrage inspiré, ce qui n’est pas le cas d’une simple version, et comme l’œuvre de l’apôtre Matthieu (1). » |
Quant à la source de Luc, faisant un pas dans la direction de la catéchèse orale, je disais du texte de Papias : « Évidemment il s'agissait d'abord d’interprétations orales, mais ne dut-on pas bientôt les fixer par l'Écriture? Ces interprétations, c’étaient celles des prédicateurs de l'Évangile, elles portaient naturellement sur les paroles du Christ, beaucoup plus que sur ses actions. Ce sont ces fragments de traduction ou ces catéchèses orales mais désormais fixées et sléréotypées par un modèle écrit auquel on pouvait recourir pour se rafraîchir la mémoire, que Luc a pu avoir sous les yeux, dont il a dû se servir, avant que la
grande traduction grecque fût composée (2). » το D'autres préfèrent admettre que la traduction grecque, notre Matthieu actuel, étant d'une époque antérieure à celle où Luc a composé, il l'a connue telle quelle et s’en est servi. Les anciens, dit-on, ne recouraient pas aux livres aussi facilement que nous, qui pouvons feuilleter sans cesse des textes soigneusement numérotés.
Peut-être est-ce ainsi qu'il faut s'expliquer que Luc, après avoir dessiné les grandes lignes de son ouvrage, et même écrit certaines parties d’après Marc, a ouvert ensuite Matthieu, pour l'usage duquel il avait réservé des sections. Au lieu de les tenir ouverts tous deux sous ses yeux — et ne possédant pas de synopse, — il passait de l’un à l'autre, semblant, à certains moments, ne connaître que l’un d’eux, et subordonnant l’usage de Matthieu à son propre plan, conçu surtout d’après Marc.
C'est dans le Commentaire de S. Matthieu qu'il faut envisager la solution de plus près.
. $ 3. — Les sources de Luc dans les parties qui lui sont propres.
Distinguons les récits de l’enfance (1, 11) et les autres parties propres.
1. Pour les deux premiers chapitres de Le., les opinions des critiques sont fort divergentes, et loin d'offrir le même accord que lorsqu'ils parlent de la source Μο, et de la source Ο.
(1) RB. 1896, p. 275.
(2) Eod. loc.
LES SOURCES DU TROISIÈME ÉVANGILE. LXXXVII
Ἡ y a quelques années cependant, cet accord paraissait établi sur le caractère judéo-chrétien et sémitique (4) d'une source que le rédacteur du troisième évangile aurait à peine retouchée.
Qu’entendait-on par une source sémitique? Un document araméen, sans doute, puisque c'était la langue sémitique qu’on parlait alors en Palestine, surtout parmi le peuple. Mais alors comment prouver que Le. suivait ici de plus près qu'ailleurs une source araméenne? 1 semble en effet, au premier abord, que nulle part il n’est plus pénétré de sémitisme, mais ce sémitisme n’est point spécialement le reflet de l’'araméen. Ce sont des tournures hébraïques, et comme on ne suppose plus guère un original hébreu (2), ce sont donc en somme des tournures bibliques. Luc, qui a adopté ce style, comme nous le verrons, a peut-être jugé à propos de forcer la couleur dans ces premières pages, c’est tout ce qu'on peut dire. Nous n’insistons pas parce qu'il semble bien que cette ancienne confusion s’est dissipée.
Mais qu’entend-on encore par une source judéo-chrétienne? Il serait fort à propos de laisser à ce mot le sens qu’on lui donne dans la controverse de Paul avec les Juifs légalistes. (65 judéo-chrétiens exigeaient que tous les chrétiens, nés Juifs ou nés gentils, pratiquassent la Loi, ycompris la circoncision. Mais Paul ne dit nulle part qu'ils aient rejeté sa propre manière de croire en Jésus-Christ, Fils de Dieu, préexistant dans la forme de Dieu. Les premiers qui, ayant reconnu Jésus pour le Messie, ont refusé de croire à sa divinité et à la conception surnaturelle, ont été nommés ébionites.
Ce sont ceux-là que certains critiques veulent désigner. La source de Le. aurait eu ce caractère : 1) à cause de la physionomie du Messie, destiné à régner sur Israël, à monter sur le trône de David (1,.325.); 2) à cause de l'importance accordée aux cérémonies légales, circoncision, purification, rachat du premier-né, pèlerinage pascal; 3) parce que Joseph et Marie sont nommés les parents de Jésus (1x, 27. 41. 43) et même Joseph est nommé son père (11, 33. 48); parce que les parents s’étonnent des louanges données à l'enfant (1, 33) ou ne comprennent pas ses paroles (11, 50), ce qui suppose qu'ils n'étaient pas au courant de son origine surnaturelle.
