LA LANGUE DE LUC
Nous ne parlons pas ici du style de Luc, que la comparaison avec ” Marc a pu faire apprécier, mais seulement de sa langue.
C'était une proposition exagérée du protestantisme luthérien d'isoler le grec biblique du grec hellénistique, comme si c'était une langue spéciale que s’était forgée l'Esprit du Christ (1). L’Esprit-Saint se sert de la langue des hommes. Sans remonter à ces hauteurs, quelques exégètes parlent encore d’un dialecte judéo-grec, tandis que beaucoup d’hellénistes nient l'existence de cette langue spéciale. Nous nous sommes rangé à l'avis de ces derniers (2), et il semble qu’ils emporteraient tous les suffrages, si l'on voulait bien entendre leurs explications, — et si eux-mêmes ne se donnaient le tort de pousser parfois trop loin leurs prétentions. |
Disons d’abord qu’en dépit des apparences, leur thèse est franchement favorable à l'authenticité de l'Évangile. ΤΙ importe assez peu à la dignité des livres inspirés qu'ils aient été écrits dans un jargon judéo-grec, plutôt que dans la langue que parlait et qu'écrivait le monde grec; nous sommes beaucoup plus sûrs d'entendre le véritable écho des paroles du . Sauveur si les évangiles ne doivent pas leur apparence sémitique incontestable simplement au fait que les écrivains parlaient un dialecte grec sémitisant, mais plutôt à ce que ce grec reflète, comme grec de traduction, un original sémitique. Et c'est ce qui fait pour nous l'intérêt de ce débat, |
À vrai dire les hellénistes ne se placent pas précisément sur ce terrain. Is nient l'existence d'un dialecte judéo-grec parce qu'ils ne constatent pas que dans un pays donné, où les Juifs auraient eu l'influence, un groupe d'écrivains ait parlé une langue distincte de la langue grecque hellénistique commune, la koine.
Ils ne nient pas l’appoint considérable d'idées, d’usages, surtout religieux, que le judaïsme et encore plus le christianisme ont apporté au
(1) 66. Cremer, Béblisch. theologisches Würterbuch der neutest. Graecität, 7° éd. (1893), p. ται, | (2) Commentaire de l'épître aux Romains, p. xLv.
XGVI INTRODUCTION.
monde, ni que ces idées aient transformé le sens de bien des mots, enrichi le vocabulaire, amené des combinaisons nouvelles dans la phrase. Mais toute doctrine philosophique a ce résultat, et si le christianisme est transcendant dans l’ordre religieux, il n'y a rien à en déduire dans l'ordre philologique pour la langue (1). En Palestine Josèphe a écrit en grec, et c'est à peine si l’on a relevé dans ses gros ouvrages une locution sémitique (2). S. Paul a écrit dans un grec qui n’est vraiment sémitisant que dans les citations. Or ces deux écrivains avaient reçu leur instruction des Pharisiens. Si le judéo-grec avait été un dialecte dominant, comment se sont-ils soustraits à son empire? Et si l'on suppose qu'il n’était que populaire, comment prouve-t-on son existence? Assurément beaucoup de Juifs ont parlé un grec détestable. Ce n'était pas pour cela un dialecte, pas plus que le français que parlent certains Allemands n'est un dialecte franco-allemand (3). À cet argument négatif on peut ajouter un indice positif. Les mots grecs qui figurent dans les écrits rabbiniques n’y ont pas le plus souvent le sens des auteurs du Ν. Τ. (4).
Il n’en est pas moins vrai que lorsqu'un helléniste ouvre le N. T., en particulier les évangiles, il se trouve transporté dans les tentes de Sem. L’exagération de quelques hellénistes a été, reconnaissant chaque objet comme déjà vu dans le domaine de Japhet, de prétendre qu'il en venait toujours. Sans métaphore : quand une tournure 66 trouve très fréquemment dans les langues sémitiques, et rarement en grec, on devra conclure qu’elle a, d’une manière ou d'une autre, une origine sémitique. On peut donc très bien admettre qu’un écrivain incapable de réagir, faute d'une culture supérieure, contre telles ou telles habitudes de langage, a écrit un grec qui laisse reconnaître un sémite; et si l’on peut soutenir que ce n'est pas le cas de Paul, de Philon, de Josèphe, c’est du moins celui de Marc.
Celui de Luc n’est ni l’un ni l’autre. Et d’abord il n ‘était pas juif de naissance ni d'éducation, et s’il était Syrien d’origine, rien ne prouve que l’araméen ait été sa langue maternelle.
Et pourtant il est plus sémitisant que Μο. lui-même. Il savait écrire un grec irréprochable : son prologue le prouve. Mais dès le quatrième
(1) Deissmann : « qui parle du dialecte du Portique ο ou du grec de la Gnose »? etc. (Realencyclopädie, 3° éd. να, 637).
(2) προστίθεσθαι suivi d’un infinitif; encore n'est-il pas certain qu'on ne puisse expliquer cette tournure par le grec.
(3) Des Allemands écrivent : Distributeur für Toilettepapier, Delicatessen pour des comestibles, Galanterie pour de la bijouterie...
(4) Taums, Die Grieschische Sprache... p. 185 d'après 5. Krauss, Griech. und lat. Lehnwôrter in Talmud... Bar exemple διαθήκη en rabbinique « testament », comme en grec, et non « alliance » comme dans les LXX ; λειτουργία « bon office » et non « culte »; ἀγάπη « amour » profane, et non pas religieux.