‹ Evangile selon saint LucChapitre 55 sur 300 · LUC HISTORIEN RELIGIEUX. CXXXI · texte numérisé non relu

LUC HISTORIEN RELIGIEUX. CXXXI

. sur les lèvres de Jésus. Luc n’a pas essayé de rivaliser avec son

silence. |

Pour tout dire, le Grec ne pouvait renoncer à écrire l’histoire « en beauté ». C'est le même Lucien qui a prononcé ce mot dont on abuse aujourd'hui (1). Cette beauté, pour un attique, résultait de l’ordre. Ἡ était donc recommandé de ne pas mettre les faits bout à bout, mais de les enchaîner les uns aux autres. C'était même de ce rapport des causes aux effets que Polybe voyait le principal enseignement à tirer de l’histoire. C’est bien, semble-t-il, ce que Luc a voulu faire, et le mot καθεξῆς rappelle le τάξαι de Lucien. Cela n'empêchait pas les Grecs d'attacher le plus grand prix à la chronologie. Un historien s’informait soigneusement des dates. Mais les exigences de la chronologie laissaient quelque jeu à l’arrangement harmonieux des fâits. La chronologie formait le cadre, mais dans ce cadre les groupements rendaient sensible une vérité qui ne résultait pas de la simple succession dans le temps, celle de la dépendance des faits entre eux. Nous avons dit, à propos du plan de Luc, qu’il nous paraît avoir suivi cette règle, fixant l’époque des faits principaux et accordant la chronologie et ce qu'on nomme le pragmatisme (2), dans une mesure difficile à déterminer. 911 l’a fait, c’est sans détriment aucun de sa sincérité. D'autant qu’il ne pouvait toujours mettre les événements dans leur pur ordre chronologique, et alors que lui restait-il à faire, sinon de les classer? On a vu que ce classement dans Luc est si peu arbitraire et systématique qu’il est le plus souvent impossible d’en discerner la raison logique.

Le second cadre de l'histoire est la géographie. C'était une des pré- . tentions de Polybe d’avoir accordé tous ses soins .à l'examen des lieux, d’avoir entrepris pour cela des voyages, d’avoir affronté les Alpes pour expliquer le passage d'Annibal. Luc a négligé la géographie, nous n’en avons pas fait mystère. Mais n'était-ce pas par un secret instinct des convenances de son sujet? Son histoire n’est pas une suite de batailles dont il faut connaître le théâtre, de sièges dont l'issue dépend de l'aspect du terrain, de conquêtes qui changent la géographie politique des régions. Elle se passe assurément sur la terre, maïs la scène véritable est dans le cœur humain. Éblouir les lecteurs par la description de la Galilée ou de la Judée n’eût pas ajouté à la solidité des dires. Quand Luc a nommé par hasard Naïn, cela n’a pas arrêté les soupçons. Il suffisait d'indiquer à grands traits les lieux où s’est déroulée l’histoire divine. Et peut-être y avait-il dans Luc, médecin, quelque chose. de l'indifférence des

(1) Op. laud. 51 δεῖ δὲ τάξαι καὶ εἰπεῖν αὐτά... els καλὺν διαθέσθαι τὰ πεπραγμένα καὶ εἷς δύναμιν ἐναργέστατα ἐπιδεῖξαι αὐτὰ. Cf. 55 : τῇ συμπεριπλοχῇ τῶν πραγμάτων... il ne suffit pas d'un voisinage, il faut un enchaînement.

(9) L'histoire pour Polyhbe est une πραγματεία I, 1, 4 etc:

οχαχη INTRODUCTION.

spécialistes pour ce qui n’est pas de leur ressort, mais peut-être aussi a-t-il éliminé résolument ce qui n'allait pas à son but. Et certes nous regrettons cette sobriété qui nous paraît excessive, mais elle est en somme plus judicieuse que la théorie de Renan expliquant par la Galilée riante le génie de Jésus, et celui de Jean-Baptiste par « la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d’abstraction et de mort (4) ».

En tout cas c’est sûrement à dessein que Luc a éliminé ce qui faisait le charme des biographies, surtout depuis Antigone de Carystos (2). La Grèce, fière de ses penseurs encore plus que de ses capitaines, se plaisait à savoir comment s'était formé et développé leur génie, comment ils avaient uni la pratique et la doctrine, ce qu'ils avaient reçu de leur temps, ce qu'ils avaient légué à l’avenir. Cette évolution de la pensée était l'intérêt principal d’une vie. Luc n'a cédé aux lois du genre qu'en disant d’un mot la croissance de Jean-Baptiste dans l'Esprit (1, 80) et celle de Jésus dans la Sagesse (11, 52). Le premier n'avait pour mission que de préluder au Messie, dont l’âme suivait le mouvement de tout être humain, mais qui était dès son enfance rempli de sagesse et de grâce (11, 40). Or la sagesse du Christ échappe aux investigations de l’histoire. De l'âme de Jésus elle ne sait que ce qu'il en a révélé.

Avec la conscience très nette de cette limite, Luc avait aussi celle des devoirs de l'historien. Précisément parce que les faits servaient de base à la foi religieuse, elle-même condition du salut, il fallait que l’histoire en fût exacte. L’historien pragmatiste ordinaire, résolu à se rendre utile, pouvait se dire que des exemples de vertu entraîneraient encore davantage 515 étaient embellis. Mais quelle appréhension ne devait pas saisir un honnête homme avant de rien écrire qui décidât d’autres hommes à croire ce dont dépendait leur salut! Sans doute il n’a pas manqué dans le cours des temps de pieux chrétiens qui ont inventé des histoires pour édifier. Triste tâche! Mais enfin ils ne prétendaient pas poser les fondements de la foi chrétienne; leurs fioritures gâtent le thème fondamental sans l'altérer tout à fait; l’église est bâtie, elle : supporte en gémissant des accessoires d’un goût douteux, ce n’est pas sur ce rococo qu'elle est assise. Il serait à désirer que ces récits apocryphes fussent toujours plus fermement démasqués. Mais enfin l'Église, loin d'imposer à personne de les croire, les a rangés de bonne heure dans le catalogue des livres condamnés, tandis qu'elle a fait sienne . l’histoire de Luc dès qu'elle eut paru, dans un temps où l’on pouvait encore juger et la valeur de l'écrivain, et l'authenticité des faits. Luc

(1) Vie de Jésus, 13° éd., p. 30.

(2) Susemtmz, Geschichte der griech. Lilter. in der Alexandrinerseit, I, p. 468 ss. —

Antigone est né vers 290 av. J.-C.

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