Cependant elle est contenue expressément dans le récit (1, 35), auquel elle donne le ton. Ces critiques sont donc obligés de supposer l'intervention d'un rédacteur, à moins qu’on ne préfère imaginer une glose tardive, comme fait Harnack.
Très récemment on a même paru disposé à scinder cette source judéo-
ο (4) Usener, Zn TW, 1903, p. 5 : lsst, wie allgemein anerkannt ist, dieser Bericht die Hand eines Judenchristen nicht verkennen.
(2) C’est cependant l'opinion de M. Grimme, sans parler des travaux de Resch.
LXXXVIIL . INTRODUCTION .,
chrétienne. M. Loisy la nomme Luc. Quant au rédacteur : « Que faudrat-il lui attribuer dans les récits de l'enfance? Au moins l'insertion des cantiques, ajoutés après coup, celle des versets relatifs à la conception virginale (Luc, 1, 34-45). Encore est-il qu’il pourrait bien avoir importé dans Luc les récits tout entiers concernant la naissance de Jean-Baptiste et celle de Jésus, qu'il aurait trouvés ailleurs et embellis ensuite avec les cantiques (1). »
‘Tout cela est bien vague, et l’on n'essaye pas de rien prouver. M. Harnack est plus affirmatif, tout en se dispensant pour le moment de fournir ses preuves (2). Du moins son esquisse est très nette. Le rédacteur, qui désormais est Luc, aurait uni deux histoires; l’une, celle du Baptiste, qui n'avait pas été écrite en vue de celle de Jésus, à savoir 1, 5-25. 46-55. 57-80, accrochée par 1, 39-45. 56, à une autre histoire, celle de Jésus qui comprenait sans doute Île reste.
1956 dire que cette dissection accuse un véritable manque de tact littéraire. On me permettra de le répéter (3) : l’histoire de Jean-Baptiste et celle de Jésus sont entrelacées selon les règles du parallélisme. Mais ces règles, loin d'exiger en tout une ressemblance parfaite, ne donnent du relief à la pensée que par certains contrastes, d'autant plus aisément perçus que la marche est parallèle. Ce sont les mêmes faits qu'on raconte, dans l’histoire de Jean et dans celle de Jésus, mais avec des traits qui donnent à chaque vie son véritable caractère, et même de telle façon que l’une est subordonnée à l’autre, et que Jean ne paraît si grand que pour faire ressortir la grandeur incomparable de Jésus. L'ange Gabriel apparaît à Zacharie, père de Jean, et à Marie, mère de Jésus. Zacharie demande des explications. Marie veut être éclairée. Les deux mères se rencontrent; Élisabeth salue Marie, et Jean tressaille à la présence de Jésus. Sans doute les deux récits s'accrochent ici; maïs c’est manifeste ment parce que l’un conduisait à l'autre,
Puis tous deux reprennent leur course, mais sans jamais se perdre de vue. Luc raconte la naissance, la circoncision de Jean et les circonstances miraculeuses qui ont accompagné l'imposition de son nom. C'est à la nativité que Jésus est qualifié de Sauveur, et la circoncision, brièvement dite, ne fait que confirmer un nom imposé d'avance. L'Esprit-Saint inspire à Zacharie de prophétiser le rôle de Jean, le même Esprit conduit au Temple le vieillard Siméon. Jean croît dans l'esprit (1, 80) et Jésus en sagesse (11, 40 et 52).
Tout s’harmonise, et en pareil cas Le plus simple assurément n'est pas
(1) Revue d'histoire et de littérature relig., 1918, p. 867.
(2) Ich kann hier nicht den Nachweïis fübren... (Neue Uniersuchungen sur Apostelgeschichte... p. 108).
(8) RB. 1914, p. 1995.
LES SOURCES DU- TROISIÈME ÉVANGILE. LXXXIX
de supposer deux ouvrages distincts que le hasard aurait disposés par une harmonie préétablie.
D'ailleurs Harnack ne reconnait en grec que le style de Luc. Il exagérerait plutôt son action sur le Magnificat et le Benedictus. Le tout est donc bien son ouvrage.
