LA LANGUE DE LUC. XCVII
verset les sémitismes apparaissent. Serait-ce qu’il commence à parler. le dialecte judéo-grec? Non, ce n’est pas un dialecte, car cette langue n’est pas celle de Marc, ni de personne; elle est à la fois saturée d’hébraïsmes purs et d'un grec correct, qui se rapproche même de l’atticisme. Sa manière peut donc être alléguée contre l'hypothèse d'un dialecte judéo-grec, mais elle est non moins opposée à l’exagération de ces hellénistes qui ne voudraient voir de sémitismes nulle part. Ayant partie gagnée sur la non-existence du dialecte, ils reconnaîtront volontiers aux sémitisants le droit d'examiner chaque auteur selon son génie propre, son éducation et son dessein. La proposition de Well- ‘ hausen : « Il y α un (dialecte) judéo-grec, qui est sous l'influence des Septante et qui se reconnaît parce qu’il accepte toutes sortes de biblismes » (1), cette proposition est fausse puisque le dialecte n "existe pas, mais elle est vraie de Luc. :
δ 1%. — Les hébraïismes ou plutôt les locutions et termes bibliques.
Luc est incontestablement celui des trois synoptiques qui contient le plus de tournures hébraïsantes. Il en a surtout plus que Marc. Et cependant il faut renoncer à un évangile hébreu qui serait la source de nos synoptiques. M. Resch (2) s’est retranché dans les récits de l’enfance, imaginant et écrivant un évangile qui eût été la source commune de Lc. et de Mt. Maïs outre l’invraisemblance de cette source commune, les hébraïsmes de Le. s'étendent à tout l’évangile. Il ne recourt d’ailleurs jamais au texte hébreu de la Bible; rien n'indique qu'il ait connu l’hébreu (3), tandis que tout prouve une connaissance sérieuse des Septante. Convaincu par sa foi même que tout l'Ancien Testament annonçait la mort et la gloire du Christ (xxiv, 27), il a dû en faire une étude approfondie dans le texte qu’il cite; c’est-à-dire dans le texte grec. Ses hébraïsmes viennent donc de là; on peut seulement se demander dans quelle mesure ils sont inconscients ou voulus.
4) Le plus signalé est relatif à ἐγένετο. A la suite de Plammer (p. 45), si je ne me trompe, Hawkins et Moulion distinguent trois modes diffé rents de l'emploi de ce mot au sens de « il advint, il arriva », seule acception qui s’écarte du sens grec ordinaire.
(1) Einleitung.…. Ῥ. 34. .
(2) Das Kindheitsevangelium nach Lucas und Malthaeus, 1897.
(8) Dalman (Die Worte Jesu, p. 181) estime même que Lue n’a pas compris l’hébreu hosanna, qu'il a rendu par δόξα (xix, 38). Mais prétendait-il offrir une traduction littérale? Il a très bien rendu le sens du mot comme acclamation. Comme médecin à Antioche, Luc devait savoir l’araméen, | 5
ΧΟΤΠΙ - INTRODUCTION
a) Celui des trois qui rappelle le mieux les Septante, c’est la tournure ἐγένετο suivi de καὶ: Le. v, 1. 19. 47; var, 1. 29; 1x, 54; χιν, 1; xvu, 11: ΧΙΣ, 15;-xx1v, 4. 15, soit one cas; tandis qu’il n’y a qu'un cas dans Mt. 1x, 10, aucun dans Mc. ni dans les Actes (1). Dans les Septante l’hébreu ...n% est souvent traduit ἐγενήθη (1 Regn. 1v, 1 etc.), mais aussi καὶ ἐγένετο... καὶ... Exemple I Regn. xx1v, 17 : καὶ ἐγένετο ὥς συνετέλεσεν Δανεὶδ τὰ ῥήματα ταῦτα... καὶ εἶπεν... En grec, on eût dit συνέόη (2), mais il ne fallait pas donner trop d'importance à ce 11% qui marque simplement la suite des faits. Le verbe γίγνοµαι avec son sens de « devenir » paraissait fait exprès pour rendre le mouvement de la phrase en hébreu. Le procédé des Septante comme traducteurs s'explique parfaitement, même 5115 sont sortis, ce qui paraît certain, de l'usage grec.
ϐ) Le verbe ἐγένετο est suivi d’un temps fini : Le. 1, 8. 23. 41.59; ni, 1. 6. 15. 46; ντ, 11; 1x, 18. 98. 33. 37; χι, 1. 14. 27; xvu, 14: Χνπι, 35; XIX, 29; xx, 1; xx1v, 90. 51, soit vingt-deux cas, pour deux de Μο. (1, 9; 1ν, #); cinq de Mt. (τη, 28; χι, 1: χητ, 533 xIX, 1; xx vi, 1), toujours dans la tournure : καὶ ἐγένετο ὅτε ἐτέλεσεν ὁ Ἰησοῦς τοὺς λόγους τούτους, qui ressemble si étrangement à celle que nous venons de citer I Regn. xxtv, 17 ( cf. III Regn. vus, { ms. B). Aucun cas dans les Actes. Cette tournure se trouve fréquemment dans les Septante : Gen. vi, 13; x1v, À 5.7 ΧΙ, 1; Ex. x11, 41 etc., d'après l'hébreu. Il semble cependant que le grec répugnait plus que l’hébreu à l'addition de la copule (non traduite dans Gen. XXII, 1: ΧΙ, 1 etc.) Dans ce cas ἐγένετο a davantage encore un air de pléonasme; cf. Le. 1, 8. 93; 1, 1. C'est comme un reste de la prédominance chez les Sémites de la phrase verbale, commencée par un verbe. Rien de semblable en grec, sauf une tournure analogue du grec moderne, citée par Moulton, mais dans la traduction du N. T. (3).
c) ἐγένετο suivi de l'infinitif, Le. 1x1, 941: ντ, 1. 6. 12; xvi, 22 et Μο. τι, 23. Jamais dans Mt. mais 17 fois dans les Actes. Ce n’est point proprement une tournure hébraïque, et les Septante n'avaient pas à la produire. Le lien organique des mots lui donne une physionomie grecque, d'autant que γίνομαι pouvait facilement prendre 16 sens de « arriver que ». C'est le cas dans ἐὰν γένηται avec l'infinitif, dans Mt. xvirr, 43 et dans plusieurs : papyrus, dont aucun cependant n'est antérieur à l'ère chrétienne. Mais γίνεται γὰρ ἐντραπῆναι (P. Par. xLix, 29, 4164-58 av. J.-C.) est du même ordre (MM.). Luc a donc simplement fait un pas de plus, en mettant ἐγένετο en tête, comme dans les autres cas, et il ne semble pas que son : exemple ait été suivi. C'était une tentative un peu factice de trouver
(1) Act. v, 7 doit être expliqué autrement.
(2) C'est ce que fait le second livre des Macchabées; cf. Gen. χη, 13; Dan. (LXX) 1, 13 1 Esdr. 1, 25; Tob. mi, 7.
(8) Prolegomena, p. 17.