LUC HISTORIEN RELIGIEUX
$ 1°. — Luc et l'historre.
On fait un mérite à Polybe d'avoir compris que la conquête romaine créait une nouvelle histoire, l’histoire universelle des peuples civilisés (1). Si cette vue vient du génie, elle portait cependant sur des faits éclatants, ou plutôt ces faits l'avaient suggérée. L'intuition de Luc est plus admirable, puisqu'il. envisage l’histoire du salut pour le genre humain tout entier à une époque où le salut pointait à peine: car c'est bien cela qu'il a voulu écrire.
Dans le grand drame qui mit aux prises Rome et Carthage, puis Rome et la Grèce, Polybe voyait un fond inépuisable de leçons pour le genre humain; il prétendait que son histoire fût utile, et pour cela il la voulait vraie. Son scrupule allait jusqu’à lui interdire d'écrire le récit des faits qu'il n’avait pas vus ou appris de témoins oculaires. Remonter de témoignage en témoignage lui paraissait trop chanceux.
Luc attendait de l’histoire un effet beaucoup plus important; il lui demandait la base solide de la nouvelle doctrine. Comment aurait-il été moins exigeant sur la réalité des faits? Aussi sa règle est-elle la même que celle de Polybe. Il n’a, lui, été témoin d'aucune partie des faits de l'histoire évangélique : il le laisse entendre, mais en affirmant qu’il α interrogé soigneusement ceux qui avaient été témoins oculaires et mêlés aux événements. Tous deux ont pour but la « solidité », c'est le même mot (2). | |
D'ailleurs cette histoire sérieuse était connue en Grèce depuis Thucydide. Ce fut toujours l'idéal des historiens. Le sceptique Lucien ne
(1) PoLxBE, 1, { 68,
(2) Pozvee αν, 2, 2 : ἐξ οὗ συµθαίνει τοῖς μὲν αὐτοὺς ἡμᾶς παραγεγονέναι, τὰ δὲ παρὰ τῶν ἑωρακότων ἀκηκοέναι, τὸ γὰρ ἀνωτέρω προσλαμόθάνειν τοῖς χρόνοις, ὡς ἀκοὴν ἐξ ἀχοῆς γράφειν, οὐκ ἐφαίνεθ᾽ ἡμῖν ἀσφαλεῖς ἔχειν οὔτε τὰς διαλήψεις οὔτε τὰς ἀποφάσεις : « il en résulte donc que nous avons assisté nous-mêmes à certains faits et que nous avons appris les autres de ceux qui les ont vus; car de remonter plus haut dans le temps de façon à enregistrer des on-dit d'après des on-dit, cela ne nous à pas paru pouvoir procurer ni des appréciations ni (même) des énonciations solides, »
ÉVANCILE SELON SAINT LUC. ὁ
CXXX INTRODUCTION
plaisante pas sur ce sujet, et rappelle par deux fois à ceux qui veulent écrire l'histoire que ses lois sont la vérité et la franchise, παρρησία καὶ ἀληθεία (1). |
Et pourtant M. Harnack a cru remarquer dans Luc « le plaisir vraiment grec de conter des fables » (2). À ce compte Luc se serait amusé. Mais les Grecs ne s’amusaient pas toujours. La souplesse de leur génie a connu l'histoire légendaire dont Hérodote est le conteur assez averti, l’histoire romanesque et l'histoire apologétique avec la Cyropédie et l’Anabase, mais aussi l’histoire consciente de sa mission et de sa dignité.
Le Grec prenait plaisir à conter, et à entendre des contes, mais plus encore peut-être à exercer sa critique sur les conteurs. Cet esprit critique ne l'a jamais abandonné. Le programme de Luc c’est précisément d'appliquer à l’histoire évangélique les bonnes règles de la critique historique. C'est l'esprit de la Grèce qui contrôle la tradition d’un pays qu'on méprisait comme barbare. C’est à cette condition seulement que cette tradition pouvait être présentée au monde grec.
Il est vrai qu’on peut afficher l'amour de la vérité pour la trahir, et c’est ce qu'a fait Philostrate dans des termes qui ne sont pas très éloignés de ceux des prologues de Luc (3), mais on reconnaît les arbres à leurs fruits, et l’on n’a pas vu encore les critiques oser comparer Luc à Philostrate. Cependant il n’y a pas de milieu. Quand on a écrit un prologue comme celui de Luc, on ne saurait être un fabuliste qui divertit son public. On est historien comme Polybe, ou imposteur comme Philostrate.
Je dis Polyhe, car il fut le seul Grec qui osa rompre avec la tradition des discours composés par l'historien. Thucydide lui-même avait cédé sur ce point au goût d'Athènes pour l’éloquence. Un discours qui rendait fidèlement l'aspect d’une situation, conforme à ce qu’on savait des sentiments de l’orateur, n'était point regardé comme un artifice indigne de l’histoire. La protestation de Polybe n’interrompit pas la tradition, dont Tite-Live et Tacite héritèrent, et Lucien, après avoir sévèrement contenu son historien dans le strict récit des faits, lâche la bride à sa faconde et lui accorde de montrer son esprit dans les discours (4). Mais il est bien évident que Luc ne s’est rien permis de ce genre; c'est devant Pilate ou Hérode qu'un historien moins austère aurait mis une harangue
(1) Sur la manière d'écrire l'histoire, 41. k4.
(2) Die echt griechische Lust am Fabulieren (Lukas. p. 116, note 1).
(3) Vie d’Apollonios, 1, nr : δοχεῖ οὖν pos. ἀλλ) étaxpié@au τὸν ἄνδρα ταῖς τε χρόνοις καθ’ οὕς εἶπέ τι ἤ ἔπραξε, τοῖς τε τῆς σοφίας τρόποις. Puis le sophiste expose ses sources : Damis, disciple d’Apollonios a laissé un récit ὑπομνήματα, écrit clairement (σαφῶς) mais sans art (οὐ δεξιῶς); le testament d'Apollonios, etc.
(4) Luc, Op. laud. 58.