‘ Peut-on qualifier de judéo-chrétien Luc, le compagnon de Paul? Assurément, mais pour le temps qu’il raconte. Il est disciple de Paul, cependant? Précisément. Paul enseigne que Jésus est yevduevov ὑπὸ νόµον (441. τν, 4). La préhistoire de Le. est l’histoire du Sauveur du monde avant qu'il l'ait racheté, quand la Loi était encore en vigueur. C’est bien le même Luc du chemin d'Emmaüs. Tout devait se passer conformément aux Écritures (xxiv, 26 5.). En dépit de leurs dénégations, nombre de critiques appartiennent encore à l'école de Baur. Ils sont persuadés que Luc n’a écrit que pour faire prévaloir ses tendances. Ils ne conçoivent même pas qu'ayant tracé une histoire antérieure au christianisme, il n'y ait pas introduit, ouvertement ou sournoisement, les habitudes de la foi chrétienne. C'est-pourtant le cas.
Il y a plus. Luc parle en historien, et comme Harnack l’a encore reconnu avec beaucoup des nôtres, « il appert de τι, 19-51 que les récits veulent être ramenés en définitive à des communications de Marie (1). »
C’est bien en effet la pensée de l’auteur de l’évangile. La mère de Jésus a conservé toutes ces choses dans son cœur. Elle pouvait donc les redire. Elle seule a connu toute cette histoire dans son fond le plus secret. Luc semble bien la désigner comme sa source, puisqu'il faut employer ce mot. En soi il est possible qu'avant lui, ces choses aïent été écrites en araméen. Mais absolument rien n'autorise la critique à distinguer ici un intermédiaire écrit entre la tradition orale et l'auteur du troisième évangile, et par conséquent n'empêche d'admettre ce qu’il paraît insinuer, que lui-même ou ceux qu’il a interrogés ont eu le bonheur d’entendre la Très Sainte Mère de Dieu,
IT. Autres parties propres à Luc.
Nous avons cru devoir traiter à part des deux premiers chapitres, Cependant un bon nombre de critiques n’y voient que le début d’une source judéo-chrétienne qu'ils retrouvent dans toutes les parties propres à Le., et qu'ils désignent ordinairement par la lettre L. Le rédacteur définitif étant un universaliste, un paulinien, on ne croit pas qu'il ait pu composer lui-même une série de morceaux qu'on nomme ébionites : x1, 5-8; χι, 16-24 ; xiv, 7-14; xv1, 1-8; 19-31 ; Χνπι, 1-7, trop opposés à des morceaux pauliniens, comme 1v, 16-30; x, 29-37; αντ, 7-19; XVII, - 9-14. Mais il pourrait bien n’y avoir là qu’une équivoque. Il paraît en effet que les judéo-chrétiens lés plus outrés ont reçu le nom d'Ébionites,
(4) Neue Untersuchungen.… p. 108.
χο INTRODUCTION.
d'ébion, « pauvre », parce que la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem aimait à se réclamer des éloges que l'Ancien Testament prodigue aux pauvres. La pauvreté y était donc exaltée systématiquement. Or le détachement des biens du monde était encore beaucoup plus dans l'Esprit de Jésus. Manifestement l’évangile de Luc insiste sur ce point plus qu'un autre. Mais il n’a rien de commun avec l'attachement à la Loi, encore moins avec l'opinion particulière des ébionites sur la personne de Jésus. Si les passages sont ébionites dans le sens du détachement des biens du monde, ils n’ont rien d'antipaulinien; ils sont partout dans le troisième évangile, ils le distinguent des autres par une insistance spéciale, mais ils n’y forment pas un groupement distinct. |
Si l’on veut parler d’une source L., on devra simplement y voir un sigle pour désigner les parties propres à Le. Qu'il y ait entre elles plus de ressemblance qu'avec les autres morceaux, nous l’avons déjà indiqué. On en conclura que là se trouve le propre style de Le., qui a été un peu transformé ailleurs lorsqu'il suivait des sources écrites.
