L'AUTEUR DU TROISIÈME ÉVANGILE. DATE DE LA COMPOSITION. XI
érudites, la conviction que l’auteur possédait à tout le moins une connaissance remarquable des écrivains médecins, ce trait n’est point tellement apparent dans l'œuvre pour qu'il ait pu servir à guider la tradition. Si 16 nom de l’auteur était demeuré ignoré, les anciens n'auraient même pas flairé cette coïncidence, et, parmi les collaborateurs de Paul, plus d’un aurait attiré davantage leur l'attention. Il ÿ auraït eu flottement, comme lorsqu'on se demandait qui avait écrit ou rédigé l’épître aux Hébreux. Rien de semblable pour l’auteur de l’évangile et des Actes. Les deux ouvrages ayant été dédiés à une personne d’un rang distingué, ne se présentaient pas complètement comme anonymes, puisque quelqu'un les avait présentés. Le nom de Luc, connu à tout le moins du cercle des amis de Théophile, se répandit partout.
Nous croyons inutile de rappeler toutes les attestations anciennes des deux ouvrages (1); ils sont, par eux-mêmes, nous l'avons dit, les premiers témoins de leur antiquité.
Saint Irénée est le premier qui prononce le nom de Luc, dont il connaît très bien l'évangile, ayant même pris soin de noter les traits qui lui sont particuliers (Π1, Σιν, 3). Dans ce passage il rattache Luc à Paul, et même il sembie avoir pensé que Paul avait chargé Luc de faire connaître tout ce qu'il savait de l’évangile (2). Néanmoins il fait aussi de Luc un disciple des Apôtres (3).
Il ne dit rien de sa personne que ce qu'il a très ingénieusement déduit du Prologue et de Il Tim. 1v, 9.10.11 οἱ Col. τν, 44, qu'il cite expressément (4). | |
La position de Tertullien est tout à fait la même. Il semble cependant. que de son texte on puisse déduire quelque chose de plus. Il s’est aperçu que l’évangile de Marcion ressemblait surtout à celui de Luc. Mais l'évangile de Marcion est anonyme : Contra Marcion E‘vangelio, scilicet suo, nullum adscribit auctorem, quasi non licuerit illi titulum quoque adfingere, cui nefas non fuit ipsum corpus evertere. Et possem hic iam gradum figere, non agnoscendum contendens opus, quod non erigat fron-
- tem, etc. (adv. Marc. 1v. 2). Cet argument serait trop aisément retourné si,
- (1 Justin connaissait le troisième évangile comme l’œuvre d’un disciple. En effet, parlant de la sueur de sang (Le. seul xx, 44) dans Dial. (τα, 8), il se réfère aux mémoi- res composés par les Apôtres ou ceux qui les ont suivis : Ἐν γὰρ τοῖς ἀπομνημονεύµασιν, & onu ὑπὸ τῶν ἀποστόλων αὐτοῦ καὶ τῶν ἐκείνοις παρακολουθησάντων συντετάχθαι, γέγραπται ὅτι pos κ. τ. À. tandis que dans deux autres cas il ne fait pas La même distinction (1 4pol. 33; Dial. Lxxxvnr).
(2) ΠΠ, xiv, 1 ef creditus est referre nobis evangelium.
(8) HI, x, 1: Lucas autem sectator et discipulus apostolorum.…. TL, xiv, 1 : Sicut igitur et Lucas nemini invidens, ea quae ab eis didicerat, tradidit nobis… (ab eis, se. apostolis). |
(&) ΤΠ, κιν, 1 : Quoniam non solum prosecutor, sed et cooperarius fuerit (ou fuit) apostolorum, maxime autem Pauli, ut ipse Paulus manifestavit in epistolis.….
XII | INTRODUCTION
dès cette époque, les évangiles — celui de Luc en particulier, — nepor-
taient pas le titre « selon Luc » etc. (1). Tertullien, comme Irénée, tient
beaucoup à assurer aux évangiles des disciples, Marc et Luc, une auto-
rité apostolique. C’eût été bien facile, si Pierre et Paul avaient donné à
ces évangiles une approbation au moins tacite. Mais pour cela il fallait
supposer qu'ils avaient survécu. Tertullien dit simplement : licet et Mar-
cus quod edidit, Petri adfirmetur, cuius interpres Marcus. Nam et Lucae, digestum Paulo adscribere solent. Capit autem magistrorum videri, quaë. discipuli promulaarint (adv. Marc. τν, 5).
Le Canon de Muratori, peu avant ou peu après Le grand ouvrage d'Iré- née, n’est pas plus soucieux de fournir des renseignements sur la vie de Luc; mais il regarde du moins l'ouvrage comme publié sous son nom : Tertio evangelii librum secundo Lucan | Lucas iste medicus post ascensum χρῖ | cum eo Paulus quasi ut iuris studiosum | secundum adsumsisset numeni suo | ex opinione concripset dnm tamen nec ipse | vidit in carne et idé prout asequi potuit | ita et ad nativitate Johannis incipet dicere. On a changé iuris studiosum en itineris studiosum (Bunsen, Zahn), ce qui donne à Luc une note assez frivole de tourisme; en litleris studiosum (Buecheler et Lietzmann), ce qui est normalement un solécisme,
"car le datif avec studiosus est vraiment très rare; en ifineris sui socium (Hort) qui est bien éloigné du texte. Harnack a montré qu’il n’y avait rien à changer (2) {Berl. Sitzungsber. 1903, 243). Le iuris studiosus était l’assessor du juge : omne officium adsessoris, quo iuris studiosi partibus suis funguntur.… (Dig. 1, κκ, 4). Or l’assessor traduisait quelquefois le grec παράπομπος, terme que Grabe avait supposé pour l'original de proseculor dans Irénée (IX, xiv, 1). Le Canon de Muratori aurait donc simplement donné au terme παράποµπος un sens trop spécial, à moins qu’il n’ait voulu représenter Luc comme un conseiller juridique utile à Paul pour le défendre, et qu’il avait amené à Rome dans ce dessein. Nestle (ZnTW, 1909, p. 177) regarde iuris studiosum comme une épithète analogue à iuris consulti Pauli dans Venance Fortunat Vitae prophetarum, ed. Teubner 1907, p. 215. — Ex opinione, changé par Zahn en ex ordine, ce qui est arbitraire, pourrait être ἐξ ἀχοῆς (Lietzmann), ou plutôt δι’ ἀκοῆς (Eus. H. E. IT, 1v, 6), dans le sens d'opinion publique, Mt. 1v, 24; xxiv, 6; Μο. x, 7, ou comme dit Jérôme dans sa notice, audita magis quam visa; mais c’est ce que le Canon dira plus loin, avec un éamen, et il n’a pas dû se repéter en si peu de lignes. ζω opinione est donc plutôt une
(4) Ces formules κατα Μαθθαιον, χατα Aouxav qui se trouvent dans NB, en sous-entendant un seul évangile, ne peuvent être qu'extrémement anciennes (Wesrcorr et Horr,
Introduction, p. 321).
(2) Je ne connais cette opinion que par un renvoi de Lietzmann dans Das murato-
rische Fragment.