Mais si Hawkins et Harnack en sont arrivés à ce point, d’autres avaient suivi une autre voie. Ils se sont imposé ce canon que Le. a dû suivre ses . sources de très près, et se refusant à expliquer par sa liberté et son but ses divergences avec leur source Q, ils ont imaginé que L était déjà réuni à Q lorsque le rédacteur Le. s'en est servi. Autant dire qu'il ne faisait que copier sa source. Ge système élaboré par Feine (1) a été poursuivi mé= thodiquement dans le Commentaire de B. Weiss (2). Cette vérification minutieuse et consciencieuse des nuances entre Le. et L ou Lq a abouti selon moi à un échec complet. Il serait superflu de la reprendre en détail, même dans le commentaire, car elle suppose toujours que Lc. aurait dû écrire avec la trempe d’esprit de Weiss, en se soumettant à l’esclavage de son canon pour copistes, et à cette étrange loi de reproduire des idées qui ne lui plaisaient guère, atténuées par quelques pudiques réserves (?) de rédaction. Dès 1896 nous écrivions : « Rien ne nous . empêche de conclure que le prétendu rédacteur est. vraiment l’auteur et non seulement le copiste du troisième évangile (3). »
Et c’est précisément dans ce sens que l’opinion de Feine et de Weiss vient d’être reprise par le Rev. Vernon Bartlet, d'Oxford (4). La source spéciale de Luc, soit S, avait été unie à Q {sous sa forme particulière QL), avant la rédaction de Lc. Mais QL n'était probablement pas écrit avant d'être QLS, et S lui-même était l’œuvre de Luc qui est bien,
(4) Eine vorkanonische Ueberlieferung des Lukas in Evangelium und Apostelgeschichie, Gotha, 1891.
(2) De plus : B. Weïss, Die Quellen des Lukasevangeliums, 1907.
(3) RB. 1896, p. 32.
(4) The sources of St. Luke's Gospel dans Studies in the synoptic problem, 1911» . p. 31458.
LES SOURCES. DU TROISIÈME ÉVANGILE. XCI
d'après M. Bartlet l’auteur du troisième évangile : « Ainsi S était une forme particulière de mémoires écrits, produits par notre troisième évangile ad hoc, non pas dès le début pour le but littéraire auquel il les destina à la fin, mais plutôt comme un souvenir permanent de la tradition la plus authentique à laquelle il lui avait été donné d'atteindre pour son œuvre comme évangéliste ou catéchiste de l’évangile oral » (1).
Ce serait un pendant des Wärstücke pour les Actes des Apôtres. Nous n'avons rien à opposer en principe à cette manière de voir. Luc a dû prendre des notes, il a peut-être rédigé ces notes avant de concevoir le plan définitif de son évangile. Mais nous ne saurions distinguer ce premier croquis du dessin définitif. M. Bartlet s’appuie sur des sémitismes. Mais peut-il prouver que Luc, qui les avait d’abord écrits, ne les aurait plus agréés plus tard, 51 πο les avait trouvés dans sa propre prose?
Reconnaissons donc simplement que pour toutes les parties propres à Lc. nous manquons d’un critère qui nous permette de discerner des sources écrites. Il est vrai qu’on peut comparer ces parties propres à celles qui-coïncident avec Mt. (0). Et, suivant l'exemple de M. Soltau (2), M. Wickes (3) a cru pouvoir faire passer dans la catégorie. de Q un certain nombre d'épisodes propres à Lc., comme Marthe et Marie (χι, 38-42), l'économe infidèle (αντ, 1-12), la parabole des mines {x1x, 42-27); . mais il n’est pas parvenu à établir l'existence de deux documents qui formeraient chacun une suite, auraient chacun sa langue, son caractère littéraire, sa manière de se représenter la personne et les enseignements de Jésus.
D'ailleurs le prologue de Luc dit clairement qu’il a consulté les premiers témoins des faits. Le plus grand nombre de ces informations se fit sûrement par la parole. Il faut donc faire dans Le. une large part à la tradition orale, et c’est surtout par ses parties propres qu’elle doit être représentée. |
On s'est demandé quels étaient ses témoins. La grande part que Le. fait aux femmes suggère leur participation. C’est ainsi que Jeanne, femme de Chouza, procureur d'Hérode (σαι, 2), a pu lui donner les détails qui se rapportent spécialement au tétrarque, mais il a pu les tenir aussi de Manaen, «frère de lait » d'Hérode (Act. χιτ, 1). Le diacre Philippe, qui a évangélisé la Samarie (Act. vu, 5 s.), est proposé par MM. Harnack et Bartlet comme l’un de ceux auxquels Luc aurait dû les renseignements sur le passage de Jésus en Samarie. C’est assez vraisemblable, mais il ne faudrait pas étendre autant que Harnack (4) l'influence des
(2) Die Anordnung der Logia in Lukas xv-xvu, dans la ZnTW, 1909, Ρ. 230-238.
(8) The sources of Luke’s Perean section, Chicago, 1912.
(4) Zukas.. p. 108 ss., réduit à de justes proportions par Dibelius (ZnTW, 1911, p. 325-343). : .
XCII INTRODUCTION
filles de Philippe. Les apôtres étaient plus qualifiés qu'elles, et-Luc s’en réfère à eux presque expressément [1, 2):
. Peut-être faut-il nommer Jean (1), fils de Zébédée, qui parait dans la grande section spéciale avec Jacques (1x, 54), et avec Pierre (xx, 8) dans un passage où Το. ajoute à Mc. Si Luc n’a pas été un des disciples d'Emmaüs, comme Théophylacte l’a pensé, du moins son récit, plus circonstancié que d'ordinaire, a dû lui venir directement de Cléophas ou de son compagnon. Et ce même Cléophas a pu compléter ses informations sur la Passion. C’est parce qu'il était très au courant de ce qui s’est passé alors à Jérusalem que Το. y a placé les apparitions du Christ ressuscité. Les femmes venues de Galilée y jouent un rôle qu'il a souligné, peut-être après les avoir entendues.
Mais il est inutile de se perdre en conjectures. L'essentiel est de constater que Luc a donné la préférence à la catéchèse de Pierre, représentée par Marc. Il a pu les voir tous deux à Rome, dès son arrivée avec Paul, mais il avait pu les voir déjà à Jérusalem, où se trouvaient Jean et Jacques, le « frère » du Seigneur, lors du concile de Jérusalem.
Il a pu, sans changer l’ordre des faits qu’il avait agréé, enrichir son œùvre en empruntant à la catéchèse de l’apôtre Matthieu quelques histoires et surtout les divins enseignements du Maître. Le reste, semblet-il, lui est venu par informations détaillées.
Si, comme nous le croyons, il faut traduire dans le prologue (1, 3) ἄνωθεν « depuis longtemps », Luc aura marqué l'intérêt qu'il prit après sa conversion aux faits évangéliques, le soin qu'il eut de les recueillir et de les noter. Il put s’adonner à ces recherches même avant de devenir le compagnon de S. Paul, c’est-à-dire vers l’an 49. Nous pouvons facilement imaginer, mais il serait puéril d'énumérer les personnes auprès desquelles il a pu dès lors s'informer. À son premier « nous » (Act. xvi, 10), il se donne comme un compagnon actif de Paul; c'était donc un homme mûr. Le zèle qu'on met à lui découvrir toujours des sources écrites s'explique par le désir de retarder la composition de son évangile, mais ne tient pas assez de compte de ses déclarations, ni de la franche allure de son style, comparable dans l’évangile à celle des morceaux « nous » des Actes.
8 4. — Saint Luc el Josèphe.
D'après M. Krenkel (2), Luc dépend de Josèphe. La date des œuvres de l'historien juif est connue, à quelques années
(1) On s'expliquerait ainsi le verset xxiv, 12, suspect à cause de sa ressemblance avec
Ja tradition johannine (Jo. xx, 6).
(2) Josephus und Lucas. Der schriftstellerische Einfluss des jüdischen Geschichts-
schreïiber auf den christlichen nachgewiesen, 1894.
LES SOURCES DU TROISIÈME ÉVANGILE. XCIII
près. Il α écrit la Guerre juive vers 77 ou 78 sous sa forme grecque; les Antiquités étaient achevées vers 93, et furent suivies de sa Vie et du Contré Apion (1).
Toute influence de Josèphe sur Luc est donc exclue par la date que nous avons assignée au troisième évangile. Mais beaucoup font état de cette influence pour retarder cette date. Holtzmann y avait préludé (2), Schürer avait refusé de le suivre (3), et cependant la thèse est toujours
très soutenue. Elle n’en est pas plus solide,
Et en effet on n'obtient aucun résultat assuré en produisant des listes de mots propres à Luc dans la Bible grecque et qui se trouvent dans Josèphe, car il a pu les rencontrer ailleurs. Par exemple M. Stanton (4) a noté qu'environ deux tiers de ces mots se trouvent dans Polybe. Des constructions de phrase analogues ne prouvent rien de plus. Krenkel a rapproché Le. 1, 1, ἐπειδήπερ πολλοὶ ἐπεχείρησαν ἀνατάξασθαι διήγησιν, et Contra
ΑΡ. το. 4, 8 18 : of μέντοι τὰς ἱστορίας ἐπιχειρήσαντες αυγγράφειν παρ᾽ αὐτοῖς. Mais Polybe est plus voisin de Le, : ἐπεὶ γὰρ où τινὰς πράξεις, καθάπερ of πρὸ ἡμῶν... ἀναγράφειν ἐπικεχειρήκαμεν, et la ressemblance est surtout étroite avec Dioscorides (5). |
Ce qu’il y a de plus fâcheusement tendancieux dans cette opinion, c'est de prétendre que Luc s’est servi de Josèphe pour imaginer des histoires. Α l'en croire, Josèphe eût été une petite merveille dès l'âge de quatorze ans (6), et nous voilà sur le chemin de « Jésus au milieu des docteurs ». Tout cela est assez misérable. Et le plus fort est qu’ensuite on s’appuiera sur Josèphe pour convaincre Luc d'erreur sur les dates du recensement de Quirinius et du soulèvement de Theudas (Act. v, 36). Luc met Emmaüs à soixantes stades de Jérusalem (xxiv, 19), et Josèphe ΑἉμμαοῦς à trente stades (Bell. ντε, 6). Luc aurait donc nettement pris parti contre Josèphe, et il lui aurait emprunté des thèmes d’histoire ou de style! Nous n'aurions pas cru qu’il soit nécessaire d'insister sur le caractère hasardeux des arguments (7), si nous ne retrouvions la thèse et les arguments de Krenkel chez un critique aussi sérieux que M. Bur- - kitt, qui va jusqu'à parler d'évidence (8). (1) Chronologie des œuvres de Josèphe, par le P. H, Vincent (RB. 1911, 366-383). (2) Zeitschrift f. wissen. Theol. 1873, p. 85-98.
(8) Même revue, 1876, p. 574-582.
(4) The 6οερεῖδ.,. 1, p. 265.
(5) Je ne sais sur quelle autorité M. Stanton le fait écrire après Josèphe et Luc
(Z. 1. p. 266); voir Pauly-Wissowa pour le temps de Néron.
(6) Vita, ο. u.
(7) Par exemple M. Cadbury a cité neuf mots qui sont particuliers à Luc (Actes compris) et à Mc., dans la Bible grecque, mais vingt et un sont propres à Luc ef à Il Macch. Dira-t-on que Le. dépend plus de IF Macch. que de Me.? (The style and literary Method of Luke, p. 7).
(8) The Gospel History and its transmission, 1907, p. 10 ss.; CE, ScHmIEvEL, Encycl. bibl. 2840-2844; JünesT, Quellen der Apostelgeschichte, p. 201 8.
XCIV INTRODUCTION
Or, voici les arguments décisifs.
Josèphe (Ant. XX, v, 1) raconte l’histoire de Theudas dont eut raison le procurateur Fadus, et la fait suivre de l'exécution par Tibère Alexandre des fils de Judas le Galiléen, lequel s'était révolié au temps de Quirinius qui fit le recensement. Dans les Actes v, 34 ss., Gamaliel rappelle la destinée de Theudas, puis place après lui dans l'ordre du temps Judas de Galilée aux jours du recensement. Si donc Luc s’est inspiré de Josèphe, il l’a fait assez étourdiment pour retourner la date de Theudas et de Judas (1) et, ce qui est plus fort, pour faire parler Gamaliel de Theudas comme datant d’une cinquantaine d'années, alors que Josèphe son auteur, le plaçaït environ dix ans après Gamaliel lui-même!
N'est-il pas plus juste de supposer que tous deux n'ont pas compris de la même façon leurs documents ou n'ont pas parlé du même Theudas? A mettre les choses au pire, pourquoi Josèphe n’aurait-il pas eu la prétention de rectifier ce qu’il lisait dans le discours de Gamaliel ou ailleurs?
Presque aussi claire est l'évidence à propos de Lysanias! Cette fois encore Luc n'aurait pas compris Josèphe. On nous permettra de renvoyer au commentaire de Le. πῃ, 1. 2, où les documents nouveaux montrent au contraire que Luc ne s’est pas irompé.
C'est tout ce qu'il faut pour montrer que la thèse de Krenkel n’a aucun appui solide. Ce n’est pas le lieu de parler des nombreuses confusions de Josèphe. On peut du moins exiger qu'on traite Luc en écrivain sérieux. ;
(1) Il seraït d’ailleurs absolument contraire à sa manière d’avoir changé de son cru « la multitude » de Josèphe dans le chiffre précis de 400 personnes. Ce chiffre a été pris dans une source et cette source n'était pas Josèphe.